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rivières; la seule chose qui puisse entraver la marche, quand on traverse une forêt, ce sont les arbres tombés qui barrent parfois le passage, et aussi les ruisseaux. Du reste, les essences ne sont pas variées ; 1l n y a guère que des arbres verts, et, sur ie bord de l’eau, ce qu'on appelle des cofonniers, sorte de peupliers, etquelques autres arbres.
Malgré cela, l'aspect sombre et sévère de ces bois s’harmonise parfaitement avec la forme abrupte des montagnes et des gorges qui les sillonnent, et leur donne une sorte de beauté sauvage qui produit une grande impression.
Il y a des endroits où les forêts ont été incendiées, sans doute par la négligence des touristes qui n’ont pas pris
soin d'éteindre leurs feux de camp, ou
peut-être par celle de quelque fumeur insouciant. Si ces imprudences se multipliaient, le parc entier serait bien vite transformé en un désert; aussi prendon des mesures très sévères contre les délinquants, et les forêts incendiées repoussent peu à peu. ‘
Le sentier — (on l'appelle route carrossable, mais c’est tout au plusun sentier) — traverse à plusieurs reprises le Gardiner et ses affluents. L'un de ceux-ci, appelé Beaver Crrk, forme un petit lac, ou plutôt une succession de petits lacs qui sont l’œuvre des castors; leurs digues, qu'on voit fort bien du
chemin, retiennent l’eau dans une
série de bassins. Un peuplus loin, la route longe une haute muraille d’obsidienne, sorte de roche volcanique
noire et brillante, au travers de la-
quelle il a fallu tailler un passage.
Puis, après avoir passé le ravissant petit Zac des bois qui sépare la vallée du Gardiner de celle du Gibbon, et gra vi une côte crayeuse dont la poussière rappelle trop vivement les environs des sources de Mammouth, on atteint le camp des geysers de Norris, où se termine la première étape.
Ce camp est situé à une hauteur de 2,400 mètres, au milieu d’un des bassins des geysers ou sources bouillantes.
Je ne vous en parlerai pas ici; nous en
retrouverons de plus intéressants plus
loin. Disons seulement un mot du camp. Il se compose de quatre ou cinq tentes, dont l’une sert de cuisine et de
salle à manger, tandis que les autres
font l’office de chambres à coucher.
Devant les tentes il y a une aire libre qui peut servir à allumer des feux de camp. |
Au moment de notre arrivée, le soleil était encore à l’horizon, et l’idée d’un feu aurait semblé absurde, car nous étions tous en manches de chemise, et pourtant nous trouvions la chaleur presque accablante. Quelques instants après, le soleil s’étant couché, la température s’abaissa rapidement, il fallut nous couvrir, et bientôt, de tous côtés, on réclama du feu. Le bois sec ne coûte rien là-bas: on se mit à en ramasser, non pas par petits morceaux, mais par troncs d'arbres, qu’on portait à deux ou à trois, et bientôt un feu à rôtir plusieurs bœufs s'élevait
vers le ciel, nous réjouissant par sa lumière et sa chaleur. |
C'était la première fois que je voyais un vrai feu de camp. Depuis lors, que de bonnes heures nous avons passées couchés à côté de ce feu, devisant gaiement ou regardant brûler le bois!
Le feu de camp, c’est le symbole Île plus frappant de la vie au grand air, dans les montagnes et les forêts; il n'est pas un voyageur américain dans le cœur et dans l'esprit duquel un feu de camp n'évoque une foule de souvenirs.
Ce soir-là, nous sommes restés longtemps autour du feu, jouissant de sa douce chaleur, du calme de la nuit, qui contrastait avec l’agitation de la journée, et aussi de la verve intaris-
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sable de M. Wyman, qui avait toujours quelque histoire pathétique ou amusante à raconter. Mais nous devions partir le lendemain de bonne heure, 1l fallait donc se coucher. Les lits étaient en nombre absolument insuflisant, et ceux qui tenaient à y passer la nuit durent se mettre deux ou même trois ensemble; les autres se roulèrent dans des couvertures et s’étendirent par terre. ù
Les montagnards, eux, couchèrent
simplement dehors, près du feu. Pour moi, dans la couverture où je m'étais roulé, je grelottais: Kimber, qui était à côté de moi, claquait des dents; c'était naturel, car le lendemain nous avons trouvé gelée l’eau de nos cruches {au mois d'août)! Nous nous deman-
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dions comment faisaient les pauvres
guides et les chasseurs en plein air.
J'ai appris plus tard que le feu de camp tient beaucoup plus chaud que la tente; nos guides avaient donc été bien plus avisés que nous.
