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Dans le Sud-Africain et au seuil de l'Afrique Centrale

Le Jubilé de Morija. — Visites aux stations missionnaires. — Dans l'East Griqualand. — Par les montagnes, traversée à cheval du Pays des ba-Souto, de Test à l'ouest.

Quelques données géographiques sur le Basoutoland. — L'Orange et ses affluents. — La chute de la Malétsunyané. — Le «Zambezi Express».

Pays des ba-Rotsi, au seuil de l'Afrique centrale. — Les chutes Victoria du Haut-Zambèze et la ligne ferrée du Cap au Caire. — La station missionnaire et le nouveau « Settlement de Livingstone ».

Transformations récentes au pays des ba-Rotsi.

Quelques réflexions sur l'œuvre missionnaire.

La nouvelle Confédération des Etats du Sud-Africain.

NB. — L'auteur doit à l'obligeance de la Direction des

Chemins de fer du Cap les cinq photographies suivantes:

Arrivée au Cap - Jeune Matébélé - Coup-d1 œil sur la

ville du Cap - Dans le parc de « Groote-Shur » - Le

Cap de Bonne-Espérance.

Nous nous sommes embarqués le 26 septembre 1908, Mme Bertrand et moi, à bord de «l'Armadale Castle », l'un des meilleurs steamers de la flotte de « l'Union Castle Line », compagnie qui fait le service de la poste en reliant Southampton au Cap. Nous nous rendions, en qualité de délégués indépendants, à la célébration du Jubilé qui devait commémorer le soixante-quinzième anniversaire de la mission au pays des ba-Souto1, cette contrée afri-

1 Ainsi que cela a été le cas pour mes ouvrages : Au pays des ba-Rotsi, Haut-Zambèse (Hachette 1898) ; En Afrique avec le missionnaire Coillard (Eggimann 1899) j'ai observé dans cet ouvrage les règles que M. Coillard, avec lequel j'en avais jadis conféré, — et qui est une autorité incontestée en la matière puisqu'il a vécu plus de quarante années en Afrique, — avait posées concernant l 'orthographe

Arrivée au Cap

ap

L'Eglise de Morija

caine montagneuse, appelée la « Suisse de l'Afrique- Australe ».

Après avoir navigué à travers l'Océan Atlantique

française des noms de tribus ou peuplades qui se trouvent dans le pays des ba-Souto, le pays des ma-Tébélé, le pays des ba-Rotsi.

Les préfixes « ba » ou « ma» indiquent le pluriel. Ces préfixes représentent en quelque sorte l'article et prennent une minuscule tandis que le nom propre est écrit lui-même avec une majuscule.

Le préfixe « mo » s'emploie au singulier pour indiquer un individu, exemple : un mo-Souto. Si l'on veut désigner la langue du pays, on emploie le préfixe « se », exemple : le sé-Souto. Quant aux noms de pays, plusieurs sont déjà anglaisés ou francisés ; exemples: le Basoutoland, le Matébéléland, etc. Pour désigner le Pays des ba-Souto, j'emploie aussi le nom de Basoutoland pour désigner l'ensemble du pays et de Lessouto pour désigner le Haut-Plateau.

En route pour Morija

sur un parcours de dix mille kilomètres, nous entrons, le i3 octobre, dans le beau port duCap, cette ville si bien située au pied de la montagne de la Table, d'où le chemin de fer nous a amenés en deux nuits et une journée à Blœmfontein, la capitale de l'Etat d'Orange. De là nous atteignons en quelques heures la frontière ouest du Basoutoland et Maseru, la résidence du Gouverneur.

Grâce à l'excellente organisation des fêtes du Jubilé, nous avons trouvé à Maseru des « carts », voitures haut perchées sur deux roues et attelées de quatre chevaux; c'est le moyen de locomotion qui, avec le cheval de selle, est le plus usité dans ce pays où les routes n'existent qu'à l'état rudimentaire.

