George Sand
4. Il est loin d’avoir des soupçons sur son ami Rey; avec qui il se sauve après cette scène pénible pour faire une promenade au cimetière Montmartre et qu’il ramène dîner à la maison.
plus si innocente et qu’elle comprend. Elle conclut à une séparation, et moi je voudrais la prendre au mot, mais deux obstacles s’y opposent : les obstacles matériels et l’opinion. On conclut une trève, mais le coup est porté. Il y a dans l’explication d'aujourd'hui quelque chose d’irréparable. Il en naîtra quelque jour une catastrophe ».
Cependant l'héroïne de cette courte et désastreuse liaison publiait, dans la Presse 1, un feuilleton intitulé Hervé. Dans cette nouvelle, Hervé était Charles Didier et elle-même Thérèse. Ce fut la fin de leurs relations. Comme il était à prévoir, Madame d’Agoult ne devait jamais lui pardonner, et elle ne tarda guère à concevoir de la haine pour celui qui l’avait traitée si durement. A son retour à Paris, en 1849, les d’Ortigues et Madame Hamelin apprirent à Charles que son ancienne amie l’attaquait avec fureur, en disant que les légitimistes l’avaient payé pour aller à Frohsdorf.
À la suite de cette triste affaire, Didier lui-même rompit avec Liszt, qui lui avait toujours été très sympathique, mais qu'il ne voulut plus voir désormais parce que « Madame d’Agoult a passé - par là ». Il avait certes eu raison en s’efforçant d'éviter cette liai-
son et en se disant : « Se laisser prendre serait un mal affreux. » Le trève entre les époux dura quelque temps, mais tout allait de nouveau assez mal quand arriva la nouvelle de la mort du grand’ père Gendarme. Ils furent retenus quelques temps dans les Ardennes pour la liquidation de la succession, puis par la mort subite de Madame Gendarme. Une fois de retour à Paris, nanti d’argent et de crédit, il se tourna vers les affaires. C'était le moment où tout le monde s’intéressait aux lignes de chemin de fer que l’on construisait ou projetait. Il note dans le journal au mois d’octobre 1845 : « Ma vie toute entière, comme la vie de la France, est absorbée par le chemin de fer ». Le littérateur, devenu homme d’affaires, gagna plusieurs milliers de francs en jouant à la Bourse. Son premier projet était d'acheter une voiture à Aglaé. Avant qu'il pût commencer à utiliser ses bénéfices, survint la baisse, puis la panique. Didier dut alors passer une partie de sa journée chez Rothschild : « Sa maison avait l’air d’un pandémonium. C'était hideux à voir. On y buvait, mangeait, criait, hurlait, et c’est nous qui payons ces violences. Personnellement je n’ai pas trop à me plaindre ». Ayant traversé cette crise en sauvant ses bénéfices, il acheta chez un marchand des Champs Élysées, deux chevaux qu’il paya trois
- 2. Le 15 décembre 1842.
mille cinq cents francs. Ayant choisi une voiture luxueuse il se mit à la recherche d’un logement, « soit à louer, soit à acheter », qui convint à la nouvelle situation de son ménage, et il se décida pour un rez-de-chaussée, rue Saint-Lazare, 23, d’un loyer de six mille cinq cents francs : « C’est beaucoup d’argent, et plus que je n'aurais voulu, mais il n’y a pas moyen de se loger à meilleur marché, pour être logé comme je désire l'être ». Il rêvait d’une vie à grand train, avec des voitures, plusieurs domestiques, un grand appartement luxueusement installé, où il recevrait ses amis. Pour réaliser ce projet et rester dans les limites du budget qu'il avait établi sur le papier, il lui fallait continuer à gagner beaucoup d’argent, et le seul moyen, c'était de rester dans les affaires. Mais il ne s’y trouvait pas heureux. « Je voudrais rompre peu à peu avec les affaires et retourner aux muses, comme disait nos pères » avoue-t-il dans son journal. .
Ses journées étaient fort remplies. Comme auparavant, c'était lui qui devait s’occuper de la nouvelle installation. Il courait les magasins, achetant meubles et étoffes. Ces détails domestiques arrangés, il se remit aux affaires, prit place dans quelques conseils d'administration, bref continua à gagner de l’argent. Le moment lui semblait propice pour réaliser ses ambitions politiques. Il décida de préparer sa candidature pour les prochaines élections. N’ayant jamais réussi à se faire naturaliser, un seul moyen lui restait: acheter un usufruit. Tout son argent se trouvait placé en actions, mais il acheta cet usufruit sur une maïson de la rue Férou pour vingt cinq mille cinq cent cinquante francs « payables en quatre mois et dont je n’ai pas le premier sou » note-t-il. Il s'agissait ensuite de trouver une circonscription propice à sa candidature. Dans ce but, Didier s’entretint avec Odilon Barrot, Léon Robert, Pelletan, Lamartine et Béranger. Pelletan lui proposa de renoncer à cette idée de candidature et de prendre la direction de la Revue Indépendante, qu’il était question de reconstituer avec Lamartine, Quinet et d’autres collaborateurs. Mais Didier refusa, voulant consacrer tous ses efforts à la politique et aux affaires.
