‹ Dans le monde des réprouvésChapitre 2 sur 27 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Si étrange que le fait puisse paraître, je ne me rappelle que très confusément les débuts de ma vie de forçat. Certains souvenirs me semblent provenir de songes, et il est quelques détails dont je ne saurais garantir la réalité. Gela provient évidemment de ce que j'étais alors malade, de corps et d'âme, bien qu'aucun des médecins qui m'ont visité n'en ait fait la remarque. J'étais longtemps resté en prison préventive, sous le dur régime cellulaire, sans livres et réduit à l'ordinaii'e des prisonniers. Tout cela, sans doute, n'eût rien été, sans mon état d'allaissement et sans la lutte qui se livrait en moi. Ce furent surtout les dernières semaines de ma réclusion qui furent pénibles, lorsque ma vieille mère (prévenue par une àme charitable) s'en vint, du fond de la province, dans la capitale. Le chagrin l'avait toute blanchie et courbée; or, trois ans à peine auparavant, lorsque je l'avais vue poui* la dernière

ibis, elle était encore solide, droite, sans un cheveu blanc, et ne portait pas plus de quarante-cinq ans ! Lorsqu elle venait me voir, elle s'efforçait toujours de paraître, comme par le passé, gaie et courageuse : naïvement, elle s'imaginait me donner par là des forces. Mais pouvais-je ne point remarquer ses yeux gonflés et rougis par les larmes; ne point saisir par instants, dans son regard caressant, une ti-istesse profonde; ne point deviner qu elle l'aisait pour moi des démarches incessantes, qu'elle forçait des portes, faisait des saints profonds, suppliait, fondait en larmes?...

Ah! jours maudits! jours maudits! Combien de sang Hvez-vous séché dans mon cœur ! Combien de poison m'avez-vous versé dans l'àme!... Mais à quoi bon vous rappeler? Un seul souvenir suffit, celui de ma dernière entrevue avec ma mère; jamais un cauchemar ne m'a causé une si effroyable douleur que ce dernier adieu...

C'est à trois heures que nous nous quittâmes, et, à six heures, comme le gardien m'en avait prévenu, on devait me river les fers et me raser la tète. Je me souviens, comme si c'était aujourd'hui, des sentiments que j'éprouvai. Jusque-là. je n'avais pas encore vu de fers, non plus que de têtes rasées, et je ne m'y étais pas assez intéressé pour me les figurer d'après les livres. Maintenant, je me représentais ce cérémonial autrement qu'il n'était, et, je dois Tavouer, je l'imaginais bien pire qu'il n'est en réalité. Je ne sais pourquoi, par exemple, il me semblait que, lorsqu'on m'aurait rivé mes fers, je ne pourrais plus me mouvoir librement; aussi me hàtai-je de jouir de mes dernières heures de liberté en me promenant à pas rapides dans ma petite cage, qui me permettait juste trois pas dans un sens. Enfin, la minute fatale arriva : on me conduisit au

bain, et là, on me marqua, c'est-à-dire qu'on me rasa la moitié droite de la tète, dans le sens de la longueur; puis on me riva aux jambes des chaînes de quatre kilogrammes, dont les colliers serraient si étroitement mes chevilles que c'est tout juste si mon caleçon pouvait passer entre la chair et eux. iVu bout de quelques jours, mes jambes enllèrent, si bien qu'on fut forcé de remplacer mes fers par d'autres plus larges. Dans la suite, je m'aperçus qu'en Sibérie, et surtout en Sibérie orientale, on est, en l'espèce, beaucoup plus indulgent qu'ici : l'autorité, là-bas, est tentée de considérer les fers, aussi bien que le fait de raser les crânes, comme une formalité inutile et vieillie. On voit continuellement des troupes de forçats marcher sans leurs fers ; ils les portent dans leurs sacs, pêle-mêle avec leur cantine ; quant aux crânes, on les rase sans pédantisme, et souvent même, on ne les rase pas du tout. Il n'en est pas de même en Russie et en Sibérie occidentale. Cependant, il y a longtemps que l'on aurait dû comprendre que ses fers et son crâne rasé ne sont aucun obstacle pour un forçai qui veut fuir et se tenir caché : une perruque, ou simplement une toque dissimulent la tête dénudée, et, quant aux fers, il suffit de cinq minutes pour les briser, en frappant sur le point de soudure des colliers. Parfois, il suffit d'aplatir ces colliers pour que le cou-de-pied y passe sans difficulté. Les seules clioses qui empêchent les évasions, ce sont les murs de la prison et l'escorte.

Assurément, la mise aux fers et le fait de raser les têtes n'ont qu'un but : blesser dans sa dignité l'homme privé de tous droits. Il n'y a pas encore bien longtemps qu'on marquait les prisonniers au visage avec un fer rouge, et l'on peut encore rencontrer en Sibérie, dans les asiles des bagnes et dans les villages, des vieillards qui

portent ce sceau hideux. Mais la civilisation moderne défend maintenant ces pratiques, où elle voit une des formes de la torture du Moyen-Age : elle n'a conservé que les fers et les crânes rasés... Or, faut-il montrer que c'est là également une pratique qui relève du passé ? Aussi bien, en ce qui me concerne, les fers m'ont-ils toujours été moins pénibles que le fait de me raser la tête : les fers ont été poétisés par la tradition et le chant populaire, ils sont, aux yeux des prisonniers, moins une insulte qu'une sorte d'honneur... Mais j'éprouvais des sentiments tout autres chaque fois que je voyais le soldat-coiffeur se préparer à son ignoble besogne. Quand il nous rasait le crâne, nous éprouvions, outre la peine morale, une véri table douleur physique : le rasoir mal aiguisé que maniait sa main maladroite nous faisait des estafilades, écorchait tous les petits boutons et laissait des entailles dans toutes les inégalités naturelles du crâne. Le sang mêlé à l'eau de savon malpropre qui coulait de nos têtes, le bourreau silencieux qui faisait sa besogne avec indillérence, les grimaces et, çà et là, les cris des patients, tout cela faisait une véritable torture des minutes où il fallait attendre son tour d'être marqué et défiguré. Et encore, je ne parle pas du froid que l'on éprouvait à la tête durant les terribles hivers sibériens, et des rhumes que l'on attrapait. . . et pourquoi, grand Dieu ?

Les fers? Voici : on introduit chaque jambe dans un collier de fer assez large pour laisser, entre la cheville et lui, la place du linge de dessous, et cependant assez étroit pour que le pied n'y puisse point passer; après quoi, le forgeron les soude. A ce collier se rattachent deux chaînes formées de petits anneaux, et ces deux chaînes se réunissent dans un anneau allongé que supporte une courroie

qui sert de ceinture. De cette façon, les chaînes pendent, et, à chaque mouvement, vous frappent les jambes et s'entreclioquent l'une contre l'autre. Les colliers fixés aux jambes tournent et vous causent une douleur que l'on essaie d'atténuer au moyen de supports spéciaux en cuir. En Sibérie orientale, où l'on n'est pas si pédant qu'en Russie et où l'on ne porte les fers que pour la forme, on pose les colliers directement sur les bottes, de sorte qu'il n'}^ a pas besoin de supports.

Il y a bien longtemps que je ne porte plus de fers et j'avoue qu'il me serait difficile d'expliquer maintenant bien nettement comment les prisonniers trouvent moyen de revêtir leur caleçon et leur pantalon sans retirer leurs fers; mais je sais fort bien que quand ce fut nécessaire, j'y parvins sans qu'on m'y aidât.

Je me rappelle encore nettement le jour de mon départ, ou, pour mieux dire, une scène atroce qui accompagna mon départ. Ce jour-là, on ne permit pas à ma mère de me voir (j'avais pris congé d'elle, comme je l'ai dit déjà, la veille, le jour où l'on m'avait ferré). Le matin, de bonne heure, on me fît monter dans une voiture fermée, qui partit au grand trot pour la gare. Tout à coup, j'aperçus un spectacle étrange qui, positivement, me déchira le cœur. Près de la portière de la voiture qui allait grand train, je reconnus un visage chéri, que les eflbrts surhumains qu'il faisait pour paraître gai défiguraient positivement ; d'abord je pensai être en proie à un rêve, à une hallucination. Mais, regardant de nouveau par la portière, je vis que c'était bien ma mère ! Ma pauvre vieille mère malade, avec son visage rougi et de minces boucles blanches qui s'échappaient de sa coiffure, courait à côté de la voiture ; elle courait, ne sentant plus ses jambes et,

8 DANS LE MONDE DES REPRO UVES

apparemment, n'éprouvant pas de fatigue ; elle disait [uelque chose et m'envoyait des baisers... Pauvre mère! elle avait manqué l'instant où Ton m'avait fait monter en voiture, parce que, depuis le matin, elle était allée faire des démarches pour obtenir la permission de me voir (la veille, elle n'avait pu l'obtenir), et voici que, maintenant, (die voulait radieter le crime de son retard, et, une fois encore, dire adieu au fils qu'elle aimait tant ! Je lui fis signe de la main (et mon gardien, furieux, lui faisait signe (gaiement), la suppliant de s'arrêter, de ne pas nous torturer, elle et moi; mais, longtemps encore, elle continua à courir, jusqu'à ce qu'enfin, la fatigue la terrassant, la voiture s'éloigna d'elle pour toujours.

Alors, je m'en souviens, je me renversai dans la voiture et je sanglotai. Depuis ce jour, je n'ai pas revu ma mère, et jamais plusje ne la reverrai, car, depuis longtemps déjà, elle dort dans un des cimetières humides de la ville sans pitié. Mais, en Sibérie, je reçus d'elle une lettre dont un passage se grava dans mon souvenir en traits inelFacables, et, maintenant encore, me brûle le cœur et me fait plus mal que des larmes :

(( Après nous être vus à la portière de la voiture, ( crivail-elle, je pris un fiacre et partis en toute hâte pour la gare. Mais j'y arrivai [laturellement après toi, et, ainsi, ne pus te voir descendre. .Malgré mes prières et mes supplications, les gendarmes ne me laissèrent point passer sur le quai. Pour notre malheur, ce jour-là on expédiait des criminels de marque et l'on avait pris des mesures extraordinaires. A plusieurs reprises, j'essayai de pénétrer a la dérobée sur le quai, nu\is, chaque fois, ce fut en vain: (»n me guettait. Que faire? J'eus recours à une nouvelle luse. Faisant semblant d'accepter mon sort et de retourner

chez moi, je sortis de la gare, fis quelques pas sans hâte, puis, changeant brusquement de direction, je courus à travers cliampâ le long des rails, comptant que le train passerait près de moi et que, peut-être, je t'apercevrais encore une fois... En effet, je pus tromper la vigilance des gardiens, mais, sans doute, j'allai trop loin dans la campagne, car le train passa à côté de moi avec une vitesse effrayante, de sorte que je ne pus distinguer personne. Mais je me consolai en pensant que toi, du moins, tu m'avais vue peut-être... Je montai sur un tas de pierres et j'agitai mon mouchoir de toutes mes forces, tandis que passait le monstre noir. »

Hélas ! moi, je n'avais vu personne !... A ce momentlà, je n'avais envie de regarder nulle part, pas même dans mou àme, où tout était si vide, si noir...