Le lendemain, après avoir jeté un coup d’œil sur les geysers environnants, nous nous mettions en route, descendant le cours de la rivière G1bbon. | |
On passe plusieurs sources bouillantes, on traverse de jolies prairies, et bientôt on entre dans un cänyon, c'est-à-dire une gorge abrupte et encaissée. Le Gibbon s’y élance avec une rapidité torrentielle, en formant de belles cascades, dont l’une atteint une hauteur de 30 mètres environ. Le
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sentier devient presque impraticable, et de temps en temps on aperçoit, se glissant entre les arbres, une antilope ou même un élan, animaux qui, dans cette saison, ont disparu des parties plus civilisées du parc. On descend de plus en plus rapidement, puis, tout à coup, il faut traverser le torrent, entreprise assez rude, car il n’y a pas de pont; on gravit la montagne qui est au sud, et l'on voit s’ouvrir devant soi la vallée du Frrehole. |
Ce mot signifie le érou du feu, nom donné à la vallée de la rivière Madison à cause de la prodigieuse activité volcanique qui s’y déploie. Le sol est parsemé de geysers, de sources chaudes, de bassins d’eau bouillante, de
réservoirs de boue. Des hauteurs qui
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la dominent, on aperçoit constamment au loin, dans une direction ou dans une autre, des colonnes de vapeur qui s'élèvent dans les airs, justifiant le surnom donné à la localité. La force de cette action volcanique est telle que le climat s’en trouve considérablement influencé. Bien qu’élevée de plus de 2,000 mètres, la vallée du Firehole jouit d’une température bien plus douce que celle des sources de Mammouth.
Tout le territoire est émaillé de geysers, mais il existe surtout trois bassins, comme on dit, situés tous trois près du chemin. Remontant, comme nous le faisons, le cours de la rivière Madison, nous arrivons d’abord au bassin infé-
rieur.
Aucun des geysers qui s’y trouvent,
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et qui sont fort beaux, paraît-il, ne daigne nous donner une représentation:
il faut savoir que ces messieurs sont fort capricieux. En revanche, nous pouvons contempler tout à notre aise le spectacle vraiment original des pofs de peinture (paint pots). Ce sont de
grands réservoirs remplis d'argile, à travers laquelle s’échappent à toute heure des jets de vapeur d’eau et de gaz sulfureux. La vapeur, qui se condense en partie, détrempe l'argile et la maintient à demi liquide; elle ressemble à de la crème; les gaz la soulèvent en grosses bulles, la jettent en l’air, la pétrissent, la retournent dans tous les sens, et s’exhalent ensuite en
émanations fétides. On dirait de vastes
chaudières où se prépare une cuisine
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infernale. Il y a de ces bassins où l’argile est d’une blancheur éclatante; d’autres où elle est rouge, verte, jaune ou bleue ; d’où leur nom de pots de peinture. Ce remue-ménage continuel, ce bouillonnement furieux, le bruit des bulles d'argile qui éclatent, les éclaboussures de boue qui sont projetées sur le bord du bassin, tout cela est d un comique irrésistible.
À côté des parnt pots, il y a d’autres curiosités. Les bassins d’eau chaude, .
ou même bouillante, ne manquent pas; mais ce qui est singulier, c’est qu’on les voit tout près d’autres bassins d’eau froide. « Ici, nous dit un guide en nous montrant deux bassins, vous
pouvez mettre vos pieds dans l'eau froide et vous asseoir dans l'eau bouil-
lante. » — Cette proposition, si originale qu'elle soit, ne tente personne.
Mais on nous raconte qu'un sénateur de l'État de New-York, bien connu même en Europe, qui est venu visiter le pays un peu avant nous,aété moins prudent et n’a pas craint de s'asseoir dans un bassin d’eau bouillante. Il s’est brûlé de si belle façon qu’on a dû l’emporter en assez piteux état jusqu'aux sources de Mammouth. Quelques jours après, il repartait pour l'Est, « pour des raisons politiques », et depuis lors il dit à qui veut l'entendre que le Far- West est un vilain pays.
“Il y à mieux que cela: on montre des ruisseaux d'eau bouillante, qui se jettent dans d’autres ruisseaux ou dans
des rivières d’eau froide. Ces dernières
étant très poissonneuses, les amateurs de pêche peuvent prendre un poisson à la ligne, puis, sans le détacher de l’'hamecçon et sans changer de place, jeter la ligne dans l’eau bouillante du ruisseau voisin; en deux minutes, le poisson est cuit à point. M. Mack, de Boston, grand pêcheur à la ligne, s’est empressé d’en faire l’essai; j'ai mangé moi-même d'une truite qu'il avait prise et fait bouillir de la sorte, et qui était très bonne, je vous assure.
