‹ Dans Le Sillage Du Romantisme Charles DidierChapitre 57 sur 172 · Adam Mickiewicz, le grand poète polonais · texte numérisé non relu

Adam Mickiewicz, le grand poète polonais

au désespoir ». » Voilà où en est l’homme austère à qui l’on a souvent reproché de manquer de cœur ! Mais il ne perd pas tout espoir. Le 25 encore il se rend chez elle à minuit : « Je me promettais un si grand bonheur de la voir ; je la trouve froide et indifférente. La nuit finit par une affreuse explication et d’effroyables aveux. Ce qu'elle me dit me glace, au lieu de m’animer, et je reste mort auprès d'elle. Elle a un fond de férocité, elle aime à faire souffrir, elle se plaît aux maux qu’elle cause. Le cœur manque, l’imagination tient le gouvernail, mène tout... Elle à des mots qui me glacent et me transpercent. Irai-je ou n’irai-je pas à Nohant ? Voilà la question. O lâche incertitude ! »

Didier est désormais on ne peut plus malheureux. Elle ne rompt pas avec lui, et lui n’a pas la force de la quitter, tout en se rendant compte, de plus en plus, du caractère réel de George Sand, dure au fond, et sans pitié. Le mois de décembre s’annonce mal. Le premier jour du mois il note : « Tête à tête. Elle est plutôt bon enfant que tendre. Je me plains d’être dans une situation fausse. Elle me répond qu'elle n’a jamais été plus nette. Je ne la fais pas s’expliquer, et J'ai tort...» Deux jours plus tard, il va chez elle le soir, et c'est un nouveau désenchantement. « À peine seuls, l'horizon se trouble, et la nuit finit par une scène où elle me dit des choses affreuses ». Mais le lendemain matin, il reçoit une lettre où elle lui demande de ne pas lui en vouloir «et rejette tout sur son mauvais caractère. J'y vais de suite, elle était au lit, et tellement accablée qu'elle avait perdu toute sensibilité. Ces veilles ruinent sa santé ».

Énervé par toutes ces épreuves, Didier, qui d'ordinaire cachait ses émotions comme un Anglo-saxon, n’est plus le même homme à cette époque de sa vie. A son retour de Nohant, il parlait de ses crises de larmes. En quittant George Sand accablée et souffrante, il va au concert de Berlioz avec Marie et Liszt, et en rentrant il écrit : « Je suis souvent attendri jusqu'aux larmes ».

George Sand partira le 7 janvier (1837) pour Nohant, et, pendant le mois qui précède, elle est d'humeur constamment changeante, si bien que le pauvre Didier en est quelquefois affolé. Dans les fragments de journal de cette période, il n’est question que de ses relations avec elle, qu'il ne nomme pas autrement pour le moment : « 9 décembre. — Chez elle à minuit. Nouveau et cruel désenchantement. Il y avait là Martineau 1! et Arago, avec lesquels elle faisait

1. Auguste Martineau-Deschenez, l’ami de George Sand, appelé quelquefois Benjamin.

des folies qui m'impatientent.. Je la quitte irrité et résolu cette fois à en finir.

Le 10. — Seuls à deux heures. Explication acerbe, puis tendre. Elle me reproche mon égoïsme, mon orgueil, et m'accuse de ne pas aimer. Je pleure à ses pieds, puis je m’apaise, et nous causons avec plus de calme et d'intimité. Elle m'avait envoyé ce matin une boîte

en palissandre et son portrait.

Le 12. — Elle vient dîner chez moi avec l’abbé (Lamennais), mais s’en va après, sans que je l’aie vue seule. Elle a un fond de dureté, et n’a aucun égard pour une tristesse dont elle est la cause. J'appelle l’orgueil à mon aide ; c’est mon seul refuge dans ce grand abandon... Quelle triste ie que d’être obligé de détruire l’idole, après l’avoir tant parée et tant adorée...

Le 13. — Chez elle, à minuit. Il règne entre nous une assez douce intimité. Mais il y a le ver rongeur au fond de tout. A l’approche du jour, elle a un accès de désespoir affreux. Le scepticisme

la ronge.

Le 26. — Tout à coup j'ai une effroyable clairvoyance. Je comprends qu’elle a un rendez-vous ce soir. Je lui fais entendre qu'elle est devinée.….

Le 27. — Elle me dit qu’elle a vu M [usset] et qu’elle s’est sentie tout à fait guérie. Voilà ce que deviennent les passions. Elle avait à arranger quelque chose pour ses lettres, et tout s’est borné à une conversation, où elle a été frappée de son étroitesse d’esprit…

Le 29. — Journée d’aigreur et de picoterie. Elle est taquine, moi dur, et la soirée se passe mal, moi irrité sourdement de l’espèce de genre qu'elle veut prendre avec moi ; elle froide et muette. Elle se met à son drame let je la quitte sans même l’embrasser.. Ces contacts de M lusset], fausse position, me sont odieux.

