‹ Dans le far-west américainChapitre 27 sur 40 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Dans Les Monts Shoshones

NI AINTENANT il ne reste plus | qu’à revenir en Europe. C'est bien votre opinion, n'est-ce

Fe C était aussi la mienne. Mais 1l était écrit que rien ne manquerait à mon voyage.

Le président Arthur, ayant terminé

son excursion à peu près en même temps que nous, était venu camper

au-dessus des sources de Mammouth.

Pendant quelques jours, il y eut entre sa troupe et la nôtre un échange d'invitations et de réceptions qui nous procurèrent l’occasion de faire connais sance avec quelques-uns des homm d'État et des généraux américains lès plus distingués. J |

Le président et ses amis alla/ent prendre le chemin de fer pour Waskington, tandis que leur escorte, c’est- in une cinquantaine de soldats et un train de mulets pour transporter les bagage s'en retourneraient au fort ee | dans le centre du territoire de Wyoming. |

Un jour, le capitaine Hayes, qui commandait cette escorte, me dit:

Vous qui paraissez aimer la vie des

montagnes, vous devriez venir avec

nous. Nous allons traverser les monts Shoshones; c’est un pays tout à fait sauvage et inhabité, souvent très pittoresque. Le gibier y abonde; nous y ferons de belles parties de chasse, car voici la bonne saison. Puis, à Washaki, vous verrez deux tribus d’Indiens, les Shoshones et les Arapahos, parmi lesquels nous tenons garnison. De là vous pourrez facilement vous rendre à la ligne du chemin de fer et retourner dans l’est. Nous mettrons quinze jours d'ici à Washaki; voici le 1% septembre, ‘ le 20 vous pourrez être à Saint-Louis, dans le Missouri. Je peux vous prêter un cheval, un fusil et une tente: si votre bagage n’est pas gros, on le portera avec le nôtre, Allons, ça vous va-t-il? »

— (Ça ne m'allait que trop bien, vous le comprendrez sans peine; je courus demander à M. Hatch la permission de quitter sa troupe, qui, du reste, allait commencer à se disperser.

Je le priai aussi d'envoyer ma valise, que J'avais laissée dans le train, à Saint- Louis. Je ne pris que mon havresac et une couple de couvertures de laine, puis, ayant exprimé à M. Hatch toute ma reconnaissance et pris congé de tous mes amis, je me remis en route pour la montagne en compagnie de M. Hayes et de sa troupe.

Il nous fallut d’abord remonter la piste que nous avions suivie depuis l'hôtel de Yancey et la continuer dans la direction du nord-est. C’est une route

de poste qui conduit à Cook’s City, dans

AMÉRICAIN 2 fl

le Montana. Aussi, à quelques kilomètres au-dessus de Yancey’s, on voit une boîte en bois sur un bâton, avec l'inscription pompeuse : Letter box (boîte aux lettres). Un courrier à cheval y passe deux fois par semaine en allant de Cook’s City aux sources ou inversement. |

Quant à la ville de Cook’s City, c'est un camp de mineurs, formé d’une soixantaine de /og-cabins irrégulièrement disposées, où demeurent trois cents personnes (parmi lesquelles trois femmes et un enfant), occupées à fouiller les mines d'argent récemment découvertes du mont #epublic et de la Clark's fork. C'est bien le camp de mineurs primitif, dans toute sa rudesse, tel que l’a décrit Bret Harte, le poète

californien; il est rare qu’une Journée S'y passe sans coups de revolver, et une semaine sans qu'on ait un meurtre à déplorer. Mais qui peut dire, si le filon d'argent est riche, quel avenir est réservé à cette station perdue? J’ai vu dernièrement une photographie d’après laquelle le nombre des /og-cabins aurait beaucoup augmenté. Cook's city, retenez bien ce nom; peut-être, dans quelques années, appartiendra-t-il à une ville importante du futur Æfat de Monlana. |

Vous faire suivre notre itinéraire en détail serait fastidieux ; mais voici quel était, en général, notre ordre du Jour:

À cinq heures on battait la diane; il fallait se hâter, faire sa toilette, déjeuner, attraper son cheval qui avait passé

la nuit en liberté, le seller, boucler son havresac, le tout avant cinq heures et demie. (Il est vrai qu'on pouvait commencer à déjeuner avant cinq heures, si on voulait.) Les hommes du train pliaient les tentes et chargeaient le bagage, et l’on se mettait en route à travers les montagnes et les forêts vierges. Souvent la route était si mauvaise qu'il fallait mettre pied à terre et conduire son cheval par la bride, mais nous étions dédommagés des fatigues du voyage par la succession de vues admirables qui se déroulaient devant nous chaque fois que nous nousélevions un peu.