Autre moyen de transport

C'est ainsi qu'en une journée nous arrivons, avec nombre d'autres délégués, à Morija, où nous recevons des missionnaires l'accueil le plus cordial. Sur la route suivie, la population chrétienne des villages environnants et les enfants des écoles, drapeaux

«ftsaBsâEàBSSfiâi

déployés, viennent à notre rencontre en chantant. Le 21 octobre 1908, Morija est en fête. Le temps est magnifique, et partout les drapeaux flottent gaiement au vent. Des milliers d'indigènes, revêtus d'étoffes aux couleurs voyantes, arrivent à Morija qui à pied, qui à cheval, qui en chariots attelés de longues files de bœufs. Ici et là s'improvisent des campements pittoresques autour desquels paissent chevaux et bestiaux. A neuf heures, une grande foule s'installe sur l'herbe ombragée par des eucalyptus, i près de l'église qui aurait été beaucoup trop petite pour contenir cette foule. Sur une estrade prennent place les délégués de la Société des Missions évangéliques de Paris : MM. les pasteurs Bianquis et Dumas, ainsi que - M. Bonzon, pasteur à Pau, qui représente les églises de France. Le gouverneur du Basoutoland,M. Slowley, occupe la place d'honneur, et, près de lui, en costume eu-

ropéen, voici Letsie, le grand

M. Adolphe Jalla et le prince Litia

Indigènes se rendant au Jubilé

chef des ba- Souto. Chacun remarque la personnalité sympathique du prince Litia, qui a été envoyé par Léwanika, le roi des ba-Rotsi, pour le représenter aux fêtes du Jubilé ; le prince Litia est accompagné de deux des missionnaires du Haut-Zambèze, MM. Adolphe Jalla et Boiteux. Non loin d'eux, M. John Moffat, le beau-frère de Livingstone; puis, le vénérable missionnaire Creux, de Pretoria, et M. Jacques, de Laurenzo-Marquès qui représentent la mission de la Suisse romande ; on sait les liens intimes qui existent entre cette mission et celle du pays des ba-Souto.

Il y avait là des délégués représentant seize sociétés de missions européennes et américaines qui travaillent au sud de l'Afrique, sans parler de dix ou douze grands chefs et de soixante délégués des églises indigènes.

Sous la présidence de M. Edouard Jacottet, de nombreuses allocutions ont été prononcées et lecture a été donnée d'un message très flatteur dans lequel le gouverneur de l'Afrique du Sud, Lord Selbourne, exprimait à la Société des Missions évangéliques de Paris toute sa reconnaissance pour le bien qu'elle

a fait au cours de ces soixante-quinze années. De touchantes paroles ont été prononcées à la mémoire du regretté François Coillard, « le père, le conseiller, le médiateur entre les tribus sauvages et tous les missionnaires qui ont travaillé dans les régions du Haut Zambèze ». La vénérable Mme Adolphe Mabille, la doyenne des missionnaires, en quelques paroles énergiques, s'est adressée directement aux chefs ba-Souto qui l'entouraient.

Les délégués des Sociétés de missions du Sud de l'Afrique ont rendu hommage, non seulement à l'œuvre de civilisation chrétienne accomplie chez les ba-Souto, mais aussi à l'influence qu'exerce cette mission sur les autres missions, grâce à son organisation ecclésiastique et à son union intime avec la nation des ba-Souto et le gouvernement. Bref, elle a résolu le problème difficile de la fondation d'une église générale au pays des ba-Souto.

A la fin de la première journée, un banquet joyeux et fraternel a réuni les délégués et autres blancs dans la nouvelle et spacieuse salle de l'école normale, tandis que M. Louis Mabille présidait à la distribution de la nourriture de plusieurs milliers d'indigènes, chrétiens et païens, qu'avaient attirés les fêtes du Jubilé.

Ce n'était certes pas une tâche facile pour les missionnaires de Morija, dans une contrée où il n'est pas toujours aisé de s'approvisionner, que de donner largement l'hospitalité à quatre-vingts blancs et de nourrir d'innombrables ba-Souto. Pour qui connaît

En route pour Thabana-Morena

les foules païennes laissées à elles-mêmes, chacun aurait été frappé, preuve vivante de l'influence bienfaisante qu'exerce la mission, de la tranquillité, de la discipline et de la décence parfaites de ces nombreux indigènes.