Le 30. — Au Jardin des Plantes avec elle. Souvenir d’une matinée de printemps passée au même lieu avec elle. Alors. mais aujourd’hui ! J'en ai le cœur tout serré et les larmes m’en viennent aux yeux. Mais je ne lui dis rien ; toute intimité est bannie entre nous. Nuit de silence et d’irritation. Elle se met à écrire une lettre

1. Une conspiration à Florence, drame longtemps inédit, trouvé dans les papiers de Marie Dorval après la mort de l’actrice.

suspecte, et je me retire sans rien lui dire, dans un état ‘affreux. Jamais je n’ai tant souffert.

Le 31. — Elle développe avec moi un affreux caractère ; je nela vois presque pas. Elle est d’une froïdeur et d’une dureté qui m'inspirent des accès de haine, dont je ne suis pas toujours maître. Je la quitte aussi froidement qu'hier. Quel mécompte ! Quelle fin d'année!

Le 1eT janvier 1837. — Quel commencement d’année ! Je suis amèrement triste. Elle est toujours d’une humeur inégale et déplaisante. je m'aperçois tous les jours davantage qu’elle a un mauvais caractère. C’est ce que je lui dis en allant à l'Opéra. Elle me fait le

même reproche.

Le 3. — Effroyable querelle. Elle me reproche d’avoir une corde grossière. dans l'âme, moi, de prendre les amis à l’essai. Je lui reproche de n’avoir pas d’entrailles, elle, que je n’ai que de la vanité et que je n'aime pas. Elle me dit que c’est à moi qu’elle avait sacrifié M lichel de Bourges] et qu’elle va lui immoler maintenant tous ses amis. J'étais irrité et je ménageais peu mes paroles. Tout à coup, elle me quitte et va s’enfermer dans sa chambre ; elle est offensée profondément. J’ai un retour auprès d'elle ; maïs elle me repousse et va se coucher près de Maurice, sans nous être réconciliés. J'étais affreusement triste et me couche moi-même sur la colère.

* Le 4. — Nuit déplorable. Réveil affreux. A peine levé, je vais chez elle ; je dis que je me repens de ma brutalité et lui demande sa main, qu’elle ne me donne pas de bon cœur, et que je ne prends pas. Journée triste et silencieuse, sans nous parler et presque sans nous voir. Soirée chez Viardot 1. Je ne Zwi parle pas ; elle-même est triste. Elle prend des airs ridicules. Nous ne rentrons qu’à trois heures. En la quittant, je lui demande sa main ; je la baise à genoux en me déclarant insolent et ingrat.

Le 6. — Elle est froide, et moi triste. Son impatience de partir est visible.

Le 7. — Elle part à neuf heures avec Maurice. Adieux furtifs et

froids. »

Fier, vif, exigeant, prêt à juger sa maîtresse alors même qu'il

Paimait éperdument, Didier n’était pas homme à faire le bonheur de

1. Louis Viardot. Littérateur et critique d’art (1800-1883). Il voyagea en Espagne et publia plusieurs traductions de l’espagnol.

George Sand. Toutes les aventures amoureuses de celle-ci fimirent mal pour l’un ou pour l’autre des amants et, cette fois c'est évidemment le héros qui en souffre le plus. Il est trop romanesque et il a le caractère trop élevé pour l’accepter telle qu’elle est.

Pourtant elle a dû l'aimer quelque temps, et pendant ce même “mois de décembre 1836, si orageux, on vient de le voir, George Sand s’occupait encore de lui auprès de Buloz, qui note : « Il faut prendre Didier comme rédacteur et lui avancer de l'argent ou sinon .…..».

Le fait est qu'elle avait écrit à Buloz 1! : « C’est moi, mon cher Buloz, qui vous ai recommandé Charles Didier, et qui l’ai fait pour ainsi dire, entrer dans la sublime Revue où M. de la Carne *? fait de la si belle et si profonde politique, à preuve que personne ne coupe les feuilles au bout desquelles on lit son nom. Je croyais Charles

Didier très capable de faire les meilleurs articles, et je crois que le

public est de mon avis... Si, après l'explication que je vais lui demander, il croit devoir se retirer de votre journal, je m'en retirerai également, à la grande joie de vos amis, et à ma grande satisfaction et à mon grand profit 3». |

Elle voulait l'aider, elle voulait sans doute l’aimer, l’aimait même pendant quelque temps, mais ce n’était pas ainsi que lui comprenait l'amour. Après son retour à Nohant, Didier nereçoit plus de nouvelles d’elle, pas le moindre signe de vie, des semaines durant. II trouve sa seule consolation dans des visites à Marie d’Agoult, avec laquelle il à de longues conversations sur George Sand. Mais, au mois de février, « Arabella » part à son tour pour Nohant. Désormais leurs voies divergent de plus en plus., rien ne les rattache plus, sinon la présence de George Sand dans la rédaction du Monde, dont Lamennais a pris la direction le 5 février, avec Didier comme collaborateur 4,

Mais George Sand obsède toujours ses pensées. Il lit 1 Illusions perdues de Balzac, «qui ne sont que l’histoire déguisée de G [eorge Sand] avec Sandeau. C’est une perfidie et une lâche inconvenance ;

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