Comme je l'ai déjà dit, ce qui se passa ensuite ne m'apparaît que sous forme de souvenirs vagues et fragmentaires. Les démarches de ma mère n'avaient pas été perdues : On avait donné des ordres pour me conduire jusqu'à destination dans des conditions spéciales et à part du gros des prisonniers de droit commun. Par suite, aux étapes, ou bien on me plaçait seul dans une chambre, ou bien on me joignait à la catégorie privilégiée des criminels spécialement importants appartenant à la classe cultivée. Sans cela, je ne sais comment, dans l'état maladif où j'étais alors, j'aurais pu supporter les fatigues du voyage. Quoi qu'il en soit, je pus, presque jusqu'à Tomsk, me tenir à l'écart de la grande masse des forçats.

Sur la barge (i), nous avions un appartement parti-

(i) Les forçats étaient transportés, alors, dans des barques garnies de barreaux, de Tioumène à Tomsk, par l'Irtieiie, l'Obi, et leurs allluents. T,

culier dans la cabine, et, sur le pont, une toute petite place à part (naturellement munie d'une grille), où nous pouvions respirer l'air frais. Là. nous étions séparés des autres prisonniers par un rideau de toile à voile. Je me souviens que j'aimais beaucoup rester assis sur le pont, surtout la nuit, et que, pendant des heures, je regardais fuir à mes côtés les rives sombres de la Volga et de la Kama. Je me souviens que ces rives qui fuyaient en arrière m'apparaissaient comme mon propre passé, comme les années irrévocables de ma jeunesse, et, souvent, en regardant le lointain sombre qui s'ouvrait devant moi, je frissonnais à l'idée que, jamais plus, ce temps ne reviendrait. A l'avant, le rideau nous cachait la rive dont nous ne voyions que des fragments découverts par les mouvements de la barge ; et mon imagination confondait aussi ces rives avec mon avenir qui, comme elles, me restait inconnu. Pendant le jour, je restais d'ordinaire couché dans un coin de la cabine, et je ne montais que très rarement sur le pont. C'est sans doute pour cela que je n'ai pas de souvenir net du charme que présentent les paysages de la Volga et de la Kama, dont mes compagnons de route payaient si souvent. Je ne les admirais que la nuit, à la lumière fantastique des étoiles ou de la lune. Je m'intéressais peu à mes compagnons, et ils ne s'intéressaient pas à moi. Je comprenais bien que j'étais parmi eux un hôte passager, peut-être même déplaisant, et que notre sort, de même que notre « affaire », étaient différents. Je m'intéressais beaucoup plus à ce monde que cachait le rideau, et qui devait être celui où j'allais vivre... Si etfrayante que fût pour moi l'idée que j'y vivrais, je ne fermais jamais les yeux à la vérité, et je n'oubliais pas un instant quelle espèce d'homme j'étais devant la loi.

D'ailleurs, je me rappelle que, longtemps, j'idéalisai très vivement les forçats, leurs mœurs et leurs associations : mon imagination voyait en eux des héros d'une audace indomptable et d'un joyeux désespoir... Au milieu de notre petit groupe de gens cultivés, le bruit des chaînes paraissait mince et prosaïque ; mais, là-bas, derrière le rideau de toile à voile, ce bruit avait quelque chose de musical, de puissant et d'attirant... Depuis des siècles, la Volga entendait ce bruit, dans lequel se cachait une poésie élémentaire et sans art qui se transmettait de génération en génération . . Là-bas, me disais-je, on souffre sans colère, sans plainte et sans espoir, on souffre, sachant que cela est nécessaire, que le contraire est impossible . . . Ces sentiments à l'égard de la masse inconnue des prisonniers s'emparaient de moi surtout le soir lorsque, parfois, leurs voix s'unissaient en un chœur puissant, et faisaient retentir au loin sur la Volga des chants sauvages, rythmés du bruit des chaînes, et dans lesquels on devinait tantôt une tristesse infinie, tantôt, subitement, une hardiesse insouciante et un défi :

Assez, frère, luron, Voyons, tu n'es pas une fille !

Bois! Bois ! ton chagrin passera!

Le premier essai que je fis pour m'approcher de ce inonde poétique faillit me coûter, devinez quoi ?. . . Un œil ! Un soir, en montant sur le pont, je m'approchai du rideau et je prêtai l'oreille aux bruits et aux conversations que l'on entendait de l'autre côté. Tout à coup, j'observai que le rideau était déchiré en un endroit, et je m'empressai d'approcher mes yeux, pour faire connaissance avec ce monde nouveau. Mais je n'avais pas encore eu le temps de

l)ien voir cette mer de têtes rasées et ces héros de toutes lormes, qu'une main fourra un doigt dans ma petite lenctre improvisée : si je n'avais pas fait rapidement un bond de côté, il m'en aurait coûté cher. Depuis lors, je n'osai plus m'approcher de la déchirure ; ce fut la première désillusion que me causèrent ces hommes parmi lesquels je devais vivre tant d'années, ce fut la première épreuve de ce que ce monde mystérieux contenait de ténèbres infernales et d'inutile méchanceté, ce fut la «première sensation du degré où il m'était étranger, et de ce que j'allais soutïrir en vivant de sa vie.

A Tioumène, je vis pour la première fois, face à face, une troupe énorme de prisonniers : c'était à l'occasion de l'appel dans la cour de la prison. Dieu ! quelle collection de physionomies! Depuis les plus sympathiques et les plus pénétrées de pensée, jusqu'aux plus repoussantes et aux plus bestiales : et puis, quelles nationalités, quels noms ! En particulier, je fus frappé par les noms des vagabonds ou hrodiagiies (i), qui formaient presque la moitié du contingent : Ivan qui a souffert, Siméon qui a vu beaucoup de chagrin, Je ne me souviens plus, 32 ans (2), etc., etc.

Mais c'est surtout à partir de Tomsk que je commence à me souvenir nettement des détails et des impressions

(i) On appelle brodiague (vagabond) le transporté en Sibérie qui s'est échappé, soit du bagne, soit du village qui lui était assigné ( n résidence, et qui erre partout le pays, tuant, volant ou mendiant.

(2) Les brodiagues refusant, d'ordinaire, de dire leur nom, se désignent par des sobriquets du genre de ceux-là, sous lesquels on «st bien obligé de les inscrire sur les listes. Depuis quelques jinnées, pour parer à cet inconvénient, on expédie à Sakhaline tout brodiague qui « a oublié » son nom. T.

LES ÉTAPES l3

de la route. Toutefois, je me hâte de prévenir le lecteur que, si j'allais bien avec le gros des prisonniers, du moins, je vivais à part. J'avais ma charrette, mon appartement séparé, comme un noble (i), et je jouissais d'une tranquillité et d'un confort relatifs. En outre, les officiers et les soldats s'adressaient à mes compagnons et à moi avec prévenance et politesse. Je répète qu'alors j'étais seulement un forçat dilettante ; or, si, malgré tout, la route n'a été pour moi qu'un alTreux cauchemar, je tremble à la seule idée de ce que j'aurais éprouvé si j'avais dû partager le sort des autres prisonniers.

Mais d'abord, qu'est-ce que le voyage par étapes ?

Représentez-vous, sur toute la ligne de l'énorme route sibérienne, qui s'étend de Tomsk à Strétensk, c'est-à-dire sur une distance de 3.5oo kilomètres, tous les vingt ou quarante kilomètres, de grands bâtiments sombres, aux fenêtres grillées, le plus souvent vermoulus, chancelants, et placés quelque part dans les champs, ou sur le bord des villages. C'est ce qu'on appelle les étapes ; ce sont des prisons de voyage, dans lesquelles les prisonniers, fatigués, se reposent et passent la nuit. Il y a les demi-étapes et les étapes ; ces dernières, plus grandes, comprennent, en

(i) La noblesse jouit partout, même en prison, de privilèges spéciaux. Les nobles et les citoijens honorables héréditaires vont au bagne, non à pied, mais en voiture; en outre, en exil, ils touchent 6 roubles par mois, là où les autres ne reçoivent que t roubles 20 {18 fr. et 6 fr. environ). ï.

l4 DANS LE MONDE DES RÉPROUVÉS

outre, une caserne pour les soldats de l'escorte, et le logement de l'oificier, qui est le maître illimité sur tout l'espace qui sépare deux, ou même quatre de ces prisons. Dans les demi-étapes, la troupe ne fait que passer la nuit, pour se remettre en route le matin suivant; mais à ïétape^ elle prend un jour de repos. De cette façon, tous les deux jours on est condamné à l'immobilité, et cela ralentit effroyablement la marche de la troupe. Il sulïira de dire que la distance de Tomsk à Krasnoïarsk (5oo kilomètres) camporte un mois de marclie : mais, d'autre part, on ne peut pas songer à supprimer les arrêts, et à marcher plus vite, dans les conditions où l'on se trouve. Il ne faut pas oublier que les prisonniers, épuisés par une longue réclusion, alourdis par leurs fers et par leurs pesantes chaussures, par leurs pelisses que le vent fait battre, tous, sauf les malades et les infirmes, vont à pied, et, pai* suite, seraient incapables de faire plus de 3o kilomètres en moyenne, s'ils ne se reposaient pas tous les deux jours.