Elle est grande l'œuvre de civilisation chrétienne accomplie au cours de ces soixante-quinze dernières années, sous les auspices de la Société des Missions évangéliques de Paris, dans ce pays des ba-Souto ! C'est en 1 833 que les pionniers, MM. Arbousset, Cassalis et Gosselin, fondèrent la station de Morija, le premier des postes missionnaires de la région. Puis, sous l'énergique impulsion de M. Adolphe Mabille, un vaudois, qui y travailla depuis 1859

jusqu'en 1894, et celle de ses successeurs, cette région se couvrit d'annexés et d'écoles. Morija devint le centre spirituel de ce pays des ba-Souto où régnaient jadis le cannibalisme et toutes les horreurs du paganisme.

Il est juste de dire que la Suisse a joué un grand rôle dans cette œuvre de civilisation chrétienne ; aujourd'hui, plus de la moitié des missionnaires qui y travaillent sont nos compatriotes.

Actuellement, aux quatorze stations principales, à la tête desquelles se trouvent des européens, et aux treize autres stations dirigées par des pasteurs indigènes, se rattachent deux cent dix annexes et deux cent vingt-huit écoles qui couvrent le pays du nord au sud et de Test à l'ouest comme d'un vaste filet dont les mailles se resserrent tous les jours davantage. On trouve dans ces écoles onze mille jeunes ba-Souto des deux sexes qui sont instruits et éduqués par deux cent quatre-vingt-quinze instituteurs indigènes.

En outre, Morija possède une école de théologie

A Mohalesttœk

Sur les bords de l'Orange

dirigée par M. Edouard Jacottet, de Neuchâtel, école qui a déjà formé treize pasteurs indigènes actuellement en charge, et qui, pour le présent semestre, compte sept élèves.

M. R.-H. Dyke est à la tête d'une école normale, qui a fourni des centaines d'élèves dispersés dans tout le sud de l'Afrique. Les élèves qui ont terminé le cycle des études obtiennent le brevet d'instituteurs ; plusieurs d'entre eux ont des emplois dans le gouvernement. L'école normale de Morija se place au premier rang des institutions indigènes du Sud- Africain.

L'école biblique de Morija, que dirige aujourd'hui un genevois, M. Duby, a pour but de former des évangélistes. Cette institution exerce une bienfaisante influence et nombre de ses élèves travaillent, soit

A l'Ecole Industrielle de Léloaleng

dans le pays des ba-Souto même, soit dans les contrées environnantes.

En outre, M. Duby a la direction du service de librairie qui s'est grandement développé depuis que

Aux environs de Quthing

Enfants de l'Ecole missionnaire de Masitisi

l'imprimerie a été reprise, avec un outillage nouveau, par M. Labarthe de Genève.

N'oublions pas que les missionnaires ont posé les règles de la syntaxe et de la grammaire sé-souto et

Village indigène

Jeunes filles „ Balé" sur la route d'Hermon

Près de Bethesda

que l'influence de sa littérature s'étend sur le Transvaal, l'Etat d'Orange, le Béchuanaland et jusqu'audelà du Zambèze.

Nous avons aussi appris à connaître M. le Dr Hertig et sa femme établis à Morija, des amis de l'œuvre missionnaire.

Une fois les fêtes du Jubilé terminées, nous avons

Prés rf£ Thaba-Bosiou

fait, Mme Bertrand et moi, un fort intéressant voyage dans le sud et le centre du Basoutoland, visitant plusieurs stations missionnaires.

Comme je l'ai déjà dit, dans ce pays, le moyen de locomotion le plus rapide, est le cheval de selle ou le « cart », une voiture à deux roues, haut juchée et attelée de chevaux plus ou moins bien dressés. On traverse de cette manière cols et plateaux, vallées

et ravins dont les rivières sont passées à gué. Nous avons visité les stations missionnaires du sud et du centre du Basoutoland en commençant par Thabana- Morena que M. Paul Germond a habitée pendant longtemps et que dirigent aujourd'hui ses enfants M. et Mme Louis Germond ; cette station possède aussi une école supérieure pour les jeunes filles indigènes.

