‹ Dans le jardin de Sainte-Beuve, essaisChapitre 11 sur 11 · F. Brunbtièrb : Discours écrit pour le centenaire · texte numérisé non relu

F. Brunbtièrb : Discours écrit pour le centenaire

SAîNTE-teEUVÈ 3li

a mesure de Técrivain; c'est, par son secours, que nous xMivons saisir le merveilleux secret de son procédé.

Les Lundis, qui viendront par la suite, seront )lus attrayants sans doute. Mais ils ne seront pas 3lus parfaits. Us ne seront qu'un raccourci charmant Je Port-Royal, recommencé sans lassitude pendant trente ans, chaque semaine, pour la joie de trop heureux contemporains. Au courant de ses essais, nous pourrons mieux comprendre peut-être sa pensée secrète, en tous cas sa philosophie dernière et le jeu délicieux de ses idées, mais nulle part nous ne trouverons plus clairement indiquée sa méthode. Dans ce livre, qui se compose de sept volumes, qui fut professé en moins de douze mois et écrit en vingt ans, nous pénétrons cette science profonde, à la fois rigoureuse et nonchalante. Cette œuvre demeure son plus beau titre de gloire, au regard de la postérité.

Il faut en effet comprendre qu'il a fondé quelque chose de nouveau, ce Port-Royal. Mettons- nous un instant dans la situation de Sainte-Beuve, en 1837, au moment où il entreprit cette tâche. De quelle façon pouvait-il l'aborder ? Avant lui, quelles sortes de méthode critique avait-on employées ? Il y avait eu, depuis le début du siècle, la critique de l'Empire. Elle offrait un modèle d'analyse abstraite, froide, impersonnelle, plus ou moins superficielle. Ses maîtres avaient été Geoffroy, Fontanes, Daunou et surtout La Harpe. Pour ceux-là, encore qu'il affecta un certain dédain, il professait quelque sympathie, inconsciente et profonde, comme envers les directeurs de sa jeunesse. Sa génération avait donné deux célèbres critiques : Victor Cousin et Gustave Planche. 11 se moquait de l'un dans l'intimité ; et il eut pour l'autre une haine si violente qu'il ne sut pas la dissimuler — ce qui est tout dire. Quel exemple fallait-il donc suivre ?

Aborder l'étude de Port-Royal, comme l'eût fait sans le moindre doute La Harpe, c'était négliger de parti pris tout ce qui frémissait dans cette grande aventure religieuse. C'était juger et non comprendre. Traiter le sujet dans la manière de Villemain, c'était sans doute comprendre et juger, mais de très haut, par à-coups ; c'était planer à vol d'oiseau au-dessus de cette histoire, sans en pénétrer le drame, sans voir la beauté du détail, si délicieux dans la vie de l'Abbaye. Restait la manière de Cousin, mais vraiment, la façon dont il avait traité en passant certains épisodes du sujet n'était pas faite pour engager à le suivre. Gomme pour la plupart de ses autres biographies, il avait composé un joli roman sur l'austère compagnie.

La loyauté intellectuelle de Sainte-Beuve jugea qu'aucune de ces méthodes ne pouvait atteindre au modèle. Il crut, qu'en dehors de toutes ces conceptions, il devait s'en trouver une autre, plus humaine, plus consciencieuse, plus vivante aussi et par conséquent plus artistique. 11 avait rêvé de rétablir sa santé morale et d'oublier, en étudiant ce milieu, les figures et les figurines qui l'avaient peuplé, et insensiblement, il se prit au sortilège que dégageait le sujet, au point d'y vivre les plus belles années de sa vie.

Lorsqu'il l'eut bien pénétré, il trouva une première récompense de son effort. Il fut rasséréné. Ayant cherché avant tout à se faire le peintre sincère et respectueux de la vie des solitaires de la vieille abbaye, au XVII® siècle, il y gagna d'écrire une admirable œuvre d'art où tout, jusqu'au moindre détail, se trouva naturellement mis en valeur et à sa place. Lorsqu'on relit le Port-Royal^ on reste stupéfait de ce trésor prodigieux de faits et d'idées qui s'y trouve amassé. C'est un des plus beaux jeux — au sens élevé du mot — d'art et d'intelligence qu'ait réalisé un écrivain. Il semble combiner son effort, la bonne volonté

