‹ Dans Le Sillage Du Romantisme Charles DidierChapitre 120 sur 172 · La Porte d'Ivoire. Sonnet XV · texte numérisé non relu

La Porte d'Ivoire. Sonnet XV

3. Quoiqu'il eût rompu avec $on ancien camarade David Richard, la conversion de celui-ci dut avoir quelque influence sur lui,

4. Melchior Yvan, docteur en médecine (1803-1873) ancien médecin de la légation de Chine. Il publia plusieurs ouvrages, entre autres : De France en Chine, l'Insurrection en Chine, Légendes et récits.

reries le rebutèrent au début 1, mais ils finirent par devenir de bons camarades. Au commencement de ces relations de Madame Reybaud avec les Didier, elle l’ennuyait et il la jugeait assez sévèrement. Nous trouvons dans le journal du 20 août 1844 : « Le soir, chez Madame Reybaud, toujours de plus en plus bourgeoise ; bourgeoïse par l'esprit, la manière, les habitudes, les mœurs, tout... On est en relations avec un tas de gens pour lesquels on n’éprouve aucune espèce de sympathie. J'aspire à changer de milieu. »

Le budget de Didier étant toujours très réduit, il y avait un contraste singulier entre cette vie mondaine, qu’il menait depuis le début de 1849, et son existence privée. Pour s’assurer plus de tranquillité, il s’était offert le luxe de deux logements, dont l’un, rue Laval, lui servait de domicile officiel, tandis que l’autre, rue de Moscou, était son « Sabinum », où il pouvait se reposer sans risquer d’être dérangé par personne. Logé dans une petite chambre sous les toits, où il devait faire son lit les jours où la concierge l’oubliait, et où, par les grands froids, il lui fallait briser la glace avant de faire sa toilette, Charles vivait aux moindres frais possibles. Il n’en était pas moins souvent réduit aux emprunts, car ses interminables procès avaient absorbé ses modestes réserves. Lui, habitué jadis à des vêtements de coupe impeccable, il dût s’habiller à la «Belle jardinière ». Quand il n’était pas invité dans le monde, il dinait pour vingt-cinq sous dans «les plus petits des petits cabarets ». Ses dépenses pour 1849 ne dépassèrent même pas le chiffre du budget de sa première année à Paris, quand, tout jeune homme, il s’ingéniait à toute espèce d'économies. Si cela avait pu durer, Didier aurait été très content de lui-même. Mais il lui était de plus en plus difficile de rester tranquillement au coin de son feu. Le travail lui étant devenu impossible, les soirs qu’il ne consacrait pas au monde, il contracta l’habitude de les passer à courir les femmes, et il s’'abandonna à des aventures de hasard et à des liaisons de courte durée. Il chercha d’abord à se contraindre, tâcha de rester à lire chez lui. Tout cela l’entraînait à des dépenses « folles et honteuses » et l’acheminait vers la ruine physique et morale. Au mois de mai 1851, le malheureux écrit dans son journal : « Ce voyage... dans la débauche me contriste et m’effraie. Encore une femme — une cinquième ! Je me perds dans cette

1. Il exprime souvent dans le journal son mépris pour cet Yvan « frotté de saintsimonisme comme un chapon frotté d’ail ». Un jour, par exemple, il « trouve Yvan au lit avec son perroquet et son chien. Ces mœurs efféminées me répugnent. Déjeuné avec luiet Mme Reybaud. Est-onchezlui ? Est-onchezelle ? »

atmosphère sensuelle. Si je pouvais prendre une passion vraie, j'y échapperais, mais le puis-je ? »