Je voudrais dire aussi quelques mots sur les vêtements des prisonniers. L'administration sibérienne, qui connaît de près les conditions climatériques et autres dans lesquelles sont placés les forçats, ferme les yeux lorsqu'elle trouve chez eux des elTets d'habillement qui leur appartiennent en propre. Outre les considérations pratiques, la simple justice exigerait à elle seule qu'on fût moins sévère et moins cruellement formaliste envers des hommes qui sont en route, et qui ne font que commencer leur vie de souffrance, au milieu de toutes sortes d'incommodités et de privations. Il n'en est plus de même lorsqu'ils sont arrivés à leur lieu de destination, où leur vie doit se fixer, et où ils doivent s'engager dans une ornière déjà creusée. Par contre, en Russie, les fonctionnaires ne se laissent

LES ÉTAPES l5

guider, malheureusement, ni par des considérations abstraites, ni par des raisons pratiques, et suivent à la lettre les instructions. A Moscou, on me retira positivement tout ce qui m'appartenait, et l'on me fit partir vêtu seulement des effets d'uniforme (on me retira même une aiguille et du fil !), si bien qu'il me fallut souffrir horriblement du froid, m'enrhumer souvent, supporter mille privations et mille souffrances inutiles. Les vêtements d'uniforme ne conviennent en effet ni aux changements de temps, ni aux climats divers qu'il faut traverser, ni aux particularités des individus qui les endossent ; pour tout, il n'y a qu'un modèle: taille, santé, habitudes, pour le corps comme pour l'âme. C'est ainsi, par exemple, que les oreillettes de ma toque d'uniforme étaient cousues de telle sorte, qu'elles me pendaient sur le dos comme des oreilles de lièvre ; mes pieds, enveloppés dans de minces onoutchkis (i) de toile, étaient perdus, comme en des tonneaux sans fond, dans des bottes gigantesques, si bien qu'il m'était impossible de marcher d'une façon normale ; au contraire, mon pantalon était si étroit que j'avais peine à le mettre, et que toutes les coutures en craquaient au moindre mouvement imprudent . . .

D'ordinaire, pour une troupe de quatre cents hommes, qui ont avec eux de 6.000 à 6.5oo kilos de bagages, et un nombre sérieux de vieillards et de malades, on ne donne que de trente à quarante charrettes, dont la moitié, portant le bagage, se mettent en route de grand matin, avant le départ de la colonne. 11 en reste une quinzaine pour les malades et les affaiblis. Les cochers ne laissent monter

(i) Ce sont des bandes de toile que les gens du peuple enroulent autour de leurs pieds et de leurs chevilles, en guise de bas.

l() DANS LE MONDE DES REPROUVES

sur chaque voiture que quatre personnes, cinq, parfois, lorsqu'on s'est bien injurié. La j^lupart des places sont occupées par des malades indiscutables, et il n'en reste qu'un très petit nombre pour les gens simplement faibles et incapables de faire à pied de 26 à 40 kilomètres. Ces places se prennent littéralement à l'assaut, et l'on voit souvent courir derrière la voiture quelque malheureux qui supplie qu'on l'y laisse monter, tandis que, dans cette voiture, se prélasse effrontément quelque solide gaillard, fort du poing, du gosier et de son nom de brodiaffue. Ajoutons que la répartition des places libres sur les charrettes est une des sources de revenus du starosée d'artièle (i).

D'ailleurs, les brodiagues sont le fléau de la colonne. Ce sont des gens pour la plupart corrompus, sans foi ni loi, mais qui se sentent les coudes, et forment, dans la colonne, un État dans l'État. Ktre brodiague, c'est, à leurs yeux, le titre le plus haut d'un forçat : ce mot désigne un homme pour qui, sur terre, rien n'est plus précieux que sa liberté, qui est adroit, qui sait écliapper à toutes sortes de dangers et à toutes sortes de punitions. Dans les yeux faux d'un brodiague, on lit tout de suite qu'il est un évadé repris. Il a été plus d'une fois « au delà de la Mer », c'est-à-dire au delà du lac Baïkal, mais voilà ! (( 11 n'a pas voulu courber la tète au bagne, il s'est évadé ! » D'ailleurs, ils font tout haut cet av^u devant les chefs eux-mêmes.

— Combien cela fait-il de fois que tu viens ici, vieux ? demande quelque oflicier avec un bon sourire familier.

(I) Le staroste est le doyen élu; Yartiùle est l'associalion, la société. Ce mot s'applique ici aux forçats, T.

— C'est la cinquième fois, mon oflicier, répond le vieux, en prenant la position : j'ai été deux fois au delà de la Mer, deux fois dans le gouvernement d'Irkoutsk, et puis voilà, je m'en vais maintenant dans celui d'Iénisseïsk. . .

— Prends garde, brigand, tu marcheras une sixième fois, je te repincerai !

— Je ferai mon possible, mon officier, répond le « brigand » ; d'ici là, vous aurez monté en grade : vous serez peut-être transféré à Iakoutsk !

La colonne rit, l'ollicier se mord les lèvres et s'éloigne :

— Qu'est-ce qu'on peut faire avec des brutes comme ça? dit-il, en se tournant vers les forçats cultivés. . .

Les forçats de la colonne, surtout en Sibérie occidentale, où les brodiagiies sont en grand nombre autour d'eux, sont ordinairement abattus : ils se sentent en minorité, ils ont moins de droits, ils sont plus clfrayés, ils ont comme un cachet spécial de réprobation, même au point de vue des autres prisonniers : (( 11 n'a pas pu, se disent ceux-ci, se tirer d'affaire ! »... On ne respecte que les perpète et ceux dont on sait d'une façon certaine que ce n'est pas la première fois qu'ils vont au bagne, et dont on se dit qu'ils sauront bien s'échapper. Mais, d'une façon générale, le contingent des forçats de la colonne se désigne par le sobriquet méprisant de sauterelles et de troupeau. L'esprit se refuse positivement à croire ce que l'on raconte parfois des méfaits des hrodiagiies, dans les prisons et pendant la route, et, cependant, ce sont des faits exacts. Les brodiagues sont des rois dans le monde des prisons; grâce à leur union, ils y fout tout ce qu'ils veulent. Ils occupent toutes les places avantageuses, ils sont starostes et (dce-starostes, cuisiniers, boulangers,

l8 DANS LE MONDE DES RÉPROUVES

infirmiers, teneurs de cartes. Lorsqu'ils sont starostes, ils gardent pour eux une partie des vivres, et vendent les places sur les charrettes : quand ils sont cuisiniers, ils volent la viande dans le chaudron commun, la partagent avec leurs amis, et donnent à manger aux sauterelles un brouet dont les porcs ne voudraient pas toujours ; quand ils sont infirmiers, ils afl'ament leurs patients, les volent, et même les tuent, lorsqu'ils y trouvent un avantage. S'ils' apprennent que quelqu'un, parmi les sauterelles, a de l'argent cousu dans sa ceinture, ils le guettent dans un lieu écarté, en plein jour, lui sautent à la gorge, et le détroussent. Ils font pis encore. En présence de centaines de prisonniers, quelque vagabond vêtu d'une chemise rouge, et muni de deux ou trois pièces d'argent qui sonnent dans la poche de son pantalon, vient s'asseoir dans une voiture auprès de quelque femme, lui prend la taille, et la couvre de baisers, aux yeux même de son mari ; et si celui-ci vient à protester, il le roue de coups avec l'aide de ses camarades et pi-end la femme en sa qualité de vainqueur. Aux étapes, le groupe des hrocliagues. bien organisé, trouve toujours place sur les planches.

Il est de règle de laisser partir d'avance le staroste de la colonne, qui est un brocliague, et qui, en arrivant, retient pour ses compagnons les meilleures places, ne laissant plus aux sauterelles d'autre possibilité que de s'installer sous les planches, à même le sol, dans la saleté, l'obscurité et le froid. Toutefois, ces derniers temps, on a, dit-on. coupé les ongles aux brodiagues. Par-dessus tout, Sakhaline (i) les a fauchés et en a englouti des milliers ;

(i) C'est la grande île de la déportation russe : elle est située au nord du Japon, le long de la côte sibérienne. T.

en outre, la loi a reçu, en ce qui les concerne, des dispositions plus sévères. Jadis, on condamnait les brodiagiies à la relégation, quel que lût l'endroit où ils étaient arrêtés ; mais, depuis 1878, on ne condamne à la relégation que ceux qui sont pris en Russie ; les autres sont envoyés au bagne, et, de là, on en expédie des centaines et des milliers à Sakhaline. Leurs rangs se sont éclaircis ; surtout on a vu disparaître les plus vieux d'entre eux, ceux qui respectaient sévèrement les règles de l'association. En outre, les conditions de la réclusion ont changé : l'administration a commencé à se mêler de la vie intime des associations de brodiagiies dans l'intérieur des prisons, et à prendre délibérément contre eux le parti des simples forçats ; il est même des prisons où elle leur a interdit de remplir la moindre fonction. De plus, les sauterelles ont relevé la tête. Dans la prison de passage de Tomsk, où l'on réunit parfois jusqu'à 3. 000 prisonniers, on a vu, çà et là, les forçats tomber sauvagement sur les brodiagues : dans Tune de ces rixes, cinquante de ces derniers, dit-on, furent tués ou gravement blessés. Le nouvel esprit qui pénètre dans les prisons dissout et détruit peu à peu les anciennes mœurs des prisonniers : on voit disparaître plus d'une coutume sympathique, mais un plus grand nombre d'autres qui étaient révoltantes. Jadis, celui qui, ayant échangé s )n nom avec un camarade, trahissait sa convention, était tué, dans quelque prison qu'il se trouvât : on assassinait également tout les dénonciateurs. Dans la prison de Tomsk, dont je viens de parler, des meurtres étaient commis presque chaque nuit, et il arrivait fréquemment de retirer du puits le cadavre d'un forçat disparu. On disait que, de Kief à Vladivostok, circulaient des listes de ceux qui avaient commis quelque infraction aux lois de la

prison. On devait même, partit-il. tuer le mouchard désigné dans sept de ces listes.

A présent, les brodiagaes commencent à se ranger, et lorsqu'ils ont. avec les forçats, le dessous dans une prise de l)ec, on les voit grincer des dents et dire, en s'éloi gnant : « Ah ! si c'était dans le temps ! »

Mais, je reviens à ma description du voyage par étapes.

Nous avions, je l'ai dit, nous autres privilégiés, une chambre à part : parfois, elle nous coûtait cher. Les maisons d'étape ne sont pas toutes bâties sur le même plan, et, à chaque relai, nous avions une émotion en songeant au gîte que le sort nous réservait ce jour-là. Si l'on nous donnait une chambrette séparée, bien chautl'ée, et desservie par un corridor particulier, nous nous disions tombés au paradis. Mais il était bien rare que tous ces avantages fussent réunis. Parfois, on nous donnait une chambre pourvue d'une entrée séparée, mais tellement froide, que nous y claquions des dents ; d'autres fois, nous avions une chambre chaude, mais sans entrée distincte, et là, à notre porte, bruissait et rugissait le troupeau aux cent tètes ; on entendait des jurons choisis, on entendait un concert infernal de voix enrouées par l'elfort, on entendait le bruit énervant des chaînes. Çà et là, un visage hostile, une tète rasée, venait se montrer à notre porte. Si l'un d'entre nous avait besoin de sortir, il lui fallait traverser plusieurs salles pleines de prisonniers vautrés jusque sous les planches, à même le sol, dans le passage, et il lui fallait enjamber leurs sacs et même leurs corps. . . Or, il y avait avec nous des femmes et des jeunes filles. Le fait déjà que ces dernières de valent passer la nuit dans la même chambre que leurs camarades hommes causait aux uns comme aux autres toutes sortes d'ennuis et de privations. Il fallait

changer de linge ; on voulait se laver à fond (opération indispensable, durant ces mois de voyage à travers les infectes maisons d'étape), et l'on ne trouvait pas même un coin où l'on pût se mettre à l'abri du regard. On organisait des rideaux et des paravents pour alléger un peu cette pénible promiscuité.