Jes choses, la liberté d'esprit :« Por<-/?oî/a/ s*imprime, écrivait- il, à pas de tortue. Je tombe à Taspect du bon à tirer dans des scrupules infinis. Je veux tout /érifier, tout reconsulter, tout annoter. »

Cette doctrine, appliquée aux bonnes lettres, lui falut cependant la gloire. Ce fut cet ouvrage qui consacra sa réputation. Les portraits qu'il y trace anl la force et la iinesse de trait des gravures du XVII® siècle. L'œuvre, définitive par bien des côtés, reste le plus merveilleux secours que nous ayons encore à l'heure actuelle, pour étudier Tidéologie, aux temps de Louis XIII et de Louis XIV. Elle offre un modèle inimitable de critique; elle est vivante, personnelle et cependant impartiale. Souvent, on devine que Sainte-Beuve se mêle à la discussion et apporte son argument au cours de la controverse entre un Pascal et un de Sacy,et cependant, il règne une atmosphère qui ravit, par tout le livre.

Cela tient aux idées, à la composition si harmonieuse de Touvrage. On croirait lire parfois un prosateur grec de la bonne époque. Pour achever de donner l'impression de cette harmonie, Sainte-Beuve, à un style enfin débarrassé du pathos, qui l'alourdissait ridiculement au temps de Volupté S mêle quelques grains de ce sel qui fait sourire les plus délicats au milieu des sujets les plus graves.

Au milieu des solitaires apparaît l'ombre de Montaigne. Elle se présente fortuitement d'abord, mais elle revient, se fait familière et se môle désormais à toute la vie de Port-Royal. C'est le compagnon que Sainte-Beuve s'est choisi pour visiter l'Abbaye, pour »*'''^ler doucement son enthousiasme.

: Dans ce roman, il est d'audacieuses métaphores et de déconcertants assemblages de mots : pieds tranquillisés — les eoteAux modérés,— les zéphyrs mûrissants, — un homme étroi- Umenlcasé et non rétréci (sic),— des cheveux maigris, etc., etc.

Cette sage alliance, un peu {irrespectueuse peutêtre, si l'on réfléchit, et toute légère qu'elle soit, c'est la pensée tout entière du critique des Lundis qui se découvre peu à peu. Le maître est désormais assuré dans son scepticisme très sincère et studieux. Il a assis les principes de sa philosophie, qui sont devenus très indulgents.il a dépouillé tout ce qu'il fallait quitter de romantisme. Par cette œuvre très imposante, il a prouvé son haleine. Désormais, l'épicurien intellectuel, si amoureux du petit fait à découvrir, va pouvoir se livrer à sa passion. L'heure de& Causeries est arrivée, au cours du long temps consacré à écrire le Port-Royal. Arrêtons-nous à cette galerie de portraits, unique dans l'histoire de la critique, où l'on passerait son existence...

Au retour de Lausanne, Sainte-Beuve connut encore des jours pénibles. La littérature nourrissait mal son homme : il était souvent aux prises avec les soucis matériels. La Revue de Paris, puis la Revue des Deux Mondes, payaient chichement son labeur. Gomme il arrive souvent, la gloire étaitvenue avant l'argent. Dès 1844, il était de l'Académie et Villemainle proposai! pour la croix, qu'il refusa d'ailleurs avec empressement. Tout ceci ne faisait guère son affaire, et ce n'était pas sa petite place, plus honorifique que rétri buée, de bibliothécaire adjoint à la Mazarine, qu pouvait le débarrasser de ces sortes de préoccupations matérielles. Lourdes pour toute intelligenc< qui les subit, on peut dire qu'à Sainte-Beuve, elle furent encore plus pesantes qu'à la plupart. Chaque jour, il lui fallait renouveler son effort et multipliej

> points sur lesquels il pouvait porter. Suspect au

iivernement, il le suspectait plus encore pour sa

it et craignait ses présents, comme ceux des Grecs.

place même qu'il avait obtenue, en 1841, à la

izarine, lui causait des ennuis : « Je suis bien flétri,

: ivait-il à cette date, ma situation me déplaît ; mon

rai y soufl*re... Cette corde au cou devient ma

lie ressource pour ne pas me noyer. Car je sens

que je ne pourrais plus vivre au jour le jour avec mes

gaietés et mon entrain. Hélas ! Madame, j'ai passé

auprès de vous, à Lausanne, les derniers jours qui

comptent un peu vivement pour moi. »