Il y a même dans le pays des gens qui racontent, sans doute pour justifier la réputation de la Yellowstone, un fait plus extraordinaire. Certains bassins d’eau chaude sont si profonds qu’on n’en aperçoit pas le fond. Or
tout lé monde sait que l’eau chaude
monte à la surface et que l’eau froide tombe au fond. Eh bien! On prétend que dans ces bassins, le fond de l’eau est assez froid pour que des poissons y vivent; de sorte qu'en y jetant une ligne très longue, on peut faire une capture, mais en tirant la ligne, le poisson doit passer par la couche d’eau chaude, et il est cuit en arrivant à la surface. — Je ne garantis pas l'exactitude de ces détails. | En remontant la vallée du Firehole, on atteint bientôt le second grand réservoir des geysers, appelé bassin du milieu. C'est là qu'on peut admirer dans toute leur splendeur les bassins d’eau chaude, plus beaux que partout ailleurs. Il y en a un surtout, appelé la Rose de Montana, analogue à ceux des
sources de Mammouth, d’une forme admirablement régulière, dont la beauté défie toute description. On resterait des heures à contempler dans cette eau, d’un bleu céleste et limpide, ces pétrifications d’une finesse idéale, ces formes qui apparaissent de plus en plus vagues à mesure qu'on regarde plus bas, jusqu’à ce qu’enfin elles semblent noyées dans une mer d’azur dont
l'imagination ne peut pas estimer la
profondeur.
L'impression de calme qui se dégage de la Rose de Montana contraste singulièrement avec l'inquiétude générale du bassin du milieu. Là, on se sent vraiment en pays volcanique: une sorte de frémissement du sol, un bouillonnement des eaux, des colonnes de va-
peur blanche, des jets de gaz sulfureux, de temps en temps un bruit semblable à une détonation partant du fond des bois; tout rappelle qu’on est sur un terrain en formation et encore mal affermi. Et quand on arrive à l’endroit que les gens du pays appellent d’un nom significatif, le demi-arpent de l’enfer (Hell's half acre), ces symptômes deviennent si violents qu'on s'attend, malgré soi, à quelque cataclysme épouvantable! C’est là, en effet, que se trouvent les plus grands geysers du monde entier, et surtout le gigantesque Excelsior, qui projette parfois une colonne d’eau bouillante de 100 mètres de haut sur 8 ou 9 de diamètre. Mais, comme ceux du bassin inférieur, les geysers du milieu se montrèrent récal-
citrants lors de notre passage; nous n'en vîimes fonctionner que deux ou trois petits : 1l fallut quitter cet endroit sans avoir assisté au spectacle grandiose d’une éruption de l’Æxce/sror.
En remontant le #rrehole, on voit d’abord l’activité volcanique se calmer un peu, et la forêt reprendre son aspect habituel. Mais bientôt, passant sur la rive gauche de la rivière, on débouche sur une côte aride, qui présente les marques les plus évidentes du travail des geysers. Nous arrivons, en effet, au bassin supérieur. Des cônes singuliers s'élèvent au-dessus de la plaine, en grand nombre, tous ouverts à la parlie supérieure ou sur le côté.
Ce sont des « cratères » de geysers,
formés de silice que l’eau bouillante
tient en dissolution et qui se dépose ensuite en roche, dure et grenue, moins fine que les dépôts calcaires, néanmoins d’un tissu fort délicat. Ces cônes prennent toutes sortes de formes, d’où les noms qu’on leur donne :
la Grotte, le Lion, la Lionne et ses petits, le Château, la Ruche, etc.
Les geysers qui les ont formés partent à des intervalles plus ou moins longs; les uns sont réguliers dans leurs explosions, les autres tout à fait capricieux; mais il ÿ en a un si grand nombre qu'on est sûr d'en voir quelques-uns en activité.
Bientôt, après avoir traversé la plus grande partie du bassin supérieur, on arrive au camp, semblable à celui des
geysers de Norris, mais beau-
coup mieux Installé. Quoique très fatigués en y arrivant, peu d’entre nous ont voulu se reposer avant d'aller en pèlerinage au Vieux Fidèle (Old faithful). C'est un geyser situé sur une éminence à quelques centaines de mètres, en amont du camp, et qui a ceci de particulier que ses éruptions se produisent avec une régularité mathématique, toutes les heures, plus exactement toutes les soixante-quatre minutes. On peut donc s’y rendre en toute confiance, sans crainte d’être désappointé : de là le surnom de Vieux Fidèle.
Au moment de notre arrivée, on
nous dit que le Vieux Fidèle allait
bientôt « sonner l'heure ». Nous y courûmes donc. Tout était encore tran-