‹ Dans Le Sillage Du Romantisme Charles DidierChapitre 56 sur 172 · Journal, 29 juin · texte numérisé non relu

Journal, 29 juin

et quand, deux jours plus tard, il n’a encore rien reçu en réponse, il note : « Je commence à m'étonner ».

Il n’est plus question d'elle avant le commencement du mois d'août. Didier passe ses journées avec Lamennais et s'efforce de s'intéresser à sa vie d'autrefois, sans trop penser à l’absente. Le 4 août arrive une lettre de George Sand, lui annonçant un voyage qu’elle va faire avec Michel. « Ainsi », écrit Didier, « tout est remis, et je vois bien qu’il ne me reste plus qu’à persévérer dans.ma résolution d’enrayer ». Or, par ce voyage, George Sand envisageait moins d'accompagner Michel que de se débarrasser de lui. Elle avait, depuis quelque temps, formé le projet d’aller rendre visite à Franz et à sa chère amie (Mme d’Agoult). Dans une lettre à celle-ci du mois de juillet, elle fait entendre qu’elle commence à en avoir assez de Michel. « J'ai des grands hommes plein le dos... Tant qu'ils vivent, ils sont méchants. despotiques, amers, soupçconneux...! ». Toutefois la rupture définitive avec Michel de Bourges n'aura lieu qu’un an plus tard.

George Sand se rend donc à Genève, emmenant ses enfants. Avec Liszt, Arabella et leur ami suisse, le major Pictet, elle va à Chamounix et à Fribourg. Tout cela est raconté de façon piquante et charmante dans celle de ses Lettres d’un voyageur qu'elle a dédiée à Charles Didier. Cette lettre a paru dans la Revue des Deux Mondes au mois de novembre 1836 ? sous le n° VII des Lettres d'un voyageur. Elle s'adresse à lui, « homme triste et austère », «rêveur sombre », et termine ainsi: «amitiés tendres, terribles poignées de mains, à nos amis de Paris, à David Richard, à Calamatta, à Charles d'Aragon, à Mercier %, à notre Benjamin #,etc. etc ». Or, cette lettre ne devait plus, par la suite, reparaître sous cette première forme. On lit dans le journal de Charles Didier les phrases suivantes, écrites le 19 janvier 1841 : «.… Je trouve Béranger chez Perrotin, le nouvel éditeur de George Sand. Dans la nouvelle édition des Lettres d'un voyageur elle a ôté mon nom en tête de celie sur la Suisse et l'a remplacé par un de fantaisie. C’est une hostilité publique ». En effet, c'est à un vague: Herbert qu’elle l’a désormais

r. Lettre citée par Mme Païlleron La Revue des Deux Mondes et la Comédie française, P. 104.

2. Revue des Deux Mondes, Paris, 1836. Tome VIII, pp. 407-444.

3. Mercier, le peintre, ami de George Sand qui donna des leçons à Solange. C'était le frère du célèbre sculpteur.

4. Auguste Martineau-Deschenez. George Sand l’appelle on quelquefois « Mademoiselle Benjamin ».

dédiée, après avoir biffé les phrases adressées à Didier. Et c’est ce nouveau texte qui a été réimprimé depuis !,

Ce tour en Suisse terminé, Madame Sand passe par Lyon, pour regagner Nohant aux premiers jours d'octobre. Pendant toute son absence, Didier ne parle d'elle qu’une seule fois dans son journal, pour noter, le 8 septembre : « Béranger louait le talent de G [eorge] S [and] afin de pouvoir attaquer impunément son caractère. Il disait vrai toutefois en soutenant qu'elle était toute d'imagination et manquait de tendresse de cœur. » S'ils se sont écrit, il n’en parle point, et ce n'est que le 19 octobre que Didier reçoit une, lettre d'elle, lui annonçant sa prochaine arrivée à Paris, où elle descendra chez lui. Cependant elle change d’idée. Liszt et la comtesse d’Agoult sont déjà installés à Paris, à l'Hôtel de France, rue Laffitte, où ils ont retenu pour George Sand un appartement meublé, disposé de telle sorte que le salon soit commun. Le 24 octobre, un billet à Didier annonce son arrivée à l’hôtel de la rue Laffitte. Il va voir aussitôt George Sand dèsle matin. « J'étais froid, elle s’en plaint. Je la trouve triste. Elle n’a pas cependant l'esprit sérieux et ne médite aucun travail qui le soit. La nature bohémienne l'emporte toujours en elle ».