Quelques mois plus tard, au moment de franchir le seuil de la quarantaine, il recommençait sa plainte, plus sourde encore et plus triste : « Il vient une heure où l'enchantement de tout a si fort cessé que l'on se dit un à quoi bon ? perpétuel. Mon âme ressemble à une de ces nuits désertes et sereines où il gèle de plus en plus depuis le premier froid du soir

jusqu'à Tamer frisson de l'aurore A chaque sortie,

on rapporte une blessure : le mot qu'on a entendu, le journal sur lequel on est tombé, le visage que l'angle de la rue vous garde à l'improviste, tout enfin. Et comme il faut être homme, pourtant, force est de s'endurcir, d'accepter la ride et de ne la plus quitter. A quarante ans, les uns se font aigres, les autres fades ; d'autres tournent au porc, moi je me fais loup. Je dis, non, je rôde et je me maintiens inattaquable dans les grands bois enneigés ^ » . Ces phrases ont une résonance mélancolique et fière qui fait songer à certains vers de Vigny. Mais à i;.<. Port-Royal, on ne se doute guère de cette crise timentale qui persiste. Il faut que la vie ait été

Lettres à M, et 3i™« Juste Olivier, passim, — Mercure de ance, 1904.

bien dure entre 1837, —rupture avec M"»» Hugo^— et 1849, moment où il écrivit ses premiers Lundis, pour que ce sceptique se plaigne ainsi et exprime ce dernier romantisme. Encore que la correspondance de Sainte-Beuve avec les Olivier nous renseigne avec beaucoup de précision sur ces vicissitudes de près df quinze années, il nous faut passer respectueusement et enjamber cette misère. L'image que la posté rite gardera de Sainte-Beuve commence aux Lundis

On a pensé que toute l'amertume qui se dégageai de l'œuvre critique qu'il composa, pendant lej années de la Monarchie de Juillet, avait pour origine le dépit de n'avoir pas réussi, comme ses meilleurs amis de 1830. Peut-être y eut-il un peu de c< sentiment, dans l'attitude qu'il observa à l'égard de; plus heureux. Gela ne suffirait pas néanmoins ; expliquer sa perpétuelle tristesse.

Je sais bien que, dans cette faillite de ses ambi tions, on a voulu voir la source de ses jugements su les romantiques. Pour n'avoir pas dissimulé le défauts sous l'aveugle dithyrambe, en faut-il con dure cependant que, de parti pris, il fut injuste . regard de ses contemporains ?

Gela peut paraître excessif. Tous les lettrés con naissent les éloges qu'il eut toujours pour Victo Hugo. Mais on se plaît de préférence à citer, comm preuve formelle de sa perfidie, ses jugements su Ghateaubriand, sur Musset, sur Balzac, son meilleu ennemi. Voici cependant ce qu'il écrivait en 1865 rappelant ses études sur l'auteur de René : « J'a tenu à mesurer l'écrivain et à le maintenir plus graii"

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qu*aiicun de notre âge. » On ne lui a peut-être jamais autant reproché son injustice qu'à l'égard de Musset. Et c'est par de telles phrases qu'il saluait sa dépouille, au lendemain de sa mort: « ,.. 11 a dû à ces heures d'orage et de douloureuse agonie de laisser échapper en quelques Nuits immortelles des accents qui ont fait vibrer tous les cœurs, et que rien n'abolira. Tant qu'il y aura une France et une poésie française, les flammes de Musset vivront comme les flammes de Sapho. » Vers 1866, un adolescent, à peu près inconnu alors, — c'était Paul Verlaine, — s'était avisé, dans une jeune revue, dérailler le génie de Lamartine. Sainte-Beuve répondit par quelques pages vibrantes, où il rappelait les titres glorieux du vieux poète au respect et à l'admiration. Enfin, si l'on relit l'étude qu'il consacrait à Balzac en 1850, on s'apercevra que rien de plus vrai, rien de plus compréhensif, rien de plus élogieux dans la sincérité, n'a été écrit sur l'auteur du Père Goriot,

Sans doute trouverait-on occasion de répondre que

- articles ont été écrits après la mort de ces écrivams. Mais un homme, si ondoyant et si divers soitil, ne change pas, au point de se contredire de telle manière — à moins qu'il ne pense ce qu'il modifie 'l^ son opinion. Le dépit a pu inspirer à sa critique premier jugement de mauvaise humeur, mais le dernier en date qu'il nous a laissé, sur chacune de ces gloires de la littérature française, est toujours tel que le goût le plus sûr ne peut rien trouver à reprendre.