L'idée d’en finir avec cette vie, qui le dégoûtait, lui passa par l'esprit, mais il se rendit compte que c’était l’ennui et l’oisiveté qui le poussaient à se détruire. Il prit la résolution de se remettre au travail. Il quittä son logement en ville pour s'installer dans un petit appartement alors disponible dans la maison de sa demi-sœur, Madame Dulcis, qui habitait aux Ternes, 10, rue des Dames. Il n'avait pas encore de nouveaux projets littéraires, mais il sortait beaucoup moins et profitait de sa solitude pour se plonger dans la lecture, lisant un peu de tout, et souvent pendant des nuits entières. Parfois il dînait encore chez les Dulcis et passait sa soirée à jouer au nain jaune. L'idée d’un long voyage aux Indes le tentait, mais comment le réaliser ? L'argent nécessaire manquait, et il n’avait pas d’espoir de s’y faire envoyer en mission. Au fond, le malheureux cherchait un moyen de se réhabiliter. « Je n’ai dans le cœur aucune affection sérieuse », s’avoue-t-il tristement. D’année en année, ilse sentait de plus en plus isolé. Depuis sa liaison avec George Sand, qui avait été pour lui un véritable drame, 1l ne se sentait plus capable d'aimer. Il cherchait l'oubli dans une vie sensuelle qui ne fit qu'aggraver son sentiment intime de misère, d'abandon et de honte. I] lui semblait alors que la seule chose qui pût encore le sauver serait un grand voyage. Sa santé physique semblait aussi compromise que sa santé morale ; rongé de rhumatismes, il souffrait beaucoup, et ses nuits étaient troublées par des rêves dont il s’éveillait quelquefois en sursaut et tout en pleurs.

Cependant, vers la fin de 1851, il y eut, à tous égards, une sensible amélioration. Ses procès touchaïient à leur fin, son esprit s’en trouvait tranquillisé, et, après plus de deux années d’oisiveté, il se remit, plein de zèle, au travail. L’idée lui vint d'écrire une « dizaine de petites nouvelles dont le sujet est depuis longtemps arrêté dans ma tête et que je réunirai dans un cadre pour faire un ensemble. Ce cadre est une journée de voyageurs réunis au Mont Saint-Bernard, une sorte de Décaméron. Je mets la plume à la main et j'écris d’une traite tous les préliminaires, la valeur d’une feuille 1 ». Il continua son œuvre « avec le même goût et le même entrain », et, au bout d’une huitaine de semaines, les dix récits des Amours d'Italie se trouvaient achevés. Le 19 février, Didier, récapitulant, trouvait

1, 23 novembre 1851.

qu’il n'avait jamais de sa vie travaillé «si vite et avec autant de suite ». Il s’entendit avec le Constitutionnel pour publier en feuilleton ces nouvelles, qui devaient faire quatre volumes. Mais après le premier volume, le journal renonça ! à poursuivre la publication, et. ce ne fut que plusieurs années plus tard que parurent les Amours d'Italie ?. L'idée était assez heureuse. Un groupe de voyageurs sont réunis au couvent du Grand Saint-Bernard pour y passer la nuit. Le lendemain matin, une grande tempête de neige les empêche de partir. Une comtesse polonaise de Cracovie, la seule femme de la compagnie, s'adresse ainsi aux autres voyageurs : « Je suis ici la seule femme et vous êtes dix hommes. votre devoir est de m'amuser, et c’est mon droit. Pour ce faire, vous allez chacun, à tour de rôle, raconter une histoire, gaie ou triste, comme vous voudrez, à la seule condition que la scène soit en Italie ; nous en arrivons tous ; nous la regrettons tous ; nous serons donc très heureux de parler et d'entendre parler d'elle. Ce sera une journée du Décaméron transportée de Florence sur le Saint-Bernard ». Le ton de ces récits est fort différent de celui de Chavornay. Il est plus libre ; on sent que l’auteur s'efforce à la légèreté, vise à composer son Décaméron. I] n’y réussit pas très bien, étantau fond trop sérieux pour ce genre. La meilleure de ces nouvelles, c’est certainement Une conversion, récit attribué à l’abbé Pomar y Paez, un Espagnol qui vient de remplir à Rome une mission ecclésiastique, et qui raconte comment un ancien pasteur protestant devient prêtre catholique. Las de ses idées sceptiques, cherchant lui-même la foi, Didier glorifie ici le catholicisme, vers lequel il se sent attiré 3. Une conversion mise à part, les autres nouvelles sont fort banales, et il n’est pas étonnant que ce livre n'ait eu aucun succès. Du moins a-t-il servipendant quelques temps à retenir l’auteur à sa table, où il essaya encore d’autres travaux littéraires. Il réunit et corrigea tous ses vers de 1848 : le Magister *, Le Broken , et il y ajouta quelques nouveaux sonnets.

1. La publication fut suspendue dans le Constitutionnel par suite des plaintes de certains lecteurs, qui trouvèrent indécente « Une séduction ». Didier fut fort affecté de cet incident.

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