Vers midi ou une heure, on s’arrêtait pour camper; on détachait les chevaux, on dressait les tentes, on man-

geait un morceau, puis on se mettait en chasse.

Hélas! je ne suis pas assez bon chas-

seur pour inventer des histoires de chasse, et la vérité m'oblige à dire que nous n'avons guère eu de succès.

Il y avait bien du gibier quelque part, car à chaque insiant nous voyions des traces fraiches d’antilopes, de mouflons, de cerfs, d’élans, de bisons et même d'ours. Mais où se cachaient-ils, ces animaux? Nous ne l’avons jamais su!

Aussi, à l'exception de quelques antilopes, d’un mouflon tué par le lieute- nant Waite, d’un élan et de deux cerfs abattus par le guide Yarnell, nous n’eûmes à enregistrer que des coups trés sur des lapins et des oiseaux.

Après avoir cherché et manqué le

gibier, nous rentrions au camp, où la soirée se passait, comme toujours, autour du feu, et où le capitaine Hayes, qui avait été mêlé aux guerres contre les Indiens dès l’âge de douze ans, avait toujours quelque fait intéressant à nous raconter. Puis on se couchait. Insiruil par l'expérience, J'avais tout à fait abandonné l’idée de passer la nuit sous la tente. J’arrangeais le feu de façon à ce qu’il pût durer toute la nuit, et, enveloppé de tout ce que je possédais de vêtements et de couvertures, Je m'étalais par terre. Je n’y étais relativement pas mal ; pourtant il pouvait m'arriver d’être à moitié rôti d’un côté et à moitié gelé de l’autre : sur ces montagnes, le froid de la nuit est glacial. C'était surtout mon pauvre nez

qui souffrait. Impossible de le cacher sous le capuchon du burnous comme le reste de la figure : il fallait bien respirer. Alors la gelée le prenait, et chaque matin Je devais le frictionner vigoureusement pour ramener la circu-.

lation. Puis, en marchant au soleil qui était toujours brûlant, mon nez se trouvait particulièrement exposé, et attrapait des coups de soleil. Avant la fin du voyage il avait plusieurs fois changé de peau.

Les incidents, les observations intéressantes ne manquaient pas. Un jour, par exemple, suivant une piste mal tracée à travers une forêt vierge, nous vimes des poteaux comme ceux qui servent à soutenir les #/p#s ou tentes des Indiens, semés le long du chemin

pendant plusieurs lieues. M. Waite m'expliqua cette particularité. Il y a quelques années, une troupe d’Indiens Nez Percés, venus de l’Orégon, avaient attaqué les colons du Montana. Vaincus par le général Howard (celui que son courage et sa piété ont fait appeler, un peu ambitieusement, le Gordon Américain), 1ls se retirèrent dans les monts Shoshones, où les troupes les poursuivirent. À l'endroit où nous étions, leur retraite s’était évidemment changée en déroute, et, serrés de près, ils s'étaient vus forcés d’abandonner leur bagage. À mesure que le désordre augmentait, ils jetaient tout ce qui génait leur fuite. Les poteaux de bois nous permettaient donc de reconstituer

toutes les péripéties de la retraite.

Les monts Shoshones n'ont été qu'imparfaitement explorés jusqu'ici, et la carte du capitaine Hayes contenait bien des lacunes et des fautes. Sans la connaissance du pays qu'avait le montagnard Yarnell, nous n’aurions jamais pu nous y retrouver ; encore avonsnous dû plusieurs fois revenir sur nos pas. À

Un soir, nous campions sur les bords d’un ruisseau qui ne figurait pas sur la carte. On [y nota soigneusement, mais 1l fallait lui trouver un nom. Je proposai le nom de notre capitaine, mais 1l fit remarquer que c'était le nom d’un président américain et qu'il y aurait confusion. « Non, dit-il. Il n'y a ici qu'un étranger, qui est notre hôte. C'est son nom qu'il faut choisir.

Appelons-le Passy Crik. » Et voilà comment un nom normand a été donné à un torrent perdu dans les forêts du Wyoming ! (1)

Les montagnes situées au-dessus de Passy Crik étaient presque 1infranchissables pour nos chevaux. Mais la vue qu'on a de l'endroit le plus élevé du col dédommage de bien des peines. |

Ces montagnes franchies, on se trouve sur le versant Est des monts Shoshones, aux sources de la rivière Rattlesnake (serpent à sonnettes). Nous y avons campé deux jours, à 3,000 mètres de hauteur.

C'était la partie la plus giboyeuse de

Page 1