Ces jugements de la maturité font partie des Cau-

séries du Lundi, C'est à eux, et à eux seuls, qu'il

convient de demander la véritable pensée critique de

Sainte-Beuve. La chercher dans ses autres œuvres,

rVst être de mauvaise foi. C'est de parti pris lui

Liloir une mauvaise querelle, une de ces querelles

comme lui-même eut parfois le tort d'en susciter. C'est seulement lorsqu'il comm^ça ces feuilletons hebdomadaires au Constitutionnel, qu'il eut conquis cette tranquillité matérielle et morale, sans laquelle un écrivain ne peut rien faire de définitif, cette paix qui assure la sérénité du verdict, qu'il relève de notre sévérité. Autant d'ailleurs, qu'un homme, peut relever de l'opinion de pauvres êtres aussi faibles que leur accusé. Mais si l'on se borne aux études parues pendant les années qui vont de 1849 à 1869, date de sa mort, je ne crois pas qu'un arrêt infamant puisse être rendu. Jamais peut-être, avant lui, on n'avait tait critique plus libre et de meilleure foi. Il salua, comme aucun autre, les aînés disparaissants, comme un héraut de la postérité et il mit en vedette, dès leurs débuts, la plupart des grands talents qui se sont affirmés après lui. Il favorisa Sully Prudhomme et Goppée.

Lorsqu'un dieu lui eut fait ce loisir, il put caresser plus longuement sa pensée. Il traita désormais à son gré de la littérature. Dans ce creuset que l'on lui offrait, il fit entrer tous ces éléments qu'il tenait de la nature et delà vie : et, à ce moment, la douloureuse expérience que l'existence ne lui avait pas ménagée, vint le servir. Maître de son œuvre, il composa sa critique, comme il la comprenait, de façon qu'elle pût le mieux correspondre à la « vocation de son esprit ». Intelligence essentiellement littéraire, de formation livresque par principe, il ne rechercha « rien tant que matière et occasion à littérature ». Ayant traversé beaucoup de milieux, connu beaucoup d'hommes, dans les mondes auxquels lui donnait accès son talent, il avait accru son champ d'observation, et s'il restait fidèle à son inclination de vouloir tout ramener aux bonnes lettres, il se rendit compte néanmoins que presque toute l'humanité,

dans Tétai actuel de la société, pouvait être envisagée du point de la littérature. Par L^, il agrandit son domaine. Par là aussi, il donna un prestige à des vertus humaines moins raffinées. 11 comprit que la richesse môme de notre espèce était telle, ses rôles si divers, les circonstances où on les assumait, si nombreuses et parfois si involontaires, que Ton ne pouvait tout ramener à un seul principe, suffisant pour louer ou pour blAmer.

Sa modeste vie de littérateur avait été l'exemple de ces complications imprévues. Il eut l'intuition que, sur des théâtres plus vastes du monde, l'existence pouvait être plus compliquée encore. Et, de môme que, ses avatars littéraires successifs, ses métamorphoses de pensée si déconcertantes, lui avaient enseigné la modestie intellectuelle, du contact de tous les génies^ de tous les grands esprits, de la fréquentation de tous ces héros que nous présente l'histoire — héros de la plume, de la science, de l'épée, de la diplomatie ou de la foi — il dégagea une douce et charmante philosophie : l'indulgence. C'est ainsi que, de sa promenade à travers les siècles et les pays, il retira cette grande leçon que la vérité est diverse, qu'elle varie suivant les temps et les climats et que l'on n'est jamais sûr de la posséder, même lorsqu'on lui demande de nous éclairer sur les ' "ff^ts les plus simples.

Vprès cela, sa critique ne pouvait plus rien avoir

lie critique dogmatique. Elle devint une œuvre

rt. Et cependant elle réalisa en môme temps le

iprodige de donner aux hommes une des plus gran-

'•"- leçons de sincérité qui soit possible.