Je touche ici un point de mes souvenirs qui, aujourd'hui encore, m'est pénible. Je veux parler des cabinets et de leur saleté indescriptible ; et encore, s'il n'y avait eu que leur saleté ! Surtout, leurs conditions indiciblement incommodes, qui, naturellement, pesaient exclusivement sur les femmes. Evidemment, l'administration regarde toutes celles qui vont au bagne comme des femmes perdues, et, par suite, ne s'occupe pas d'elles plus que des hommes. J'ignore jusqu'à quel point cette idée peut être juste. Personnellement, je n'ai pas rencontré une seule femme-forçat de droit commun qui ne fût entretenue par un hrodiagae ou par tous les prisonniers ensemble. Mais, la question est précisément de savoir si ce ne sont pas les conditions du voyage et de la vie en prison qui amènent laces malheureuses. Est-il admissible que toutes les femmes qui tombent au bagne aient été auparavant des fenunes perdues ? Mais, laissons même de côté les condamnées ; combien va-t il au bagne de volontaires : femmes, sœurs, mères, filles de condamnés, dont personne ne soutiendra qu'elles étaient d'avance tombées au vice? Et toutes, cependant, sont forcées de vivre dans cet épouvantable milieu !

On me dira que la colonne des gens mariés marche à part des célibataires. Mais ce n'est qu'uu semblant de vérité. Ce sont justement les colonnes de gens mariés qui représentent le vice organisé. Gomment sont-elles for-

mées ? De quelques femmes célibataires, et de quelques dizaines de familles, c'est-à-dire maris, femmes et enfants. Tout cela dort au hasard dans une même chambre. Derrière la porte, dans le corridor, se trouve un grand baquet, le fameux baquet sibérien, auprès duquel se presse une foule d'hommes et de femmes qui, sans se gêner, satisfont leurs besoins naturels. Ajoutez à cela les soldats, corrompus et corrupteurs, qui, même après l'appel, lorsque les prisonniers doivent être enfermés dans leurs salles, s'y introduisent par dizaines, en cachette des officiers, et y font, pendant toute la nuit, des orgies épouvantables. Gris, rires, hourras, baisers, plaisanteries cyniques, tout cela se fait ouvertement... et c'est ainsi chaque jour, d'étape en étape, parfois durant une année entière et plus, et c'est dans ces conditions que l'on ose jeter la pierre du mépris à la jeune fille ou à la femme qui n'ont pas su rester sages ! . . .

Ce sont surtout les soldats de l'escorte qui introduisent au milieu des prisonniers une effrayante corruption ; ce sont eux aussi qui y sèment toutes les contagions physiques. Le soldat sibérien qui s'en va escorter des femmes célibataires regarde ce devoir comme une fête joyeuse émaillée d'intrigues. Nulle discipline, nul souci ! Il s'assied sur la chai-rette, pose son fusil, et, prenant par la taille les belles forçâtes, hurle à pleine gorge des chansons, jure tant qu'il peut, et ne veut rien savoir de plus. La nuit, il boit ou il fait la fête, puis, la tête lourde et la poche vide, il revient à sa caserne pour y attendre l'occasion d'un nouveau voyage. Voilà sa vie. On peut imaginer, quel homme de famille exemplaire fera un tel guerrier, lorsqu'il aura fini son service de soldat d'escorte ! D'ailleurs, de mon temps, certains olhciers d'étape n'étaient

i;uère meilleurs : du moins, j'ai plusieurs fois entendu dire (ju'ils venaient d'acheter à des parents prisonniers la virginité de leur fdle et de commettre cent autres actions non moins recommandables.

De mon temps, les femmes de la classe privilégiée, qui avaient une chambre à part, pouvaient, à leur gré, se joindre à la colonne des célibataires; mais, dans ces dernières années (probablement par des considérations morales), on ordonna, dit-on, de ne plus les expédier ([u'avec les colonnes de gens mariés. Or, je puis dire une chose, c'est que, dans les colonnes de célibataires, il n'y a pas l'ombre de ce désordre, de ce cynisme élionté, de ( et infâme laisser-aller que j'ai pu observer dans les (olonnes de gens mariés. . . Je ne puis me représenter rien de plus affreux que la situation d'une femme cultivée qui se trouve dans un pareil milieu. Le vice, sans doute, n'oserait pas la toucher ; il passe seulement à ses côtés, mais il la fait néanmoins indiciblement souffrir. Toutefois, la croix est plus lourde peut-être encore pour l'homme qui aime, pour le fiancé, ou pour le frère, qui suit d'heure vn heure, de minute en minute, cette contagion gagnant autour de lui, qui emploie ses efforts pour alléger l'atmosphère étouffante qui pèse sur lui, et, souvent, voit qu'il est incapable de rien faire ! J'étais à part, je n'étais qu'un membre soufVrant de ce cercle, je n'avais là ni un parent, ni un être qui me fût cher, et, cependant, j'ai éprouvé tous ces sentiments, j'ai souffert toutes ces douleurs. . .

Le soir arrivé, les soldats font l'appel et ordonnent d'apporter le baquet dans notre chambre. Nous protestons, disant qu'il y a parmi nous des femmes. Après de longues discussions entre nous et l'ofïicier, on décide enfin que l'on

ne fermera pas la chambre et que Ton placera le baquet dans le corridor.

Je me souviens que, dans une étape, il y eut toute une histoire parce que l'officier, après avoir consenti à faire placer le baquet dans le corridor, voulait néanmoins placer près de lui une sentinelle. Je ne saurais dire ce qui dominait en lui, la naïveté ou la méchanceté. Ce sont là des questions qui se posent dans les étapes durant 1h nuit ; mais, durant le jour, cela n'est guère meilleur : pour quelques centaines d'individus, parmi lesquels il y a des femmes cultivées et toutes sortes de malades, il n'y a qu'un seul water-closet, lequel se trouve presque toujours dans un état de saleté indescriptible. . . Mais, je m'arrête : l'imagination du lecteur complétera.

Quelques mots encore au sujet des jurons des prisonniers. Nulle part je n'ai entendu de jurons aussi atîreux, aussi repoussants, aussi bestiaux que parmi les prisonniers sibériens, parmi les soldats et les postillons libres. Je ne saurais dire lequel d'entre eux a fait un emprunt au voisin. Cependant il est vraisemblable qu'une langue aussi recherchée, aussi artistique dans son genre, n'a pu naître que dans la prison. Je le répète : jamais, en Russie, je n'ai entendu pareille chose dans la bouche d'un paysan. Là, sans doute aussi, le juron choisi, à trois étages, est florissant. Mais, ce n'est que dans la prison, ce n'est qu'en Sibérie que les jm^ons témoignent d'une véritable virtuosité, reçoivent de fines nuances et procèdent du réalisme le plus plastique. En Russie, le mot « mère » tout seul sert à verser des flots d'injures : en Sibérie, on déchiqueté la mère, et chacune de ses parties en détail devient le sujet d'un juron : *son foie, ses yeux, son cœur, son sang, ses côtes, son àme, sa vie... C'est peu encore. Les vrais

artistes du juron vont plus loin, et ajoutent au mot mère des mots qui n'ont aucun sens, comme loi, foi. Dieu, mais qui, malgré tout, n'en sonnent pas moins affreusement. Dans les premiers temps, je frissonnais en entendant ces blasphèmes, j'en soufl'rais littéralement comme de coups de verge, mais, maintenant, j'y suis moins sensible ; toutefois, je ne puis penser sans effroi que ce sont de pareilles choses que doivent entendre des jeunes filles cultivées, dont le goût est fin, dont les nerfs sont sensibles, dont l'âme est tendre. . . Non, vraiment, y aurait il quelqu'un qui pourrait ne pas me comprendre, et rire de mes paroles ? (i)

LES ÉTAPES (suite)

Ceux des prisonniers qui n'ont pas de papiers ni d'indications spéciales sont, pour la plupart, retenus, dans les centres d'étapes (Tomsk, Krasnoïarsk, Irkoutsk) parfois six mois ou un an, plus même, avant d'être joints à une colonne. Leur voyage jusqu'au lieu de destination dure souvent ainsi de un an et demi à trois ans. Pour les gens uiariés et pour les artisans, cela est évidemment un avantage, car, en route, ils sont bien plus libres qu'au bagne ; aussi, en voit-on qui s'accrochent à chaque occasion pouvant leur fournir un moyen d'allonger la route, et qui, de la sorte, arrivent à destination au moment où ils ont le

(i) Non, nous ne rirons pas; mais l'auteur ne doit pas oublier • jue c'est un des sujets d'orgueil de ces compatriotes, d'avoir « la langue du monde où l'on peut dire le plus d'injures » ; les Sibériens sont, il est vrai, des artistes en ce genre ! T.

2(3 DAiNS LE MONDE DES REPROUVES

droit d'être libérés; de cette façon, ils ne séjournent pour ainsi dire pas dans les bag^nes. Pour les hommes seuls, et pour ceux qui ne savent pas un métier avantageux, il n'en va pas de même. La route leur pèse tellement qu'ils supplient Fadministration de les joindre au plus vite à une colonne. Mais c'est surtout pour les u retournants o, c'est-à-dire pour ceux qui ont fini leur temps de bagne, et vont en posélénié (i). que ce voyage est surtout pénible. Ils avancent encore plus lentement que les autres. Là où, par exemple, la colonne qui va vers l'est ne se repose qu'un jonr, ils s'arrêtent souvent, eux, toute une semaine.