La montagne de Quiloané

En passant par Mohales Hook où nous nous arrêtons chez le représentant du gouvernement anglais, nous passons plusieurs jours à la station de Léloaleng située au pied du pittoresque camp de Quthing. Léloaleng est le siège de l'école industrielle pour jeunes gens ba-Souto, à la tête de laquelle se trouvent M. et Mme Verdier qui sont aidés par M. et Mme Martin. Non loin de là, nous visitons Masitisi l'ancienne

Une danse de guerre

Les guerriers du chef Théko

En route pour Maseru

station de M. et Mmc F. Ellenberger dont les directeurs sont M. et Mme Pascal, sans oublier l'annexe de la Pokané, à moitié chemin de la Sébapela, la station de montagne où se sont établis récemment M. et Mme Georges Dieterlen. Nous séjournons chez M. et Mme Christeller à la station de Béthesda et, par Maphéteng, nous effectuons notre retour à Morija.

Pendant les fêtes du Jubilé nous avions été les hôtes de M. Edouard Jacottet, puis de M. et Mme R.-H. Dyke; actuellement nous jouissons de l'hospitalité de Mme Adolphe Mabille et de ses filles.

Une famille mo-Souto

De Morija nous visitons à cheval la station d'Hermon qui possède la plus belle église du pays, l'œuvre de M. Christol ; ce dernier, depuis son retour en Europe, a été remplacé par M. Bertschy.

Au cours de cette chevauchée nous avons rencontré des « Balé » jeunes filles païennes au corps recouvert de terre blanchâtre; ce sont des élèves d'une « école d'initiation », cette institution païenne immorale qui perd heureusement du terrain grâce

Par le „ Post Cart ", de Riverside à Matatiéle

à l'influence chrétienne. A l'annexe de Kolo nous trouvons le chef Mojela patriarcalement assis sous un arbre, entouré de ses subalternes avec lesquels il tient conseil ; au moment du départ il me donne en présent sa hache de guerre.

Puis, nous séjournons encore chez M. et Mme Baltzer, à la station de Thaba-Bosiou qui tire son nom de la montagne voisine, au sommet de laquelle le grand chef des ba-Souto, feu Moshesh, avait établi

L'Eglise missionnaire de Mafubé

sa résidence ; nous y voyons son tombeau. Nous n'oublierons pas non plus la visite au chef Théko qui, en notre honneur, donne l'ordre à deux de ses hommes de revêtir leurs costumes de guerre et de nous démontrer la manière dont ils se servent de leurs armes. Il me faudrait beaucoup de temps pour raconter en détail tout ce que nous avons expérimenté au cours de cet intéressant voyage missionnaire et décrire les belles assemblées auxquelles nous avons assisté, les nombreuses écoles que nous avons visitées ; nous ne saurions assez remercier les missionnaires pour leur hospitalité et tout ce qu'ils ont fait pour nous. Dois-je mentionner qu'en

1899, après un séjour avec M. Coillard, à

Morija, j'avais vi- site en sa compagnie la sta-

' *mF%i£.

Culte de Noël à Mafubé

tion de Cana qu'occupaient alors M. et Mme Kohler qu'ont remplacés M. et Mme Jeanmairet. Puis, nous avions séjourné à Léribé où nous avions été les hôtes de M. et Mme Hermann Dieterlen. Ainsi qu'on le sait, le fondateur de la Mission du Haut-Zambèze avait travaillé pendant vingt années à Léribé avant de se rendre sur les bords du grand fleuve.

Ensuite, afin de répondre à une invitation reçue, nous nous rendons dans l'East Griqualand. Pour effectuer ce parcours nous rejoignons la voie ferrée à Ladybrand, Etat d'Orange. Nous visitons en route

Assemblée du Consistoire de Mafubé

les champs de bataille de Ladysmith; par Pietermaritzbourg nous franchissons les hautes terrasses du Natal et nous atteignons Riverside, terminus de la voie ferrée. Nous entrons là dans l'East Griqualand, cette contrée des Griquas, considérée comme l'une

Station missionnaire

de Paballong

des meilleures au point de vue de la culture des céréales et de l'élève du bétail.

De Riverside, par le moyen du « Post cart » attelé de six ou huit chevaux de relai, nous enlevons à grande allure, en une étape de douze heures, les cent trente-six kilomètres qui nous séparent de Matatiéle, une petite ville en formation où réside le magistrat anglais. De là, nous avons encore dix-neuf kilomètres que nous franchissons en deux heures pour atteindre Mafubé. Cette station missionnaire est située sur les contre-forts des Drackenberg, à la frontière est du Basoutoland. Nous y recevons un chaud accueil de ses directeurs, M. etMmePaul Ramseyer, neuchâtelois.

