‹ Dans Le Sillage Du Romantisme Charles DidierChapitre 11 sur 172 · PÉTER · texte numérisé non relu

PÉTER

L'ADOLESCENCE INQUIÈTE D'UN GENEVOIS g

longue vie, mais l’amitié du directeur avait valu au jeune poète d’utiles relations. Durand l'introduisit dans l’aristocratie genevoise, où il rencontra, entre autres, Sismondi !, qui, comme Bonstetten, lui parla de l’Italie. Didier eut quelque succès dans ce monde qui lui était jusqu'alors inconnu, mais bientôt il se rendit compte que Durand l’écartait et ne pensait plus à s'occuper de lui. Plus triste et déçu que jamais, sans fortune, sans situation, Didier se sentait bien malheureux. C’est aussi le moment où il apprit sa situation d'enfant naturel, et il ne pensa plus désormais qu’à abandonner son pays natal.

Dans le groupe de ses camarades d'alors se trouvait Jacques Imbert Galloix, ce jeune Genevois qui devait bientôt partir pour Paris, où il mourut après une année de misère et de souffrance. Chacun sait qu’il y a, dans Littérature et philosophie mélées?, un long article de Victor Hugo sur « Imbert Galloix » .

« Il restera de lui, dit-il, une lettre, une lettre admirable, selon nous, une lettre éloquente, profonde, maladive, douloureuse, une lettre étrange, mais une lettre de poète, pleine de vision et de vérité. Cette lettre, l’ami auquel Ymbert Galloix l’adressait a bien voulu nous la confier ».

Or, cette lettre était, sans aucun doute, adressée à son compatriote Charles Didier. Lors de sa première visite à Victor Hugo, le 25 novembre 1830, Didier note « Nous parlons de Galloix et de philosophie littéraire # ». De cette très longue lettre, un véritable chefd'œuvre, nous ne reproduirons ici que quelques phrases :

Paris, 11 décembre 1827.

«Mon pauvre D...

.…… Oh ! que je souffre et que j'ai souffert !.... Vous me plaisantiez quelquefois à Genève sur mes sensations. Eh bien, ici je les dévore solitaire. Elles me tourmentent, m’agitent sans cesse et tout se réunit pour me déchirer l’âme...

1. Jean Charles Léonard Sismonde, dit de Sismondi (1773-1842), économiste et historien, d’une famille réfugiée du Dauphiné. Son père, un pasteur calviniste, était d’origine italienne. Mne de Staël l’emmena dans son voyage en Italie de 1808. Sur la vie et l’œuvre de Sismondi, voir l’excellente étude de M. Jean R. de Salis. Sismondi, La vie et l’œuvre d’un cosmopolite philosophe, Paris, 1932. (Bibliothèque de la Revue de Littérature comparée, n° 77).

2. Hugo, Victor, Littérature et Philosophie mélées, Paris 1882, pp. 345-379. 3. Journal de Charles Didier.

Que de fois j'ai dit avec Rousseau : Oh ! ville de boue et de fumée ? ! Que cette âme tendre a dû souffrir ici !

… Vos Mélodies ont paru. Jolie édition. Je les ai lues et relues avec charme. Elle ont eu un article dans la R.-.. 2. Ils’en vendra peu, jele crains. La poésie est dans un discrédit si complet... C’est cent fois pis qu’à Genève, personne ne lit de vers. On en achète encore moins. Votre éloignement de Paris est nuisible au succès de votre livre ; mais il est favorable à votre bonheur. La grande Babylone vous saturerait de dégoût, de boue, de fatigue et de tristesse. J’ignore l’état de votre âme à Florence. Mais à coup sûr il serait pire à Paris ».

Didier a dédié à Galloix un sonnet dans la Porte d'Ivoire 3 :

La courtisane vit de ses banales veilles, L’espion est payé pour avoir des oreilles, Le parasite dîne..….. et le poète a faim.

En 1827, donc, il passe les derniers mois de son existence genevoise à échanger des idées et des vues avec Verre et Galloix ; il écrit alors un poème en quatre chants, le Brigand de l’A bruzze *, et surtout il cherche le moyen de quitter son pays natal. Dès son séjour chez M. Bonstetten, il s’intéressait à l'Italie et 1l rêvait d'y voyager. L'occasion se présenta, il s’engagea de nouveau comme précepteur et partit le 3 septembre 1827 5, accompagné jusqu’au bâteau par l’ami Galloix, qu'il ne devait plus revoir. |

Maintenant commence pour Didier l’époque la plus heureuse de toute son existence, les « beaux jours » qui allaient rester le meilleur souvenir de sa vie. Libéré de tout souci, soustrait aux désillusions qui l’écrasaient à Genève, ilse donna tout entier à l'Italie; il en apprenait la langue, « cette langue de ma jeunesse qui m'est restée toujours chère 6», se mit à tout voir, à tout apprendre. C'était un

I. Cf. Ch. Didier « Enraciné désormais dans ce Paris dont le Dante aurait fait un enfer de boue et de bruit ». Campagne de Rome, p. 155.

2. La Revue encyclopédique. Galloix parle de cet article dans une lettre à Grast, du 28 février 1828, citée par E. H. Gaulieur dans la Revue Suisse, vol. XII (1840) p. 701 : « Didier a été platement critiqué dans le Mercure, souverainement injuste envers lui. La Revue encyclopédique a été aussi niaise dans ses éloges que dans ses critiques... J'ai parlé de Didier au Globe, inutilement, paraît-il, au moins jusqu'ici. Nodier aime beaucoup ses Mélodies. Victor Hugo, qui ne connait qu’une pièce, son Lac de Brienz, la trouve trop imitée de Lamartine, quoique d’ailleurs bien ».

3. Ce sonnet daté de Genèvre, 1837, n’a paru qu’en 1848. Dans ce même recueil, La Porte d'Ivoire, l’auteur a dédié le sonnet XIV, Un Réve, à son ami Galloix. Voir Chap: VIII.

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