ournal, 11 octobre
La santé de Madame Didier restait très mauvaise, elle souffrait d’insomnies et il lui tenait compagnie pendant ces longues veilles. Le travail lui était impossible, les dépenses ne cessaient d’augmenter, il se trouvait perdu de dettes, et il lui fallait même parfois recourir au Mont de piété pour vivre au jour le jour. Charles cherchait à cacher à sa femme leur fâcheuse situation financière. Mais cette prévenance était pour elle un grief de plus contre lui. » Si je lui tais mes affaires, elle se plaint que je n’ai pas de confiance en elle et qu’elle n’est rien pour moi ; si je les lui dis, elle oo et pleure. Voilà une belle aire ln
Les Didier se rendirent dans les Ardennes à la fin du mois de juillet 1840, pour y passer quelques semaines auprès du « Marquis de Carabas » du département, le grand-père Gendarme, « qui a des terres partout » Le grand dîner de trente personnes qu’il offrit le soir de leur arrivée réunit le préfet, le receveur général et d’autres hauts fonctionnaires et n’eut rien de divertissant. Ce n’était que le commencement d’une série de dîners pareils, entrecoupés de journées consacrées au billard et aux petits jeux dans le parc. Didier en était assommé. Il tâchait d'écrire des vers et des articles, mais il note : « L’inspiration est difficile ici, je ne parle jamais sérieusement à personne ». Après un mois de cette vie de campagne, il se sauva, « seul et à pied comme aux beaux jours », pour cinq journées d’heureux vagabondage en Belgique. Après une longue marche, il arriva le premier soir à Bouillon, encore assez dispos pour écrire une lettre à Aglaé. « Je craignais, note-t-il, de n’avoir plus de jambes, mais je vois que je les ai toujours en portefeuille ». Il fit ainsi une soixantaine de lieues en cinq jours, et tout le long de la route il se trouvait heureux, gai, l'esprit libéré des soucis des mois passés. La vie était belle, il s’inté essait à tout et prenait des notes sur les gens qu’il rencontrait et les paysages qui se déroulaient à ses yeux. Après un après-midi d? pluie, il fut
enchanté d’un « pâle rayon de soleil, comme le sourir d’un mou-
rant ». Bref, il était rétabli physiquement et moralement quand il retourna à Boutancourt, où il partagea avec résignatfon la vie bourgeoise des châtelains.
L'été suivant, il fut retenu à Paris au moment du départ: d’Aglaé pour les Ardennes. Elle lui manquabeaucoupet il avait hâte de la retrouver, mais une fois réunis, quelque chose se passa entre eux dont il n’a rien écrit. Peut-être fut-ce un simple changement psychologique qui s’opérait en lui et dont il ne se rendait pas même
compte. En tout cas, il laissa Aglaé chez ses parents, car il devait faire un voyage en Allemagne pour le National, et à peine l’avaitil quittée qu’il la trompa, pour la première fois après trois ans de mariage. Ainsi commencèrent des infidélités qui allaient être pour beaucoup dans la rupture.
Avant son retour à Paris en automne 1839, la comtesse d’'Agoult lui avait écrit d'Italie une fort aimable lettre pour lui annoncer son prochain retour et lui parler de Chavornay. Elle venait précisément de visiter avec Liszt la région de Pise, où se passe ce roman. Didier avait appris quelle mauvaise amie Arabella avait été pour George Sand, mais elle lui avait toujours témoigné de la sympathie, même de l’amitié. Au moment de son arrivée à Paris, le premier novembre, Madame d’Agoult avait trente-cinq ans, et elle devait être, sinon belle, du moins fort distinguée. Il subit de nouveau son charme extraordinaire. Ravi de la retrouver, il se mit à lui faire de fréquentes visites. Cependant il se trouva très embarrassé quand elle lui annonça que Madame Didier avait fait sa conquête, car, écrit-il « ce n’est pas une relation qui convienne à A. » Charles se promit d’être très circonspect à l’égard de la comtesse, et comme elle l’avait invité à l’accompagner à un concert de Berlioz, il note sa réponse : « Je décline la proposition, ne me souciant pas de m'afficher comme son champion ». Mme d’Agoult se montra très froissée, et elle se vengea de ce refus, comme du fait qu’Aglaé ne lui rendait pas visite, en consignant, elle-même, sa porte à Didier. Lui, qui tenait beaucoup à cette amitié, suscita une explication, à la suite de laquelle il vint avec sa femme dîner chez Marie, où il trouva Lamennais, Bulwer !, d’Eckstein et d’autres convives. Elle s'était entourée « d’un luxe énorme » dans son appartement de la rue neuve des Mathurins, et son salon était fréquenté par un groupe fort distingué: Sainte-Beuve, de Vigny, Eugène Sue, Mne Valmore, Lehmann et Heine.
