Les nuits du Caire
2. Louis Léopold Robert (1704-1835) peintre suisse. Il séjourna en Italie de 1817 à 1835.
plissait les fonctions de secrétaire de l'Ambassade française auprès du gouvernement toscan. Didier a dû le rechercher et sans doute l’a-t-il rencontré pendant les mois de son séjour. Il y fit aussi la connaissance du grand libraire Jean-Pierre Vieusseux, qui lui témoigna beaucoup de sympathie. Didier fréquentait son cabinet de lecture du Palazzo Buondelmonti, sur la place Santa Trinità, qui était le rendez-vous, non seulement des étrangers du monde intellectuel, de passage à Florence, mais des réfugiées italiens qui s’y retrouvaient. Car Vieusseux ne se bornait pas à diriger son Antologia et sa librairie. L'avenir de l'Italie le passionnaïit, et il fut «un des artisans les meilleurs du Risorgimento…. en relations avec ce que l'Italie compte de plus éminent au dix-neuvième siècle 1 ». Il est fort possible que l’idée de Rome souterraine fut conçue pendant ce long séjour à Florence, où l’auteur eut l’occasion de connaître, chez Vieusseux, l'élite de ceux qui luttaient pour l'indépendance et l’unité de leur patrie. Le général Pépé, avec lequel il sera très lié plus tard à Paris, était déjà exilé ?, mais Didier a dù entendre le récit de ses exploits. Il noua des relations avec Gino Capponi #, ami de Sismondi et habitué des réunions chez Vieusseux. Il ne perdit jamais de vue ce grand Florentin, auquel il transmit souvent son bon souvenir dans ses lettres à Vieusseux et qu’il alla voir une dernière fois en 1854 “. C’est pendant son séjour dans la capitale toscane que Didier fit la connaissance de Louis Bonaparte, chez qui il dinait souvent et qui l’introduisit dans une société fort intéressante pour le jeune Genevois ÿ. En effet, il a dû se faire nombre d’agréables relations pendant cette année 1827. Bonstetten, qui comptait parmi ses amis beaucoup d’Italiens, Manzoni entre autres, avait dû lui remettre des lettres d’intro-
1. Pierre Jourda, Vieusseux et ses correspondants français, Revue de littérature comparée, 1926 n° I, PP. 151, SS.
2. Il a dû quitter l'Italie en 1821, passant par l’Esgagne, Londres et Bruxelles avant de se fixer à Paris.
3. Le marquis Gino Capponi, né à Florence en 1792, mort en 1876. Après de longs voyages, il revint à Florence pour consacrer sa vie à l’étude, aux œuvres de bienfaisance et au développement de la culture.
4. Didier resta en correspondance avec Vieusseux jusqu’en 1860. Il lui recommanda ses amis Liszt et Sandeau lors de leurs visites à Florence.
5. «Me trouvant à Florence, il y a bien des années, car c'était sous la Restauration, il m'est arrivé... de dîner, non pas une fois mais dix, chez le père du Président de la République, l’ex-roi de Hollande, Louis Bonaparte, proscrit alors ». Une visite à M. le duc de Bordeaux, p. 18. Ce sont ses premières relations avec les Bonaparte, relations qui devaient être plus intimes par suite de son amitié avec Jérôme, à Paris.
duction, comme il le fit plus tard lors du départ de son jeune protégé pour Paris. Son amitié pour Hortense Allart date de cette même époque de sa viel.
Dans ce milieu, Didier eut l’occasion donc de se frotter aux esprits français qu’il connaissait de loin à Genève, de les entendre parler de leurs théories sur la vie et la littérature. Il en comprit d’autant mieux toute l'importance de Paris comme centre intellectuel, et ses conversations avec Vieusseux et ses amis français lui firent croire que, pour réussir comme homme de lettres, il devait s’installer dans la capitale française. Avant de quitter Florence, son parti était sans doute pris d’y émigrer, s’il le pouvait. Le jeune voyageur quitta Florence sans regrets, car la ville ne lui plaisait guère, et il n’en parla jamais avec enthousiasme : « Florence n’est plus une ville italienne, c’est une colonie anglaise au milieu de l'Italie, et, qui pis est, une petite ville, la plus bavarde, la plus fâcheuse qu'il y ait peut-être en Europe ? ».
Nous ne savons pas exactement à quel moment Didier abandonna son poste de précepteur pour voyager librement à travers l'Italie. Mais c’est sans doute en quittant Florence qu’il retrouva son ami genevois David Richard, précepteur alors dans une famille princière à Pise, où il suivait les cours de l’Université. En 1820, il commença ses études de médecine à Rome et il s'installa à Paris quelques mois avant l’arrivée de Didier 5. Richard était, d’après George Sand f, «un type noble et doux, âme pure entre toutes. doué d’une tendresse suave et d’une foi fervente ; il vit dans ses amis non pas des soutiens et des appuis pour sa faiblesse, mais des aliments naturels pour les forces de son dévouement... À mes yeux Richard était un ange ». C'était certainement un ami loyal, très dévoué à Charles Didier. Après qu'ils eurent un peu voyagé ensemble, ce bon et généreux Richard prêta à son camarade l'argent nécessaire pour prolonger son séjour en Italie et en Sicile.
1. « Mon histoire à Florence (1827) s’est bornée à ceci : Un homme m'a ravi. un homme m'a plu... un homme a touché mon âme, Charles Didier : aucun ne l’a su». Les Enchantements de Prudence, p. 110.