-orsque Sainte-Beuve commençait un de ses Portraits, il ne songeait pas à prouver le moindre principe. S'il s'agissait d'un écrivain, il relisait ses livres. Si le héros, choisi pour ce Lundi était un homme

célèbre, il repassait les nobles traits de sa carrière, qai sont bien des œavres aussi et valent souvent mieux que les plus beaux livres. Ces choses essentielles bien établies, assurées autant que l'intelligence humaine jointe à la plus grande probité peut le faire, il s'enquérait des petits faits, des particularités qui avaient marqué l'enfance et l'âge mûr, qui avaient accompagné la vieillesse et la mort de son modèle. Il consultait jusqu'au moindre billet laissé par lui; et s'il avait été d'une génération voisine, il s'inquiétait des souvenirs que conservaient les derniers contemporains. Il fouillait la mémoire des survivants comme des archives.

Si le sujet de son étude était mort depuis longtemps, il compulsait les souvenirs publiés ou inédite qu'il lui était loisible de consulter. Puis, le cercle allait encore en s'élargissant, indéfiniment, comme ces ronds que dessine une pierre sur une eau tranquille: il remettait cet homme dans le décor et dam la société où il avait vécu. Autour du personnage d( premier plan, il dessinait les figures importantes, d'uE trait net, évoquant l'une ou l'autre de leurs particularités, rappelant une de leurs manies remarquables, Pour le reste, ayant bien connu cette physionomie qui, durant huit jours, l'avait passionnément intéressé, il ne la jugeait pas ou, s'il exprimait quelque sévérité à son endroit, il avait toujours sen'n de la cor riger de quelque bonne ironie ou de dissimuler h défaut saillant dans l'ombre d'une qualité. Et tou cela se fondait de telle sorte que les cercles finis saient, comme sur l'onde, par s'effacer. Un jour sans insister, au courant d'un de ses Lundis, il eu l'art de ramasser toute cette théorie, dans une de ce phrases lumineuses et sans éclat dont il avait 1< secret : « Le propre de l'intelligence est de compren dre et d'apprécier môme ce que l'on ne fait pas. »

Il étudia u,' -le à peu près tous les héros de

l'humanité, tous ceux qui accomplirent une œuvre remarquable, dans Tune quelconque des branches de l'activité humaine. Et c'est pourquoi de ces Lundisj gigantesque encyclopédie, une leçon de philosophie se dégage plus encore que d'histoire littéraire. C'est le bréviaire de l'honnête homme du xix°, écrit par un Montaigne de ce temps. On y troiive des clartés sur tous les sujets ; au risque d'encourir le terrible reproche de scepticisme par des contradictions, on est forcé de convenir que son essentiel mérite est de « tirer du bon sens de tout ce qu'il renferme de mieux, de plus applicable aux plus nobles sujets. »

Cette leçon de nonchaloir, cette flânerie à travers les siècles eût pu perdre Sainte-Beuve moins documenté. Il y avait là matière au fatras le plus indigeste et le plus ennuyeux. En tenant compte môme de toute son érudition, son œuvre aurait pu ne servir qu'aux chercheurs et aux érudits, quitte à rejoindre, après un siècle, l'œuvre de Bayle, ou pis encore, celle de Johnson. Mais la bonne fée qui s'était penchée sur son berceau, lui avait fait don du goût le plus sûr et le plus délicat.

L'admirable supériorité de Sainte-Beuve consiste à avoir tout compris, tout goûté, tout expliqué, en passant, sans insister, avec quelques mots qui faisaient valoir l'œuvre. Il aima les anciens aussi bien que les modernes et parla de manière savoureuse, qu'il s'agît d'Homère, de Racine ou de Gœthe. Il eut l'âme attique, comme aucun de ses contemporains, plus que tout autre peut-ôtre des écrivains du xix« siècle, plus peut-être — et le mot tremble au bout de ma plume en l'écrivant — plus que Renan lui-même. Il comprit les « jeunes », avec un sens du temps incompa-

ble.

Quelque part, il a parlé du temple du Goût, de tous les autels qu'il faudrait y dresser, aux dieux de la Pensée et de l'Art. Il demeure le grand prêtre immortel de ce sanctuaire vénéré de la tradition. Et d'avoir respecté ce sentiment — plus que tous les autres — de l'avoir, sans apparat, mis à la base et au faîte de son œuvre, il s'est grandi. Son originalité s'est fortifiée de se plier aux formes ataviques de la culture française, de la vieille culture, venue d'Athènes et de Rome pour refleurir chez nous.