Au printemps de 1840, Liszt la rejoignit. Didier le revit avec un vif plaisir, sans l’ombre de jalousie, et assista à son grand concert privé, avec Aglaé et Lamennais?. Ce dernier était fort refroidi à l'égard de Liszt, mais l'intimité commencée à Nohant persistait
1. Sir Henry Eulwer (Lytton) frère du grand romancier anglais. Sir Henry s’est distingué dans la littérature et la diplomatie, En ce moment il était attaché à l’ambassade de la Grande Bretagne à Paris.
2. Didier écrit dans son journal après ce concert : « Liszt a fait du progrès et il est dévoré par les femmes ».
entre Charles et le grand pianiste. Pendant sa visite à Paris, il tint à ménager un rapprochement entre Didier et la princesse Belgiojoso, brouillés depuis quelque temps. Le mari d’Aglaé, toujours soucieux de la position de sa femme dans le monde parisien, se refusa à faire le premier pas dans cette affaire, mais puisque Liszt les obligeait à se rencontrer, il s’efforça de s'entendre avec la princesse : « Ce n’est pas que j’y tiens beaucoup, mais c’est surtout pour À., je ne veux pas qu’elle ait l’air isolé ».
Après le départ de Liszt pour Londres, Mme d’Agoult resta encore quelques semaines à Paris avant de le rejoindre. Elle vit beaucoup Didier en amie, lui fit des confidences, lui parla de sa réconciliation avec sa mère et sa sœur. Quelquefois ilétaitlui-même le sujet de leur conversation. Cette femme d’esprit comprenait bien le caractère de son ami, et elle aurait voulu l'aider à voir clair en lui-même. Un soir, il écrit dans son journal, après une de ces visites à Marie : « Restés seuls, nous parlons de moi, de ma raideur, qui me met à dos beaucoup de gens ; de ma disposition à me brouiller et à tout rompre, toutes choses fatales à moi-même, qui me créent d'autant d’impossibilités pour ma carrière. Cela m'attriste souvent ». Quel dommage qu'ils n’aient pu rester bons amis ! Elle fit faire par Lehmann, auteur d’un de ses plus beaux portraits, des croquis de Lamennais et de Didier 1. Avant de quitter Paris, Marie l’invita à l’accompagner au Théâtre français. Cette fois il n’hésita plus et assista avec plaisir à une représentation de Polyeucte avec Rachel, qui fut, d’après lui, « très digne, très noble, mais un peu froide » ?.
Après le séjour à Londres, Liszt et Madame d’Agoult passèrent quelque temps en pays rhénan où ils rencontrèrent Didier, que le . National y avait envoyé. L’ami commun fut gêné cette fois de se trouver auprès d’eux. Sa mission terminée, il retourna à Paris, où la comtesse arriva au mois de novembre. Elle lui reprocha son éloignement, sa froideur à son égard, et dès la première visite
1. Ce croquis qu’elle avait gardé reste introuvable. Pendant cette même année 1840, Calamatta a fait un très beau portrait de Charles Didier, celui que nous reproduisons, et qui se trouve à Genève chez son arrière petit-neveu, M. La croix. David en fit un médaillon de bronze, actuellement dans la collection David d'Angers, à Angers (c’est le n° 524 dans cette collection): L'année suivante Didier donna des séances à Mme Ancelot « qui me met dans je ne sais quel tableau qui n’a pas de sens commun ».