Nous sommes arrivés à temps pour prendre part, à Mafubé, à la fête de Noël. Par une belle et chaude matinée d'été, cavaliers et piétons arrivent de toutes les directions, et, à l'heure du culte, l'église se trouve trop petite pour contenir les sept ou huit cents indigènes qui se groupent pittoresquement sur la prairie ;

les femmes sont revêtues d'étoffes aux couleurs voyantes et ont la tête recouverte de mouchoirs en forme de turbans bleus, verts, rouges et jaunes.

Les chevaux desselés paissent tranquillement dans les environs.

Comme au Basoutoland, nous constatons à Mafubé, la tranquillité, le sérieux de cette foule et l'attention prêtée à la parole du missionnaire. De Noël à Pâques nous avons fait, Mme Bertrand et moi, un séjour plein d'intérêt à Mafubé pour lequel nous ne saurions assez remercier M. et Mme Paul Ramseyer. Grâce à eux, nous avons pu étudier dans ses détails, selon notre désir, cette œuvre si intéressante pour l'évangélisation des nombreux ba-Souto qui se sont réfugiés dans TEast Griqualand après les guerres civiles. La superficie de ce diocèse est presque équivalente à celle du canton de Neuchâtel; on y trouve quinze annexes avec sept cents enfants dans les écoles; nous les avons visitées

A la recherche d'un gué

presque toutes, à cheval, avec M. Paul Ramseyer, et partout nous avons reçu le meilleur accueil des indigènes. — Notre dernière chevauchée a été à Mpharané, l'annexe la plus éloignée : environ quatre-vingts kilomètres aller et retour, en bonne partie à travers champs, y compris quatre rivières à passer à gué. Ces rivières ne sont pas toujours faciles à traverser surtout à l'époque du «Modupé» (pluies qui durent plusieurs jours), où très subitement l'étiage peut s'élever de plusieurs mètres; c'est ainsi que, près de Mafubé, un jeune cavalier mo-souto s'est noyé récemment.

N'avons-nous pas trouvé un jour le «facteur» qui devait porter nos lettres à la poste de Matatiéle, sur l'un des bords de la rivière, tandis que son cheval, qui avait perdu pied, avait gagné la rive opposée.

A Mafubé, j'ai assisté au consistoire formé par les évangélistes ainsi qu'à la réunion des instituteurs indigènes dont nous avons visité la plupart des écoles, et, comme au Basoutoland, j'ai eu le sentiment d'un travail sérieux et bien compris.

La tribu des ba-thépou restée jusqu'à maintenant très païenne commence aussi à ressentir l'influence

Campement

non loin

du Petit-Orange

Traversée du Petit-Orange

bienfaisante qui se dégage de la station missionnaire de Mafubé. L'un de ces naturels ne nous disait-il pas en entendant une audition du phonographe : «... Il y a quelques années nous vous aurions tués comme étant des sorciers. »

De Mafubé, intéressante visite à la station de Paballoug que dirigent M. et Mme Moreillon et qui compte sept annexes et cinq cents écoliers.

Mafubé a été notre point de départ pour traverser à cheval le Basoutoland, de l'est à l'ouest, dans sa largeur, soit, de l'East Griqualand à l'Etat d'Orange.

Ainsi qu'on le sait le Basoutoland est bordé, à l'ouest et au nord, par l'Etat d'Orange; à l'est par le Natal et l'East Griqualand, et au sud par la colonie du Cap.

C'est un pays composé de montagnes tabulaires et de vallées profondes d'une âpre beauté.

On l'appelle à juste titre la Suisse de l'Afrique

Méridionale; mais c'est une Suisse sans glaciers.

La superficie du Basoutoland est, à peu de chose près, égale à celle de la Suisse.

Au point de vue géographique, le Basoutoland offre un grand intérêt, car il est la clef de voûte de l'Afrique Australe et le centre de son système fluvial.

Deux grandes chaînes de montagnes traversent le Basoutoland du nord au sud. Ce sont :

a) Les Drackenberg qui, à l'est, forment sa frontière naturelle et qui constituent la ligne de partage des eaux de l'Océan indien et de l'Atlantique.