Comme les colonnes ne partent pas de Russie avant la lin de mai. les voyages par les étapes sibériennes se l)lacent, pour la plupart, dans les mois d'automne ou d'hiver, si bien qu'à toutes les autres souffrances et privations, s'ajoutent encore la boue, le froid, la pluie, les ouragans, la gelée. Essayons de décrire un jour de route typique. De grand matin, les sauterelles sont sur pied : le bruit, les cris, les jurons se croisent derrière notre mur. Les prisonniers se couchent de bonne heure, mais se lèvent d'autant plus tôt ; quelques-uns, qui ont dormi durant le jour, passent toute leur nuit à jouer aux cartes. Demandez-leur pourquoi ils sont si pressés d'atteindre l'étape suivante : ils ne le savent pas : ils disent, en parlant d'eux-mêmes : a Les sauterelles se hâtent toujours comme si père et mère les attendaient. »

Plus d'une fois, nous eûmes à ce sujet des discussions ; les officiers et les soldats d'escorte nous traitaient presque toujours poliment, et même avec prévenance ; nous avions nos charrettes et pouvions nous mettre en route avec une

(I) i.a posélénié est une sorte de relégalion. T.

partie de l'escorte, longtemps après le départ du gros de la colonne. Nous la rattrapions, la dépassions, et parvenions les premiers à Y étape. Mais parfois il arrivait que l'officier, ayant eu quelque alVaii e avec les « privilégiés » de la colonne précédente, exigeait que nous emboîtions le pas aux autres prisonniers. Si, ignorant la veille les dispositions de cet officier, nous étions restés longtemps debout à bavarder, et à lire, nous avions au matin des scènes désagréables. Les sauterelles étaient déjà en rangs et prêtes à partir, alors que nous ne faisions que nous lever, nous hâtant de faire notre toilette, de nous habiller, de ramasser nos affaires. Les sauterelles murmuraient, juraient, se plaignaient de geler à cause de ces « maudits nobles. )) On comprendrait encore cela, s'il s'agissait d'une étape longue et difficile, que l'on voudrait achever avant le crépuscule ; mais non, il n'y a souvent que quinze ou vingt kilomètres, et les forçats se hâtent toujours !

Enfin, tout est prêt, on est parti aussi vite qu'on a pu, c'est tout juste si les traîneaux qui portent les malades et les affaiblis peuvent suivre. 11 y a de véritables virtuoses de la marche, surtout parmi les brodiagues ; ceuxlà, par principe, vont toujours à pied : ils sont toujours en tête de la colonne. Les soldats courent aussi, et, eux qui sont habitués à la marche, suivent à grand'peine. On arrive de très bonne heure.

On s'arrête à quelque distance delà maison à' étape, et Ton se met sur deux rangs pour l'appel. On place les sentinelles. Un sergent compte les prisonniers, et, lorsque c'est fini, ceux-ci, poussant un sauvage hourra, se précipitent par le portail ouvert, pour aller retenir des places sur les planches. Il se produit une poussée et une presse, une effrayante mêlée. Les plus faibles tombent, sont foulés

28 DANS LE MONUi: DES RÉPROUVES

aux pieds par la foule qui passe en courant, et reçoivent parfois de sérieuses blessures : les plus forts et les plus hardis, travaillant des coudes et des poings, se poussent en avant, et. s'étendant de toute leur longueur en travers des planches, s'efforcent de retenir le plus grand nombre possible de places ; ils réussissent encore, en outre, à jeter loin d'eux paletot, ceinture et toque : de cette façon, un homme adroit arrive à retenir plusieurs mètres d'étendue : n eùt-on jeté sur la planche qu'un petit bout de ficelle, cette planche est considérée comme inviolable : tout combat cesse là-devant.

Un homme aux nerfs délicats, et qui ne serait pas habitué à ce spectacle, ne pourrait, je crois, ressentir jamais un effroi plus grand que s'il lui arrivait, se trouvant dissimulé quelque part dans le corridor, d'entendre s'ap procher peu à peu le vacarme des voix, des hurlements, des jurons et des coups, le bruit fou des chaînes, et le trépignement des pieds qui courent. On dirait une horde de barbares qui monte à l'assaut, qui vient pour vous déchirer, et pour tout détruire. Ils s'approchent, les voilà. . . Enfin, l'avalanche efifravante s'eno^ouffre dans le corridor : de sauvages physionomies, défigurées par la passion et par le dernier eftbrt, des yeux qui brillent, des poings serrés, le cliquetis assourdissant des chaînes, les jurons abominables, tout cela passe en un éclair à vos côtés; tout cela, vous semble-t-il. se précipite sur vous... vous fermez les yeux d'effroi. . . mais, voici que ce torrent allolé a tourné à droite, s'est élancé par la porte de la salle, et vous n'entendez plus qu'un rugissement sourd, où vous ne distinguez plus rien. A la première vague en succède une seconde, puis une troisième, et enfin, se traînant presque, arrivent, avec des malédictions et

des jurons, les retardataires qui n'espèrent plus attraper une place sur la planche, et seront ibrcés de s'étendre dessous. Nous aussi, nous nous dirigeons lentement vers la chambre qui nous est réservée, et nous sommes pleins de soucis et de tristes pressentiments...

Nous entrons dans la chambre ; les fenêtres grillées ont un éclat sombre ; les planches, placées très haut, ont l'air inconfortables ; parfois même, il est difficile d*y grimper : près du plafond, il fait plus chaud, par conséquent, il n'est pas besoin d'employer tant de bois pour chauffer les poêles ! Brr ! qu'il fait froid ! Notre respiration fait une buée ! Nous nous précipitons sur le poêle en fonte qui se dresse dans un coin. Il n'est pas chaufté, il n'y a même pas de bois ! Nous nous mettons à la recherche du gardien qui doit chauffer les poêles pour l'arrivée de la colonne ; c'est un vieillard sombre, antipathique.

— On n'attendait pas de colonne aujourd'hui, dit-il.

11 ment, bien sûr ! Les uns se soulagent en l'accablant de reproches ; les autres, plus pratiques, vont tout de suite chercher du bois. En attendant, personne ne retire sa pelisse. On s'efforce de se réchauffer en marchant par la chambre et en battant la semelle. Enfin, voici du bois, de grosses bûches humides. Il faut les fendre. Seulement, la hache est aux mains des prisonniers, qui fendent aussi leur bois : il faut attendre. Voici enfin la hache du salut; le bois est fendu, placé dans le poêle, allumé... O malheur! une nouvelle épreuve : le poêle fume abominablement... La fumée emplit toute la chambre, nous pique les yeux, nous empêche de voir, de penser à rien, de nous occuper de rien. Et cela dure une, deux, trois heures, jusqu'à ce qu'enfin le bois humide s'enflamme, et que la fumée,

3o DANS LE MONDE DES RÉPROUVÉS

disparaissant, fasse place à une douce température. On fait alors quekiiie ratatouille peu engageante, un peu de soupe, ou bien une bouillie de sarrazin, du thé. Dans presque toute la Sibérie, on donne aux prisonniers dix kopecs (vingt-cinq centimes) par homme et par jour : ceux qui appartiennent à une classe privilégiée ont quinze kopecs (trente-huit centimes). En Sibérie occidentale, où tout est si bon marché, où une miche de pain blanc coûte cinq kopecs, un litre de lait trois kopecs, cette solde peut suffire, et même, les prisonniers sont heureux ; plus d'un d'entre eux ne se nourrissait pas si bien, quand il était libre. Mais, lorsqu'on pénètre dans les gouvernements d'Iénisseisk, et surtout d'Irkoutsk, on voit les provisions renchérir de jour en jour : une livre de viande coûte dix kopecs, une livre de pain noir, de trois à quatre kopecs, et je me souviens d'une étape où elle coûtait six kopecs ; or, plus d'un a besoin de quatre livres de pain pour se rassasier! Les colonnes commencent littéralement à souffrir de la faim (i), d'autant plus que. de désespoir, on perd encore plus d'argent aux cartes. On voit des hommes qui s'en vont presque nus, et Ton est témoin impuissant de la punition cruelle dont ils payent le fait d'avoir perdu au jeu les effets que leur a donnés l'administration.

On dira que c'était une année exceptionnelle de disette, et que la solde suffit en temps ordinaire, surtout lorsque les prisonniers s'unissent en artièle. Mais on oublie que cette solde, qui ne tient jamais compte

(I) Le fait a été plus d'une fois con&iAié officiellement. Mais que faire? Dieu est trop haut. . et Pétersbourg trop loin ! — La livre russe dont il s'agit ici pèse 409 grammes.

LES ÉTAPES 3l

des prix locaux, ne garantit jamais les prisonniers contre les hasards du marché. L'administration devrait avant tout nourrir elle-même les prisonniers à Yétape, au lieu de leur mettre l'argent entre les mains. Outre qu'alors on verrait moins de gens souil'rir de la faim et du froid, on verrait aussi moins de jeux de cartes, et peut-être même de prisonniers attirés par eux . . . Mais il faudrait alors changer aussi les mœurs des fonctionnaires qui commandent les prisonniers, car ces mœurs laissent beaucoup à désirer. Ainsi, le commandant d'une de nos maisons d'étape avait la louable habitude, pour épargner le bois, de ne pas chauffer les salles à l'avance, et, lorsque la colonne arrivait, de lui refuser du bois, sous prétexte qu'il faisait noir dans la cour! On dit qu'il y eut des cas de mort parmi les prisonniers placés sous ses ordres ; ce qui m'étonne seulement, c'est que, chez lui, les hommes bien portants eux-mêmes aient survécu. Lorsque notre colonne arriva, il nous logea dans une énorme cave humide, qui n'avait certainement pas été chaullee de dix jours (à une époque de froid cruel). Le sous-oliicier, que nous fîmes venir, se contenta de ricaner et de plaisanter.

— C'est aft'reux, lui dirent mes compagnons, prévenez l'officier ! C'est bon ici, parce que nous avons beaucoup de vêtements chauds ; mais comment feront les autres prisonniers pour dormir par un pareil froid ?

— Hé, hé, hé ! ricanait le sergent, vous ne les connaissez pas, ils ont des secrets pour cela.

— Quels secrets ?

— Voyez-vous, ils ont chacun de petits chaudrons, de petits charbons. . .

A quoi bon continuer à discuter avec cet homme?

Il s'éloigna ; on apporta dans la chambre le baquet, la porte se referma, et nous restâmes seuls. Si les prisonniers n'eurent pas d'accident, c'est parce qu'ils ne dormirent pas de la nuit, mais passèrent leur temps à jouer aux cartes et à s'occuper de mille autres choses utiles... et je me souvins à ce propos de la consolation du gai sergent : « Ah ! ils ont leurs petits secrets, allez ! » Oui. le Russe est vivace et malléable, il sait s'accommoder de bien des choses, il a bien des petits secrets pour vivre î

Dans la plupart des cas, les maisons d'étape sont très vieilles, et menacent ruine ; on croirait qu'elles sont plutôt faites pour des rats que pour des hommes, tant sont nombreux ces rongeurs dégoûtants qui, pendant la nuit, courent sur les corps étendus, se battent bruyamment, et, par leurs petits cris, vous empêchent de dormir. Je me rappelle qu'un jour, un rat énorme mordit jusqu'au sang le doigt d'un homme qui dormait à mon côté. . .