Cet homme « triste et austère » la juge à nouveau, et de nouveau il se trompe sur son compte. À ce moment, elle avait dû commencer, ou était sur le point de commencer Mauprat, qui passe avec raison pour un de ses meilleurs ouvrages et qui supporte certainement mieux le « test of time » que Lélia par exemple.

Malgré tout ce qu'il a pu dire, Didier reste aussi épris qu’au moment de son départ de La Châtre. Mais,en dépit de quelques heureux moments, il la retrouve très changée à son égard. Il cherche en vain à faire renaître l’ancienne intimité. Le 27 octobre, il l’accom- ‘pagne au Théâtre français, pour lui faire voir la pièce de Madame Ancelot : Marie, ou les trois époques. L'auteur l'y avait emmené lors de la deuxième représentation, quinze jours auparavant, et Didier avait noté que la comédie «a un vrai succès et le mérite. C’est simple, tendre et touchant ». Il avait donc demandé une loge à Madame Ancelot, dont la réponse avait été fort cordiale ! :

1. Dans l'édition de 1857 (Michel Lévy frère) la lettre à Herbert porte le numéro X.

2. Lettre inédite de la collection Spoelberch de Lovenjoul. Madame Ancelot dit, dans Un salon de Paris 1824-1864, qu’elle n’a jamais connu Madame Sand, mais elle parle de son talent avec un certain enthousiasme.

Il est impossible d’avoir une loge parce que celles qui sont bonnes sont louées encore pour plusieurs représentations et que je ne voudrais pas vous en donner une où Madame Sand ne pourrait pas juger le jeu fin et juste de Mlle Mars. Voici donc deux places gardées au balcon, l'endroit d’où l’on voit et l’on entend le mieux. C’est que j’ai vraiment

de la coquetterie aujourd’hui pour mon ouvrage, — puisse-t-il plaire à qui a su plaire au public par un si beau et si brillant mérite ! Au revoir,

Virginie Ancelot

La vie de George Sand auprès de Liszt et de Madame d’Agoult ne ressemble guère à celle qu’elle menait auparavant au quai Malaquais. Habituée, avant sa liaison, à une vie toute mondaïne, Madame d’Agoult continue, en 1836, à attirer une société non moins distinguée dans son salon de l'Hôtel de France. Viennent s’y ajouter les amis de George Sand et de Liszt, ce qui réunissait beaucoup des célébrités de l’époque. Chopin vient souvent rue Laffitte et c’est à ce moment que George Sand fait sa connaissance. Madame Marliani? est aussi du nombre. Elle sera, pendant plusieurs années, une des amies intimes de George Sand et jouera aussi un rôle assez impor- : tant dans la vie de Charles Didier.

Le 9 novembre, les voilà «tous ensemble » à dîner chez Mme Marliani. La semaine suivante c’est Marie (d’Agoult) qui invite Didier, Lamennais, d’'Eckstein, Madame Marliani, d’autres encore. Le soir, viennent Meyerbeer et Mickiewicz $. Liszt joue du piano. Mais en racontant cette soirée dans son journal, le détail important pour Didier, c’est que « Elle (George Sand) était belle et courtisée ».

Les souffrances de l’amant ne vont cesser d’augmenter pendant ce mois de novembre. Il écrit dans son journal, le 27: « Je sors à midi pour aller chez elle. Elle était couchée et fort enrhumée.. Elle était d’une froideur si évidente, d’une indifférence si dure, que j’en reviens plein de tristesse ; javais le cœur si gros que j’éclate en larmes, au beau milieu du salon de Madame d’Agoult, devant Calamatta et Arago. Vaincu par la douleur, je n’en puis plus et je m’en vais. Elle ne me retient pas, quoique je lui dise en partant : « Je m’en vais

1. Femmes du Comte Marco Aurelio Marliani, musicien et patriote italien, professeur de chant, compositeur de plusieurs opéras. Il fut pendant quelques années consul d’Espazne à Paris. Marliani a dû quittér la France en 1848. Mme Marliani était une intime de George Sand, qui descendait souvent chez elle.

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