C'est dans les Drackenberg que se trouvent les montagnes les plus élevées de l'Afrique Australe, soit le Cathlin Peak (365o m.), le Giant castle (335o m.), le Mont aux Sources (335o m.). — Sur le versant sud de cette dernière montagne, l'Orange et nombre de ses affluents de la rive droite, prennent leur source.

L'Orange, le plus important des fleuves de l'Afrique Australe, à un cours de mille six cents kilomètres.

A sa sortie du Basoutoland qu'il sillonne dans sa longueur, l'Orange suit la direction de l'ouest, pour drainer cette immense contrée d'une superficie de six cent mille kilomètres carrés, qui s'étend du Kalahari au nord aux montagnes de Nieweld au sud.

Avant de se jeter dans l'Océan Atlantique, l'Orange forme la frontière du Namaqualand, la colonie sudouest africaine allemande.

b) Les Malouti qui se ramifient en plusieurs chaînes parallèles.

Nous rencontrons des indigènes

On peut sommairement diviser le Basoutoland en deux régions distinctes :

i° La région montagneuse proprement dite qui, des Drackenberg, à l'orient, est sillonnée par les chaînes parallèles des Malouti, entrecoupées de vallées où coule le fleuve Orange et ses affluents. Cette région, la plus sauvage, renferme de riches pâturages où paissent de nombreux troupeaux de chevaux, de bœufs et de vaches, de chèvres et de moutons.

2° La région qui s'étend à l'ouest, entre les contre-forts des Malouti, et l'Etat d'Orange. Le Haut- Plateau, le Lessouto proprement dit, est une contrée fertile qui produit en abondance le blé, le maïs, l'avoine, le sorgho; elle est aussi la plus habitée.

Primitivement bergers, les ba-Souto ont franchi une étape supérieure et sont devenus agriculteurs.

Le Haut-Plateau, ou le Lessouto, est certainement le pays africain qui, par rapport à sa superficie, occupe le premier rang au point de vue de la culture de la terre. Ce pays, non seulement nourrit ses propres habitants, mais il exporte chaque année au Transvaal et dans l'Etat d'Orange de cent cinquante à deux cent mille sacs de céréales.

D'une manière générale, le pays des ba-Souto est presque entièrement dénudé de bois et de forêts; cependant l'eau y abonde.

Ainsi que nous avons pu le constater nous-même à diverses reprises, les ba-Souto attribuent à l'œuvre chrétienne et morale qu'a exercée parmi eux la Société des Missions évangéliques de Paris, le fait qu'ils sont devenus un peuple.

Avant 1 833 ce pays où régnaient encore le cannibalisme et toutes les horreurs du paganisme, était continuellement ravagé par les guerres civiles. C'est

Nous arrivons chez le chef Raaleba

Réception du chef Raaleba

pendant la période qui s'écoula entre les années i833 et 1870 que le grand chef Moshesh, fortement influencé par les préceptes du christianisme, rapprocha les différentes tribus décimées, soit les ba-Kuéna ; les ba-Token: les ba-Sua; lesba-Taung; les ba-Puti; les ba-Rolong; les ba-Péli, etc.

De l'agglomération de ces clans, ou débris de clans, est née la nation des ba-Souto.

Le sé-souto, le langage des ba-Souto, l'une des nombreuses langues bantoues, est devenu, grâce aux travaux des missionnaires, une langue écrite qui aujourd'hui possède une littérature.

Pour en revenir à notre expédition, elle se composait de dix chevaux de selle dont quatre de bât qui transportaient les provisions, les tentes et autres objets de campement. Nous avions trois ba-Souto à notre service pour soigner les chevaux et l'un d'eux, « Kranye », nous servait de cuisinier.

Notre ami, M. Paul Ramseyer, qui n'avait pas

,».JL. .- i». ^L^.

Nous dominons les

gorges sauvages au fond desquelles

serpente la rivière Malétsunyané

encore suivi cet itinéraire, nous accompagna ; son concours nous fut précieux.

Nous partons le 12 avril 1909 de Mafubé, et nous pénétrons parla frontière est dans le Basoutoland, au col de Quashas'neck qui fait déjà partie des Drackenberg. Nous acceptons ce soir-là l'hospitalité du magistrat anglais qui réside dans ce lieu d'une importance stratégique spéciale ; je puis constater une fois de plus les bons services que me procure la lettre d'introduction collective provenant du ministère des colonies. Elle m'avait été aimablement remise lors de notre passage à Londres.