A cette discipline, acceptée avec tant de bonho^ mie, il dut peut-être la joie de sa vieillesse, souriante et indulgente. L'Empire le gâtait et récompensait le loyalisme sincère de ce vieux savant, qui avait l'âme monarchique. Il recevait la Légion d'honneur ; une chaire lui avait été réservée au Collège de France. En plus de son traitement, ses articles lui rapportaient enfin de quoi jouir largement de la vie. L'Empereur lui-même le nommait sénateur.

Dans ses derniers jours, il accueillait ainsi ces inutiles récompenses avec satisfaction. Il souriait volontiers. Il aimait sa tâche, qu'il remplissait de son mieux, avec la ferveur d'un « bénédictin laïc », suivant le joli mot de François Coppée. Il ressentait même une joie plus profonde encore à se trouver débordé de travaux ; car il ne savait pas de jouissance comparable à celle d'écrire cette langue, si ferme et si abandonnée, vive et nonchalante tour à tour. Il se plaisait à composer ces pages « vivantes, animées, se détachant aisément, flottantes et immortelles, pages décidément de grand écrivain ». Ces mots, qu'il employa avec une excessive indulgence pour juger le style de Littré, ne sont pas à regretter cependant. Aucuns ne sauraient mieux caractériser ss propre phrase.

Ht puis, au moment < de mettre en ordre de son aieiix ses affaires littéraires », ayant beaucoup vécu, •eaucoup lu, cherché le plus consciencieusement lossible la vérité, d'ailleurs uniquement « par un joût du vrai qui n'était qu'une forme de curiosité », linsi que le remarque si justement M. Faguet, il concluait paisiblement son œuvre, sur la phrase désen- •.hanlée, douce et indulgente de Sénac de Meilhan: < Nous sommes mobiles et nous jugeons des êtres nobiles. »

Lorsqu'il s'en fut, le 13 octobre 1869, sa dispariion étonna. Les lettrés, habitués à leur bonheur, croyaient trouver chaque lundi, éternellement, son feuilleton, qu'il avait transporté quelques semaines avant sa mort, au Temps. Aussi, ne comprirent-ils pas Je suite l'importance de cette disparition. Après lui, demeuraient deux de ses disciples, devenus à leur tour des maîtres, Renan et Taine. Ils masquèrent, en dépit d'eux-mêmes d'ailleurs — car tous deux vénéraient le grand critique — , celte tombe.

Mais, après trente années écoulées, on aperçoit mieux comment-leur génie, indépendant et particulier, par le fait même de cette indépendance, ne suppléait pas celui du grand disparu. Il demeurait toujours le maître, car il avait été l'initiateur. Sans doute, il n'avait pas l'avantage d'avoir apporté, comme ces jeunes gens, une science à fracas, un peu bruyamment étalée; mais aux simples lettrés, il plaisait encore davantage pour cette simplicité, et cette bonhomie qui dissimulait bien des qualités précieuses et souveraines.

Son œuvre, moins majestueuse, que celle de Taine, résistera mieux à l'effort du temps. Il restera sans doute, mieux aussi, avec Renan, par sa simplicité et •la grâce du style, alors que la phrase du maître des

Origines aura pris un petit air d'autrefois.... Et si môme un jour la science, méchante fille capricieuse et jamais satisfaite, devait entièrement repousser les présents que Sainte-Beuve lui fit, son œuvre ne s'en trouverait sans doute pas atteinte jusqu'à l'oubli.

En ces temps lointains, où de nouveaux documents viendront peut-être contredire ceux dont il fit usage et démoliront la partie historique de ses travaux, j'ai idée qu'on relira cependant encore, avec délices, ses livres, chefs-d'œuvre de bonhomie très fine, de goût et d'ironique indulgence. Au milieu des ruines de sa science, il apparaîtra peut-être quelque jour comme le Plutarque de la critique, ayant écrit, dans un style éternellement jeune, la « chronique » des grands écrivains, à demi vraie, à demi fausse — aussi belle que la vérité.

Mayenne, Imprimerie Cn. COLIN.

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