D'ailleurs, il y a également des étapes « pourries », c'est-à-dire, qui n'existent plus, et que, en dix ans, « on n'a pas eu le temps » de reconstruire ! Dans ce cas, la colonne fait deux étapes en un jour, ou bien s'arrête dans une simple isba, dans laquelle il n'y a même pas de lits de planches, dans laquelle il n'y a rien, sauf l'inévitable baquet. Toute la colonne couche alors par terre. Cjmment s'étonner que. dans de pareilles conditions, avec une nourriture mauvaise et insufïisante, avec la marche inaccoutumée par les terribles froids sibériens, avec cette vie dans la boue et le froid, l'organisme des prisonniers, épuisé d'ailleurs par la réclusion préventive, ne supporte pas toujours ces horreurs, et devienne la proie du typhus, de

la fièvre et de toutes les épidémies? Ils entrent pur dizaines dans les infirmeries, et, par dizaines, ils s'en vont d )rniir sous les tertres voisins, où il n'y aura même pas une croix pour marquer leur place. D'ailleurs, il n'est pas si facile d'entrer au lazaret. Il n'y a d'infirmeries que dans les grands centres, et je sais plusieurs cas où, sur notre route, on n'apporta à l'hôpital que des cadavres.

Ah ! combien de sonlTrances n'endure pas le malheureux avant de mourir ! On le jette comme une bûche sur la charrette, on le couvre d'un manteau, et on le transporte ainsi d'étape en étape. Là, on le jette par terre, n'importe où, dans la boue et le froid. S'il n'a pas de parents ou de camarades, personne ne s'inquiète de lui polir lui donner à boire ou à manger, pour lui demander où il soutfre et ce qu'il désire. Qui est-ce qui s'en inquiète ici ? Chacun s'occupe de soi-même et craint de tomber à son tour... J'ai vu des scènes effroyables : j'ai vu, par exemple, des prisonniers butant sur de tels malades, répondre à leurs gémissements en les injuriant de leur mieux, et en leur souhaitant une mort prompte ! Et personne ne songeait à intervenir. Ce sont des mœurs barbares, n'est-ce pas? Je me souviens que nous autres, hommes cultivés, nous nous indignions ; mais, étionsnous meilleurs, puisque nous n'avions pas le courage de prendre ces malades avec nous dans notre chambre plus spacieuse?. . .

L'année de mon voyage, se répandit, dans les maisons d'étape, une singulière maladie, qui n'était pas tout à fait le typhus, pas tout à fait la fièvre nerveuse, mais qui emportait beaucoup de monde. Elle commençait par des maux de tête, et fauchait spécialement les gens cultivés,

comme moins forts et moins résistants : je vis tomber à nos côtés quelques-uns des meilleurs d'entre nous. Par un froid jour d'automne, où la terre était déjà couverte de neige, mais où les rivières n'étaient pas encore prises, nous traversâmes la Biriousa dans un bac qui menaçait de s'enfoncer sous le poids de nos charrettes. Nous étions raides de froid, nous avions faim et nous attendions avec inipatience d'arriver à Yéiape, où nous devions encore passer la journée du lendemain. Un des soldats nous mit en joie en nous disant que cette maison d'étape était grande, bien tenue, et que nous y aurions des chambres séparées. Il ne nous trompait pas ; nous entrâmes joyeux, reçus par le sous-officier de l'escorte, qui souriait, lui aussi, à notre joie, et qui nous fit choisir entre trois chambres.

— Voici la meilleure de toutes, dit-il en ouvrant une des portes ; il n'y a que trois jours que L... en est parti.

— Comment trois jours ! mais il y a quinze jours qu'il aurait dû passer !

— Sans doute, mais il a demandé la permission de rester pour soigner C... ; il l'a enterré, a passé encore deux jours ici, et a rejoint sa colonne.

— Il a enterré C...? C... est mort?...

Cette nouvelle nous atterra. C... était un jeune poète polonais dont j'adorais les charmantes traductions de Nadson, et les vers originaux, bien que je susse assez mal le polonais ; nous l'avions vu, un mois auparavant, fort, plein de santé et d'espoir. A nos yeux, la maison d'étape s'assombrit tout à coup, et nous apparut triste, froide, inhospitalière. Sans doute, l'aimable sous-officier nous assura qu'il n'était pas mort dans cette chambre-là, mais dans la chambre voisine ; cependant, toute la nuit,

il nous sembla voir errer son ombre et entendre ses i^omissemonts.

Non seulement le fait lui-même nous attrista profondément, mais encore nous nous inquiétâmes pour ceux de nos compagnons et de nos amis qui nous avaient précédés. Tout le plaisir de la journée de repos nous fut gâté. La moindre indisposition de l'un d'entre nous nous semblait présager une grande maladie. Justement un des soldats de l'escorte, un très brave garçon tomba malade. Il fut saisi brusquement d'une forte fièvre avec délire, malgré tous les efforts de nos médecins improvisés pour le remettre debout. Nous dûmes le laisser à Biriousa, et ainsi, nous ignorons s'il se remit ou s'il mourut.

Parmi mes compagnons, il n'y en avait pas un qui sût à fond la médecine, et, cependant, les prisonniers, les soldats d'escorte et même les habitants des villages nous assiégeaient en foule à Y étape, la nuit comme le jour, lorsqu'ils étaient malades. Que de maladies ! que de souffrances n'avons-nous pas vues ! Ils passaient tour à tour dans notre chambre, typhiques, phtisiques, syphilitiques. On apportait des enfants à la mamelle, avec le cou gonflé, le visage bleui, les yeux retournés ; on nous montrait des croûtes effrayantes, des ulcères purulents, dont la vue seule faisait disparaître la faim la plus ardente, et, faute de médicaments et de connaissances suflisantes, nous souffrions profondément de voir tous ces yeux dirigés vers nous pleins de prière et de foi naïve, i t de sentir notre impuissance complète à procurer le moindre soulagement.

Dans la prison d'Irkoutsk, où je dus me séparer de mes camarades cultivés, je tombai malade et restai quelques mois.

Dans la suite du voyage, je jouis, comme par le passé, de privilèges considérables, mais, plus qu'avant, je me sentis seul et je m'ennuyai.

C'est peut-être justement pour cela que je remarquai la beauté et la grandeur des paysages transbaïkaliens. Resté seul et livré à mes réflexions, je me mis aussi à observer davantage les prisonniers qui m'entouraient, et que jusqu'ici, pour ainsi dire, j^ n'avais jamais vus. Jusque-là, je ne les voyais pas sous forme d'individus, mais seulement comme une masse énorme qui n'avait qu'un seul visage, un seul caractère et une seule volonté. Maintenant, pour moi, des personnalités se détachaient de cette niasse, et commençaient à attirer ma curiosité. Je dois ajouter qu'il y avait longtemps que j'avais cessé d'idéaliser les détenus, comme aux premières semaines du voyage; je savais surtout qu'il fallait en prendre et en laisser dans les récits qu'ils faisaient de leur passé.

Je me souviens, avant tout, d'un sujet étrange, un Grec, avec des yeux noirs, pénétrants, extrêmement maigre, et couvert de cicatrices d'armes blanches et d'armes à feu, suites de blessures reçues en tentant quelque évasion. Il était très sombre et silencieux, mais il aimait à venir à moi. surtout lorsque nous étions seuls. Je crus longtemps qu'il voulait me demander de l'argent, mais il

ne le fît pas une seule fois. Un jour, je lui demandais pourquoi il allait au bagne. Il m'expliqua, avec la franchise la plus cynique, que la dernière fois, lui et un camarade avaient assassiné toute une famille. J'eus froid dans le dos.

— Et pourquoi cela. ? demandai-je.

— Bien sûr, pour de l'argent ! dit-il avec un rire silencieux.

— Oui, mais pourquoi les tuer, et encore les enfants ?

— Toute la race ! Une autre fois, nous avons assassiné deux familles !

Je me demandai pourquoi il parlait ainsi.

— Mais, Dieu, demandai-je, est-ce que vous ne le craignez pas ?

— Quel Dieu ? demanda à son tour le Grec en baissant un peu la voix, comme avec une ombre de chagrin. Nulle part, dans les lieux les plus perdus, où les bêtes même ne viennent pas, nous n'avons jamais vu ni Dieu ni diable.

— Avez-vous été en cellule ? demandai-je; et comme il dit que non, j'essayai de lui esquisser les tortures morales qui s'emparent de beaucoup de brigands célèbres et les amènent parfois à la folie ou au suicide. Il m'écouta quelques minutes, puis, sans réponse, il s'en alla.

Peu de temps après, je le perdis tout à fait de vue : sans doute il resta quelque part à l'hôpital.

Je recevais aussi fréquemment la visite d'un jeune valet de chambre, bien tenu, avec la cravate voyante obligée et des manières qu'il croyait fines. Celui-là était un mince gredin, il se contentait de raconter les vols à la tire qu'il pratiquait à Saint-Pétersbourg au moment des exécutions sur la place Saint-Siméon. A la tîn, je constatai qu'il volait aussi chez moi.

cras. — -.

Par contre, je ne puis sans sourire me souvenir du l>rave Tioupkine, un petit soldat déserteur qui avait disparu deux ans sans laisser de traces, et qui, au bout de ce temps, s'était présenté de lui-même dans un bureau militaire ; il allait à Tchita pour se faire juger. C'était un excellent garçon de vingt-six ans, peu développé physi- (juement, imberbe, affaissé, et toujours mélancolique. Il me soignait, me cuisait mon dîner, préparait mon thé, et vivait dans ma chambre. Durant les longs soirs d'hiver, nous causâmes beaucoup et je fis sa connaissance complète. C'était un joueur passionné; lorsque je lui donnais quelque argent, il disparaissait aussitôt, et toute la nuit jouait aux cartes. Au matin, quelqu'un des prisonniers m'apprenait que mon Tioupkine avait perdu jusqu'au dernier kopec.

— Ce n'est pas la peine de faire du bien à cet animal-là, ajoutait le rapporteur ; il y en a bien d'autres qui pourraient chaufï'er votre samovar et faire vos petites aftaires. Et encore, on serait reconnaissant ! Mais, lui ? Il a été soldat et restera soldat jusqu'à sa mort.