Le lendemain, après avoir chevauché à travers une série de monts et vallons, cultivés malgré l'altitude élevée, nous sommes en vue du fleuve Orange que nous traversons au gué de Nosi. A ce gué le fleuve forme une belle nappe d'eau transparente à la couleur d'émeraude d'environ cent cinquante mètres de largeur; le courant est fort et l'eau frange les flancs de nos chevaux.

Nous suivons la rive droite de l'Orange qui forme de gracieux méandres. Puis par un sentier abrupt, nous atteignons à nuit noire, l'annexe missionnaire

de Tébellong qui est dirigée par un évangéliste indigène ; il fait de son mieux pour bien nous recevoir et nous passons la nuit dans sa salle d'école.

Tébellong est un des plus excentriques avantpostes missionnaires de ces montagnes; il est situé dans un bel amphithéâtre bordé, au sud, par les Drackenberg et au nord par les Malouti. Au petit jour, alors que nos chevaux sont ramenés du pâturage, on nous présente quelques-uns des fidèles de Tébellong; puis nous montons en selle.

Après un col assez raide dont le faîte divise les territoires des chefs Makhaola et Grimth, nous entrons dans une contrée qui, avec la succession de ses montagnes et de ses vallées, donne l'illusion d'une mer orageuse qui se serait subitement solidifiée.

Nous rencontrons de nombreux ba-Souto à cheval,

La vallée de la Malétsunyané

drapés dans des couvertures de couleurs et coiffés de longs chapeaux en jonc ou paille tressés; ils escortent des chevaux de bât chargés de ballots de laine.

Au milieu de la journée, nous passons à gué le Qhabané, affluent de la rive droite de l'Orange et nous campons, dans la soirée, sur les bords du Petit- Orange.

Le matin suivant, de bonne heure, notre caravane traverse le Petit-Orange ou « Senqunyané » ainsi que rappellent les indigènes.

Au dernier village que nous rencontrons, voici une famille dont tous les membres — nombre prodigieux d'enfants — sont couverts d'ocre des pieds à la tête.

Dans les pâturages aux teintes bronzées paissent de nombreux troupeaux de moutons et de chèvres angoras, fines et jolies, à la toison argentée.

Nous devons attaquer deux cols : le dernier surtout, celui de

Thaba-NtSU (Monta- Chute de la Malétsunyané

Notre campement près de la Chute

gne Noire) offre une longue grimpée raide, dangereuse, où nous admirons une fois de plus, l'agilité et la sûreté de pied de nos chevaux ba-Souto... un faux-pas pourrait avoir des suites fâcheuses !

Des aigles planent sur les rochers environnants.

Du faîte du col de Thaba-Ntsu, nous jouissons d'une vue étendue de Test au sud sur la chaîne des Drackenberg. Devant nous, soit de l'ouest au nord, s'étendent les chaînes des Malouti.

16 avril. Froid la nuit dernière. Nos tentes militaires « tentes d'éclaireurs » aussi légères que possible, ne nous garantissent que bien imparfaitement. Ce matin, à cinq heures, un degré centigrade. Nous sommes de bonne heure en selle. Nous avons devant nous la vallée sauvage où coule la Malétsunyané, l'un des affluents de la rive droite de l'Orange.

Au milieu de la journée, nous atteignons le village du chef « Raaleba » (le père de la tourterelle). Il nous fait entrer dans sa hutte : sa hache de guerre, ainsi

que son carquois rempli de lances, sont suspendus à la muraille à côté d'un mousqueton de cavalerie et d'un bandouilier vide de cartouches.

En qualité d'amis des missionnaires, «Raaleba» remplace trois de nos chevaux qui, trop fatigués, ne pourraient arriver au terme du voyage.

Chez le chef Raaleba comme ailleurs, les enfants, qui ne sont pas gênés par leurs vêtements, sont très nombreux.

Ici aussi les femmes portent sur la figure le

Le chef Raaleba nous amène des chevaux de rechange

tatouage en forme d'étrier : sur chaque joue trois raies noires qui partant de l'oreille, rejoignent soit le bas du menton, soit la bouche et la naissance du nez; une autre raie noire divise le front dans sa hauteur.