2. Didier fut ami et grand admirateur de Rachel, dont il parle souvent dans son journal.
«elle se met à fondre en larmes en protestant de sa sympathie et de son affection pour moi. Véritable scène à sentiments. Je domine parfaitement la position, parce que je juge la femme. Je lui baise la main pour la consoler et je conserve tous les avantages ». Didier croyait qu’elle jouait la comédie. Il continua néanmoins ses visites à Marie, convaincu qu'il lui serait facile d'éviter un excès d’intimité. Mais il n’avait pas compris, ou n’avait pas voulu comprendre, les dangers de son amitié pour une personne aussi séduisante que Mme d’Agoult.
Sainte-Beuve se montrait alors très assidu auprès de la comtesse, et un soir elle lut à Charles les « étranges déclarations sous forme de madrigaux » que le critique lui avait adressées, ainsi que des lettres passionnées d’'Eugène Sue et d’autres admirateurs. Celles de Girardin étaient « remarquables et très inattendues. Je n’aurais pas écrit autrement », note Didier naïvement dans son journal. Il ne se fit dès lors plus d’illusions sur les desseins de son amie, qui tentait d’éveiller en lui un sentiment plus vif. « Elle me provoque toujours mais elle n’arrivera pas à ses fins. Je la vois venir et je me tiens ». Cet homme loyal repoussait l’idée d’une liaison, et il n’eut pas un instant l’idée de rompre avec Aglaé. Comparées à Mme d’Agoult, il trouvait toutes les autres femmes de son monde « bien communes », et il tenait beaucoup à son amitié avec elle. Cependant elle ne lui cachait pas ses sentiments, et Didier se crut forcé de fixer nettement sa position. Un soir qu’elle ne négligeait rien pour le séduire, Didier lui dit : « Je ne suis ni ne voudrais être votre mari... Je ne veux pas être votre amant. Restons donc amis !» Et il ajoute : « Je suis à la fois rude et galant.. Je reviens au coin de mon feu et rêve au passé, et encore plus à l'avenir. Les années volent et je suis un peueffrayé de la rapidité qui les emporte. J'ai de l’ambition et je ne fais rien. Depuis mon mariage je n’ai pas encore réussi à reprendre la vie sédentaire et laborieuse du passé. Le caprice dont Madame d’Agoult s’est prise pour moi n’est dans ma vie qu’un tout petit intérêt, mais c'en est un! Je ne crains pas qu'il trouble rien ; je n’irai que jusqu'où je voudrai aller. Toute mon étude doit consister à ne pas laisser dégénérer en haine le sentiment un peu trop vif qu’elle a conçu pour moi. C’est, du reste, bien inattendu et bien ébouriffant ». Tout ceci le fit revenir sur le passé et lui rappela son tragique amour, qu’il ne devait jamais oublier. En honnête homme et en mari loyal, il était résolu à rester sage. Mais il
n'avait rien d’un fin psychologue, et l’histoire de Chavornay et la belle Hélène d’Arberg, telle quel’avaitracontée Didier, ne devait pas se répéter. Dans le roman, tout pouvait à la rigueur s’achever en amour platonique. Mais ici il s’agissait de la sympathie fort vive d’une femme très émancipée et charmante qui lui avait fait l’aveu de ses sentiments. Ils se voyaient presque tous les jours, beaucoup de lettres s’échangeaient entre eux. Il avait cru « dominer la position ». Mais il subit de plus en plus le charme de Mne d’Agoult.