Cependant Tioupkine se montrait sombre comme la nuit, et, dans ma chambre, il se mettait à travailler avec ardeur ; il secouait la poussière de toutes mes alfaires, changeait de place, sans besoin apparent, mes sacs et mes malles ; j'entendais dans ma chambre un bruit incessant de bottes, accompagné de soupirs profonds.

— Et Jjien, Tioupkine, ça ne va pas, quoi donc ! Silence.

— Ou bien peut-être avez-vous perdu quelque chose ? X'auriez-vous pas perdu au jeu ?

— Non! Et, après cette réponse, mon Tioupkine. confus, disparaissait.

Le soir, il restait dans ma chambre ; nous mangions quelque bonne soupe, nous buvions du thé : nous avions plaisir à nous chaufl'er devant les charbons du poêle qui achevait de s'éteindre. Mon Tioupkine s'attendrissait alors. Il voulait parler, se plaindre de son sort, se plaindre sans fin.

— Ah ! enfant de malheur que je suis, enfant de malheur ! pourquoi ma mère m'a-t-elle fait !

— Mais, en quoi êtes-vous spécialement plus malheureux qu'un autre, Tioupkine ? Bien d'autres vont au bagne ; mais vous, encore, en mettant tout au pire, on vous mettra au peloton de discipline, on vous fouetltera. . .

Tioupkine m'écoute et se tait. V^ \i V

— N'est-ce pas vrai, dis-je? Vous vous êtes rendu de vous-même, on ne vous a pas pris. Gela vou^ comptera.

Au lieu de répondre, il se met à s' arrache?*, d'ÊS db.eveux, ' ~

— Ah ! enfant de malheur que je suis, enfant de malheur !

— Mais, peut-être cachez-vous quelque chose? Est-ce que vous vous seriez sauvé après quelque crime ?

Tioupkine jure ses grands dieux qu'il s'est rendu de lui-même et n'a déserté que comme ça, par ennui. . .

— Comment ça ?

— Ah, je voulais me saouler, jouer aux cartes !

— Et, où donc avez- vous été, pendant ces deux ans ? Il me raconte comment il a vécu chez des Vieux

Croyants, y menant simplement la vie d'un paysan, vivant avec une veuve dont il eut une fille.

— Ah, j'étais heureux !

— Eh bien, alors, pourquoi vous être rendu? il fallait rester là-bas !

4o DANS LE MONDE DES RÉPROUVÉS

— C'est qu'il n'y avait pas moyen !

— Et pourquoi cela ?

— Parce que !

A grand peine, j'arrive à savoir que les causes de sa fuite étaient également l'alcool et les cartes. Il s'était fait complètement plumer : l'ennui l'avait pris ; il était venu se rendre.

— Mais, vous l'avez fait savoir à votre femme, au moins ?

— Pourquoi faire ?

Je m'endors cette nuit-là convaincu que je suis parvenu à consoler le pauvre diable, à le rassurer sur le sort qui l'attend. Mais le lendemain soir, s'il n'a plus d'argent, et s'il ne joue pas aux cartes, si, de nouveau, nous nous chauflbns et bavardons autour du poêle, mon Tioupkine recommence la même chanson :

— Ah ! que je suis malheureux ! Pourquoi aussi ma mère m'a-t-elle fait !

A la fin je m'impatiente et lui reproche sa lâcheté. Il se défend et j'arrive à savoir qu'avant sa désertion, il avait déjà été puni.

— Et pourquoi donc ?

— J'étais ordonnance. . . Je me suis saoulé, j'ai cassé la montre de mon officier et je lui ai dit des sottises.

— Ah, alors ! mais tout de même il n'y a pas de quoi pleurnicher. On ne vous enverra pas au bagne pour cela.

— Non, je n'échapperai pas au bagne, mon cœur le sent, allez ! Ah, si vous aviez tout vu, si vous saviez tout. . . Oli, malheureux orphelin que je suis !

— Voyons, racontez tout. Qu'est-ce que vous avez fait encore ? est-ce que vous auriez été aux compagnies de

LA ROUTE 4l

discipline ? demandai-je, demi-souriant, demi-sérieux. Silence. Soupir profond. Je commence à deviner.

— Alors, c'est vrai ?

— Oh malheureux que je suis ! ma pauvre tête sans toit !

— Mais enfin, qu'est-ce que vous avez fait ?

— J'ai laissé échapper un prisonnier !

— Pour de l'argent ?

— Nous étions saouls. . . Je l'ai conduit au bain, et je lui ai dit comme ça : « Eh bien, Ivan, fiche-moi le camp ! » Là-dessus, je me suis couché et endormi. Il a fichu le camp.

— Et combien avez vous été de temps en discipline ?

— Trois ans ! Oh, je n'y échapperai pas, au bagne ! Je le sens bien. Et peut-être bien que je ferai pire encore : je tuerai quelqu'un, par Dieu ! Ils ont tout bu mon sang, ces buveurs de sang !

— Mais c'est vous qui êtes coupable, ïioupkine ; il ne faut pas accuser les autres. Reprenez-vous, cessez de jouer aux cartes, de vous saouler, et vous redeviendrez un homme.

Tioupkine ne me répond rien et se couche. Au matin, il me demande quelque argent, et si je lui en donne, il disparaît la nuit suivante dans la salle commune des prisonniers. . .

A mesure que nous approchions de Tchita, son inquiétude augmentait ; il devenait plus sombre et il me semblait qu'il songeait à s'enfuir ; mais c'était un chiffon d'homme et il n'avait pas assez d'énergie pour tenter une évasion. Il atteignit Tchita sans encombre. Il me quitta assez froidement. Mais alors, j'avais d'autres préoccupations. . .

D'ordinaire, il est difficile de bien connaître un prison-

nier durant la route, où il n'y a pas d'habitudes fixes, où tout change rapidement, où la vie ressemble à une fuite éternelle devant un ennemi invisible, ou bien à une orgie qui n'en finit point ! La difficulté est encore plus grande pour le a monsieur » qui fait la route sur une charrette à part et qui vit dans la chambre réservée aux nobles. D'ailleurs, même devant les leurs, les prisonniers ne découvrent pas, dans ces circonstances changeantes et affreuses, tout leur monde intérieur. Il faut observer de très près, et savoir apprécier de menues nuances d'impressions pour distinguer, dans leurs récits, le vrai du faux.

Voilà pourquoi je ne présente pas à mon lecteur un grand nombre de portraits se rapportant à cette période de ma vie de route au milieu du monde des Réprouvés. Je me rattraperai plus tard. Pour l'instant, je voudrais seulement noter les principaux genres de caractères et de physionomies que j'observai parmi les prisonniers, tels qu'ils m'apparaissaient alors. Dans la première catégorie, je placerais les tranquilles, généralement des vieux qui jouent le rôle de victimes innocentes et détestent même leurs compagnons. Ce sont des raisonneurs pétris d'amourpropre, des voleurs, des hypocrites : ce sont les plus antipathiques. Un autre type de vieux détenus comprend ceux qui ne se cachent pas d'être des filous et des gredins, mais qui prétendent, en prison, à la réputation d honnête homme, au sens que les forçats attachent à ce mot. Le troisième groupe, le plus nombreux, représente l'àme même du troupeau : ce sont des joueurs, des insouciants, des gens qui semblent créés par la nature pour vivre au bagne. On se demande s'ils comprennent une autre façon de vivre, s'ils ont une idée d'une vie meilleure

que cet enfer. C'est l'élément le plus passionné et le plus vivant du bagne. Demandez à ce jeune homme blond, au visage pâle et abattu, aux yeux gris brûlants de fièvre, pourquoi il joue nuit et jour, bien qu'il ne sache presque pas jouer, qu'il reçoive perpétuellement des verges pour avoir vendu ses effets, et que, sans cesse obligé de souffrir la faim, il serve, en outre, de cible à tous les quolibets ! Vous n'aurez pas de réponse. Sans les cartes, sans l'alcool, et peut-être sans les verges, sans une excitation quelconque, enfin, la vie lui serait intolérable. Et ils sont légion, ces gens-là.

11 y a, parmi eux, beaucoup de biscuits : on appelle de ce nom le forçat de courte peine qui a consenti, pour quelques roubles, pour une chemise rouge, ou, comme on dit en riant, pour un biscuit, à changer de nom et de sort avec un forçat de longue peine, ou même avec un (( perpétuel ».

Il y a, en outre, un genre d'échange que j'ai été long à comprendre, mais qui, à la fin, m'est apparu comme extrêmement amusant. JJn perpétuel change de nom avec un autre perpétuel. Un certain X. s'en va à la place d'un Y., auquel il ne ressemble nullement ; le vrai Y. reste, par exemple, dans un hôpital, où il attend la colonne suivante. Naturellement l'erreur se découvre très rapidement, ici comme là-bas. Un beau jour, l'officier se précipite sur X., tandis que, dans l'autre colonne, son collègue interroge Y.

— Ah ! tu es un biscuit ?

— Mais non ! répondent chacun de leur côté, X. et Y.! Malgré l'évidence de leur mensonge, ils continuent à soutenir leur rôle. Naturellement, si cela se passait dans la même prison, on saurait bien tirer l'affaire au clair ;

mais, le jeu suppose que les deux acteurs ont réussi à mettre entre eux quelques centaines de kilomètres. Uadministration locale triomphe : elle a pris, pense-t-elle, des biscuits qui se sont vendus pour une chemise. . . On juge chacun de leur côté X. et Y., et, pour les punir, on les condamne à trois ans de bagne et aux verges ; or, c'est justement ce qu'ils voulaient !

. . .Se non e vero, e ben tropato, dira sans doute le lecteur, mais qu'il se souvienne que, il n'y a pas encore si longtemps, on en voyait bien d'autres dans le monde des prisons. Pourtant, les réformes rendront sans doute de telles ruses de plus en plus difliciles.

Encore une définition : on appelle teneurs de maïdane les détenus qui ont acheté à un certain groupe de leurs camarades le droit de vendre pendant un certain temps du sucre, du thé. du tabac et autres menues choses, et surtout celui de détenir les cartes et de présider parfois à des choses plus mystérieuses. J'ai vu, par exemple, un teneur de maïdane mener avec lui une fille publique qu'il présentait comme sa fiancée l'accompagnant de son plein gré au bagne. Sans doute, elle marchait dans une autre colonne que celle des célibataires, dont faisait partie le (( fiancé » qui la suivait : mais, aux étapes, où il était possible d'acheter ou de tromperie sous-officier de garde, de l'attendrir même, en lui parlant de la séparation qui allait bientôt frapper ce couple aimant, on laissait venir la (( fiancée », durant la nuit, vers son fiancé supposé, et alors on peut imaginer ce qui se passait. . .