Ses meilleurs chances lui parurent être dans les Ardennes. Il y fit plusieurs voyages, tâtant le terrain dans toute la région. Mais ses avances n'eurent guère de succès ; l’Ardennais l’attaqua ; on ne voulait pas de lui à Sedan, et Quinet posait sa candidature à Charleville. La campagne fut tout à fait manquée, et, la veille des élections, triste et déçu, il note dans le journal : « C’est un crève-
cœur. Pour ne pas assister en spectateur au combat où je devrais assister en acteur, je pars pour Orval ». Mais il ne devait pas tarder à regagner Paris. Les actions commençaient à baisser. Un accident grave sur le chemin de fer du Nord précipita cette baisse et Didier se trouva perdre de l'argent de tous côtés. A la fin du mois de juillet 1846, il écrivait : « Je suis dans une veine de malheur incroyable... Rien ne me réussit. Je suis même fort inquiet de ma position... Il me faudra beaucoup de philosophie si la veine ne tourne pas ». Ce n'était que le début de ses épreuves. En ces heures de déception et d'inquiétude, Didier reçut deux lettres de son ami David Richard 1, qui lui reprochait « sa vie princière » et l’accusait de manquer de cœur en ne venant pas au secours de sa sœur Louisa ?. Bien qu’il l’eût aidé déjà, Charles fut navré d'apprendre le dénuement de celle-ci, et il voulut la faire venir chez lui à Paris. C’est ce qu’ilproposa à Aglaé, qui lui fit une scène affreuse, déclarant qu’elle ne recevrait pas Madame Serment-Didier à sa table. Le mari, furieux songeait à « planter tout là » et à s’expatrier. Il ne se doutait pas que c'était le prologue de sa tragédie domestique.
-Dépuis des mois, sa vie était tout absorbée par ses affaires et la politique, et c'était sans méfiance qu’il voyait son ami Rey de plus en plus assidu auprès de Madame Didier. Il avait toujours eu confiance en sa femme, mais il aurait dû se méfier de ce camarade, dont il savait la mauvaise réputation. Deux ans auparavant, Alexandre Rey affichait à tel point sa maîtresse, Madame Nogent, que le mari l'avait provoqué et blessé en duel. À ce moment, Didier, rentrant d’une visite à son camarade, notait déjà : « II va mieux, mais ce qui va moins bien c’est sa réputation dans le monde ; il faisait parade de ses bonnes fortunes, d’Agoult, Reybaud, et allait jusqu’à montrer assez indélicatement des lettres d'Aglaé.… tout cela aujourd'hui lui retombe dessus, et j'aurai plus tard à m'expliquer avec lui ».
Mais le fait est que cette explication n'eut pas lieu, et cela n’a rien de très flatteur pour Charles Didier. Jouait-il, sans s’en rendre compte lui-même, le rôle de mari complaisant ? Étant donné son caractère et sa façon d'agir plus tard, il est difficile de le croire. Cependant lui-même avait dit, deux ans auparavant, que deux
1, David Richard était alors directeur de la maison d’aliénés du Bas-Rhin, à Stephansfeld, où il resta jusqu’en 1859. L:s deux amis ne furent jamais réconciliés.
2. Madame Serment-Didier, qui avait dû quitter son mari au commencement de l’année, et qui se trouvait à Genève avec des ressources insuffisantes.
obstacles s’opposaient à une séparation : « les obstacles matériels et l’opinion ». On pourrait donc croire que, puisqu'il ne voyait pas de danger de scandale, il ferma les yeux aux prétentions de Rey auprès de sa femme. En tout cas, il fut longtemps avant de comprendre le rôle perfide que jouait celui qui affectait d’être toujours son ami. Mais tout d’un coup ses yeux s’ouvrirent : « Il se passe quelque -chose d’assez grave chez moi. Il est visible que Rey est un faux ami. Je m'en suis aperçu, et mon attention a été éveillée là-dessus de plusieurs côtés à la fois. Il vit à mes dépens, joue auprès de moi le rôle de flatteu., de parasite, et, en même temps, il cherche à débaucher Madame Didier, qu’il compromet comme il a compromis toujours, par vanité, les femmes qu'il a pu avoir. Il me démot dans son esprit, pour vivre ensuite probablement à ses dépens. Je m'aperçois de tout cela. Je n’en ai pas l’air, maïs je vais agir en conséquence, de manière à prévenir un scandale et n’être pas dupe 1 ». Et deux jours plus tard : « Mes affaires domestiques s’embrouillent beaucoup. Explication assez tranquille le matin, mais après dîner scène épouvantable, à laquelle assiste Verre. Rey est venu dans la journée et lui a monté la tête. Je la calme un peu, mais en apparence plutôt qu'au ‘ond.. La position n’est plus tenable et le problème est insoluble ? ».
Ayant les preuves des relations de sa femme avec Rey, Didier prit son parti et déclara à celle-là que mieux valait se séparer. La rupture s’opéra vers la fin de 1847, et Madame Didier alla s’installer avec son amant, lequel, en toute cette affaire, n’avait eu qu'un seul but, « vivre au dépens de sa dupe ». Il y réussit, et, à sa mort, Aglaé le constitua son légataire universel. C'était cependant un homme que Lamartine aima « en fils et en frère » %, et Victor Hugo dans l'Histoire d’un crime, parle d’« Alexandre Rey, ancien constituant, écrivain éloquent, vaillant homme ». Dargaud a consacré quelques pages de son journal à cette liaison, qui fut, d’après lui, aussi « angélique que la première et tout entière fondée sur une amitié de sœur. Elle n’avait besoin ni de mari ni d’amant, mais seulement d'un maître à penser. Rey l’initia aux études les plus