Le 29 janvier (1842) Didier et Lamennais dînèrent dans l’appartement de Marie, rue des Mathurins, puis à minuit le Genevois l’accompagna au bal de l'Opéra. « Partie arrangée. Nous y allons en tête à tête. Tohu-bohu atroce et grossier. Nous restons peu et revenons souper chez elle. La nuit, le mystère... » Didier n’en dit pas plus long, mais on devine le dénouement. Au commencement, elle se montra douce et charmante, mais Didier s’inquiétait à voir la jolie comtesse lui demander de l’accompagner un peu partout, comme si elle voulait l'afficher. Ils allèrent ensemble au concert de Berlioz, au cours d'Edgar Quinet au Collège de France, au concert de Chopin, « pour braver Madame Sand, qu’elle appelle la bénéficiaire ». Il s’en froissait et s’en trouvait parfois fort monté contre elle. Puis les exigences de son amie l’agaçaient, sa conscience était troublée. Il en vint bientôt à trouver qu’elle n’avait « rien de sympathique, rien de spontané. Tout est calcul, effet, vanité. L'amitié n’est qu'une domination, pas même une habitude... Qui connaît le fond de cette vie ? »
D'autre part les soupçons d’Aglaé s’éveillaient. Le camarade intime de Charles Didier, depuis quelques mois, était Alexandre Rey 1, jeune Marseillais qui s’était établi à Paris pour se créer une situation d'homme de lettres. Didier l’avait connu en 1837, quand Lamennais lui avait donné un poste dans la rédaction du Monde. Depuis l’échec de ce journal sous la direction de l’ancien abbé, Rey avait collaboré à la Revue du Progrès, et un de ses articles avait paru dans la Revue des Deux Mondes. Son ambition aurait été d’être connu comme poète, maïs ses vers n'avaient eu aucun succès. Sans argent, Rey avait mené jusque là une vie assez précaire, en ayant recours à des emprunts continuels. C'était un homme à bonnes fortunes, pas toujours très délicat en amour. Didier le trouva
1. Né à Marseille le 27 août 1812. Mort à Orange le 17 août 1904.
cependant sympathique et brave garçon, lui prêta de l'argent quand il en avait, et un jour se passait rarement sans la visite de Rey à l'appartement de la rue Saint-Lazare. C’est cet ami qui prévint Charles que Madame Didier se plaignait d’être laissée en dehors de la vie de son mari et s’exaltait de plus en plus. Didier calma de son mieux « cet esprit agité», et prit la résolution d’être plus sage, Ses rendez-vous rue des Mathurins devinrent moins fréquents. Peu à peu il s’éloigna, et Madame d’Agoult lui écrivit en lui faisant, comprendre qu’une nouvelle passion l’occupait. Dans sa réponse il l’en félicita, sans parler de lui-même, ne voyant pas d’autre moyen de mettre fin à cette liaison qu’il n’avait jamais désirée et qui compliquait étrangement sa vie. Il céda pourtant au désir de revoir son amie chez laquelle il trouva Alfred de Vigny. « On était embarrassé avec moi, mais moi fort à mon aise... Je n’y remettrai bientôt plus les pieds. Le fond de mon cœur est triste et inquiet 1».
Le courage de rompre lui était venu, et; quoique Madame d’Agoult lui écrivît encore à diverses reprises, pendant les mois suivants, pour lui demander un exemplaire de la Campagne de Rome et sous d’autres prétextes, Didier resta indifférent et froid. A l’Assomption, fête de Marie, elle lui demanda de venir la voir, maïs se heurta à un refus catégorique. Honteux d’avoir trompé sa femme, il se dévouait de nouveau à Aglaé, et si elle avait su le garder, ce mari austère lui serait resté désormais fidèle. Mais déjà l’irréparable était intervenu dans leurs relations, Aglaé lui fit une scène qu’il nota dans le journal?: « Je vois qu’à mon insu les attaques de G.S. 3 Marliani etc. ont porté leurs fruits. Cette explication ressemble de tous points à celle que j'ai eu dans le temps avec G. S. et roule sur le même objet, mais 1l est visible que ce n’est pas spontané et qu’on a monté la tête à Aglaé. Il y a une influence récente, qui peut être Verre #, sans doute par maladresse. Elle me reproche d’avoir voulu me servir d’elle, comme d’un piédestal.….. qu'elle n’est
1. Journal, 11 avril 1842. — Didier rencontra Alfred de Vigny pour la première fois chez Madame d’Agoult le 14 janvier 1840. Il nota après : «il me paraît une nature affectée et pas bonne ». Mais ils se voyaient de temps en temps et l’auteur de Rome souterraine faisait parfois des promenades avec le grand poète, qui lui parlait avec enthousiasme de ce roman.