Nous ne tardons pas à surplomber les gorges sauvages, au fond desquelles serpente la rivière Malétsunyané après avoir franchi la paroi de rochers, qui forme, dit-on, les chutes les plus élevées du monde.

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Le col de Thaba-Putsoa (Montagne grise)

Nous campons sur la rive droite de la Malétsunyané au sommet d'un plateau verdoyant.

Une fois les chevaux mis au pâturage et l'ordre établi au campement, nous descendons au milieu des éboulis et des pierres roulantes jusqu'au bas de la gorge d'où nous pouvons admirer la chute de la rivière Malétsunyané. Cet affluent de la rive droite de l'Orange rencontrant sur son passage une paroi verticale de rochers de cent quatre-vingts à deux cents mètres, se déverse en gerbes laiteuses dans l'enton-

Un de nos chevaux enlizé dans les „ Khafutso " ou marécages

noir qui en forme la base et qui est encadré d'une luxuriante végétation.

17 avril. A six heures du matin, c'est-à-dire au moment où le soleil levant dorait les cimes qui nous entouraient, le thermomètre indiquait + Va degré centigrade.

Peu après le départ, les «Khafutso», marécages souvent traîtreusement recouverts d'herbes, nous arrêtent pendant quelques instants, et le cheval que je monte fait là une triste expérience : en quelques secondes il est enlizé jusqu'aux hanches.

Cette journée pourrait être appelée celle des « Cols » ; nous avons dû en franchir quatre avant de gravir le plus important, celui de Thaba-Putsoa (Montagne Grise); il sépare la vallée de la Malétsunyané et celle qu'alimente un autre affluent de la rive droite du fleuve Orange, la rivière Makhaleng où nous allons pénétrer.

Après la chevauchée à travers les montagnes du Basutoland de l'Est à V Ouest

^Tfc*

Maseru, à la frontière

de l'Etat d'Orange

Devant nous s'étendent les montagnes du Lessouto proprement dit; elles sont pour la plupart coniques ou tabulaires. Comme à l'ordinaire les mauvais pas abondent. Dans les pâturages paissent de nombreux troupeaux de chevaux, de bœufs, de vaches, de chèvres et de moutons.

Le paysage ne manque pas de grandeur et nous rappelle les alpes vaudoises.

Nous campons au-dessus du village du chef Mpépé; plusieurs de ses sujets nous visitent et nous apportent du lait.

18 avril. Beaucoup moins froid; altitude moins élevée; à six heures du matin le thermomètre indique + ii degrés centigrade.

Au milieu de la journée nous atteignons le fond de la vallée où coule la rivière Makhalaneng, affluent de la rive droite de l'Orange. A mesure que nous avançons, les villages deviennent plus nombreux ainsi que les champs de blé, de maïs, de sorgho. En passant sur la rive droite de la rivière Makhalaneng, nous sommes sortis des montagnes Malouti. Ce soir

nous campons au milieu du village du chef Cladi.

19 avril. Nous consacrons cette journée à franchir le grand plateau du Lessouto qui s'étend entre les contre-forts des Malouti et l'Etat d'Orange. A la nuit tombée, nous desselons nos chevaux à Maseru, la résidence du gouverneur anglais, à la frontière de l'Etat d'Orange, après avoir traversé le Basoutoland à cheval, de l'est à l'ouest.

20 avril. Le sous-gouverneur du Basoutoland m'a fait assiter aujourd'hui, à Maseru, à un « Pitso » . C'est le «Conseil» des chefs ba-Souto qui étaient venus discuter la question actuelle et brûlante de «l'Union» c'es-à-dire de la Confédération des Etats de l'Afrique du Sud.

Ce n'était pas un spectacle banal que celui offert par ces cent trente grands chefs ba-Souto, délibérant d'une manière parfaitement digne et dans l'ordre le plus parfait.

A l'instigation des indigènes, des missionnaires et autres amis des ba-Souto, une pétition fut préparée pour que les droits des ba-Souto fussent reconnus et sauvegardés par la nouvelle Confédération des Etats du Sud-Africain.

Elle portait sur les points suivants :

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