Il faut d'ailleurs ajouter que ce sont rarement des roublards qui prennent le maïdane, c'est-à-dire des gens qui sauraient s'enrichir froidement ; à ces prisonniers-là, la colonne refuse ce droit, pour le réserver d'ordinaire à des

joueurs qui ont besoin de se refaire un peu, pour pouvoir, quelques jours après, reperdre tout leur gain en eau-devie et en cartes

LA ROUTE (suite)

Au mois d'août, j'arrivai dans le rayon des bagnes de Nertchinsk. On sentait comme une atmosphère nouvelle : l'ordre était plus sévère, officiers et soldats devenaient plus grossiers, les prisonniers se faisaient plus tristes. On parlait des visites corporelles qui allaient avoir lieu à Nertchinsk, à Strétensk et à Oust-Kara. On disait qu'on nous prendrait jusqu'au dernier bout de fil. On songeait aux moyens de cacher les derniers kopecs que l'on possédait. Les soldats nous effrayaient en nous racontant comment, ayant trouvé chez un vieillard un billet de cent roubles caché dans un biscuit, l'officier de garde avait confisqué cet argent et l'avait distribué à l'escorte. Naïf comme j'étais alors, je fus longtemps sans comprendre pourquoi, malgré tout, mes compagnons désiraient cacher leur argent. Pourquoi, me disais-je, ne donnent-ils pas leur argent à garder avant qu'on ne les fouille ? Alors, du moins, on le leur conserverait. Les prisonniers auxquels je faisais ces réflexions se contentaient de se gratter la tête ou bien me donnaient de mauvaises raisons. Ce n'est qu'au bagne même que j'ai compris pourquoi les prisonniers ne changent jamais de l'argent illégal contre de l'argent légal. Sans compter que le premier leur permet de jouer aux cartes et d'acheter de l'eau-de-vie, la plupart d'entre eux ont une aversion explicable pour le fait de

confier leurs économies à l' administration. Les meilleurs d'entre eux, des hommes qui, parfois, ne prennent jamais une carte dans les mains, agissent ainsi. J'ai vu confisquer à un vieux, au moment d'une fouille, une blague à tabac sale et vide, que l'on voulait jetet' au feu : alors, avec des larmes, il dit qu'il y avait dedans un billet de trois roubles.

— Mais où cela, fit l'officier étonné, tournant et retournant la blague ? Le papier était très adroitement, on pourrait dire avec virtuosité, enroulé dans une petite ficelle qui servait à fermer la blague.

En avançant toujours du même pas de tortue, nous atteignîmes enfin le point de la Transbaïkalie, où les soldats de l'escorte font place à des Cosaques. Au temps où se passaient les faits que je raconte, cette partie des troupes sibériennes (à plus forte raison ceux qui servaient d'escorte) ignorait toute discipline, et Ton s'en apercevait à une plus grande grossièreté de mœurs. Je n'oublierai jamais une scène pénible dont je fus témoin sous cette nouvelle escorte.

On nous avait donné très peu de charrettes et nous avions un grand nombre de malades et de gens affaiblis. Pour comble, les Cosaques de l'escorte s'assirent eux aussi sur les charrettes ; par suite, plusieurs prisonniers malades durent suivre à pied. L'un d'eux, dès les premiers pas, resta en arrière et tomba à plusieurs reprises. Incapable de supporter un tel « désordre », le plus jeune de nos Cosaques sauta brusquement à bas de sa charrette, courut au prisonnier étendu à terre et se mit à le battre avec la crosse de son fusil. La colonne s'arrêta.

— Pourquoi donc le tapes-tu, Vaska ? demanda le sousofficier, sans paraître se faire beaucoup de bile.

— Tiens, pourquoi donc qu'il n'irait pas comme les autres ? cria Vaska, simple Cosaque sans galons, tout jeune homme encore, sans un poil de barbe.

— Ivan légorovitch, ajouta-t-il en s'adressant au sergent, il faudrait trouver des charrettes : autrement, par Dieu, je le finirai en route, s'il marche comme ça. . .

Et comme pour confirmer ces paroles, le Cosaque continuait à si bien frapper de sa crosse le malheureux malade, que celui-ci, qui s'était relevé, retomba à terre avec un gémissement. Alors, Vaska se mit à le frapper à coups de botte. La colonne houleuse protesta. C'en était assez pour que le sergent, un Cosaque gros et apathique, qui, d'abord, évidemment, était du côté du malade, changeât brusquement, et se précipitât sur les prisonniers.

— Qu'est-ce que c'est ? on se révolte ? hurla-t-il en se précipitant à coups de poing sur ceux qui se trouvaient au premier rang et qui lui paraissaient être les meneurs. Alors j'observai un fait curieux : ceux des prisonniers qui me paraissaient le plus hardis et le plus décidés se turent immédiatement et se cachèrent derrière leurs camarades. Je fus surtout frappé de l'attitude d'un certain Levchine, un vieux hrodiague raisonneur, un homme d'une complexion athlétique, avec une barbe grisonnante, et de farouches yeux gris dans lesquels se lisait une volonté inébranlable et une hardiesse sans bornes. En effet, peu de temps après, il se montra hardi en accomplissant (on me le raconta dans la suite) une évasion audacieuse, en plein jour, sous les yeu:^ même des sentinelles, qu'il aveugla en leur jetant du tabac dans les yeux... Mais, maintenant, baissant la tête, il se taisait.

— Pourquoi donc vous taisez-vous, Levchine, mur-

murai-je à son oreille : on ne peut pourtant pas le laisser faire, il faut retourner à Y étape nous plaindre !

— Tenez-vous tranquille, barine ! me répondit tout bas le géant ; il n'y a rien à faire ; c'est à soi-même qu'il faut se plaindre.

— Comment cela ?

— Gomme ça ! Il faut se souvenir. Une fois libre, si le cas se présente. . . mais ici, ils sont les plus forts.

Peut-être Levchine raisonnait-il avec justesse, alors, mais sa réponse me déplut. Je fus cependant plus étonné encore de l'attitude d'un Polonais nommé Matskévitch. C'était un menteur et un hâbleur à tous crins. Je ne sais s'il avait connu jadis une vie meilleure, mais maintenant, formé par vingt- cinq années de bagne et de voyages à travers la Sibérie, il était une image vivante de la sauterelle. Aujourd'hui grec, demain teneur de maïdane, aujourd'hui doyen d'artièle, demain candidat à un changement de nom. Les prisonniers ne l'aimaient pas, le traitant de bavard et même de mouchard. Mais dans le cas présent, je le vis sous un jour qui m'étonna. Seul de toute la foule, il eut le courage d'aller vers le sergent et de lui déclarer bien haut que : « Ça ne pouvait pas se passer comme ça )). En réponse à cette déclaration, le sergent lui donna un tel coup au visage que le sang lui jaillit du nez. Matskévitch ne s'effraya point.

— Eh bien, quoi, — dit-il philosophiquement en essuyant avec un pan de son manteau le sang qui lui couvrait le visage, — battez-moi si vous voulez, mais tout de même, ça ne doit pas se faire, taper un malade à coups de botte !

Le sergent ne le refrappa pas, son accès d'énergie étant passé et ayant fait place à une indifférence complète. Les

autres Cosaques criaient, couraient, menaçaient : ils me menacèrent même de la crosse, en me voyant, moi aussi, ouvrir la bouche pour protester ; mais ils ne se décidèrent pas à me toucher. . . A la fin, nous repartîmes, après avoir tout de même placé le malade sur une charrette. Et, chose étrange, ces mêmes Cosaques, qui s'étaient présentés sous une attitude si atrocement brutale, se montrèrent dans la suite du voyage les plus braves garçons de la terre ! Au bout d'une couple d'heures, ils étaient déjà amis avec toute la colonne ; on s'était mis à bavarder, à plaisanter, à chanter ensemble. Ce même Vaska, qui battait à coups de botte un prisonnier malade, et qui menaçait de l'achever, s'était mis à causer très gentiment avec moi, m'interrogeantsur mille choses, s'intéressant à diverses découvertes scientifiques, à la façon commode et intelligente dont on vit dans d'autres pays, et déplorant sincèrement bien des choses qui se passent chez nous. Lorsque je lui rappelai la scène de tout à l'heure, il se tortilla les cheveux avec confusion et dit :

— Oh ! je m'emporte facilement ! . . .

Depuis longtemps, les sauterelles avaient tout oublié, comme s'il ne s'était passé rien que de très naturel. Matskévitch lui-même causait gaiement avec le sousolïicier et, extérieurement tout au moins, ne témoignait pas la moindre rancune.

Pour terminer mes souvenirs de route, je dirai que si j'avais un ennemi mortel, et que je dusse le condamner à la peine que je trouve la plus sévère, je le ferais voyager pendant trois ou quatre ans par étapes. J'avoue que je n'oserais le condamner pour un délai plus long... Oui, pour un homme cultivé, on ne peut rêver sur terre de supplice supérieur à celui-là . . .

J'ai oublié, en décrivant les peines et les cauchemars du voyage par étapes, d'insister sur un fait qui en est unei des tortures principales : la nécessité d'abandonner une place où Ton vient seulement de s'installer, où l'on s'est' réchauffé et où l'on voulait prendre du repos ; la nécessité de partir par la boue et le froid vers un but que Ton ne connaît pas, de partir, de se faire un nid pour quelques heures, pour de nouveau le détruire de ses propres mains. Rien de durable, rien de suivi, rien qui ne passe ; aucun but. aucune joie dans cette marche insensée, à pas de tortue, qui nous traîne de place en place î... Et, comme le Juif errant, à chaque minute, vous entendez sur vous la voix autoritaire, à laquelle vous ne sauriez résister, et qui dit : « Marche, marche! ». Tout cela peut produire dans l'âme d'un homme qui est un peu sensible un état d'esprit voisin du désespoir . . .

Enfin, nous avons laissé derrière nous la dernière maison d'étape. Devant nous voici le véritable bagne, ce monde inconnu qui engloutit des milliers d'hommes, des milliers d'àmes, et, rarement, les rend vivants. . .

Pourtant, lorsque je me retournai pour voir la dernière maison d'étape, ce bâtiment informe qui se dressait isolément en plein champ, ce bâtiment long, humide, sombre, qui avait vu sans émotion passer tant de générations d'hommes mutilés et fous, qui avait vu tant de souffrances inutiles, tant de larmes et tant de morts, je frissonnai involontairement.

Page 1