Prohibition de l'importation et de la vente de l'alcool
3. Les revenus du pays des ba-Souto devront être affectés au bien des indigènes.
En 1908, une députation composée de quatre
grands chefs ba-Souto, accompagnés de leurs conseillers, ne craignit pas de franchir l'Océan et de se rendre à Londres pour présenter au Roi Edouard VII cette pétition, qui heureusement obtint gain de cause.
Nous avons rejoint la nouvelle ligne ferrée qui, de Maseru, relie Blcemfontein à Kimberley. Ces deux villes se sont beaucoup développées au cours de ces dernières années. Aujourd'hui, le « chariot de feu » comme les indigènes appellent la locomotive, a singulièrement rapproché le seuil de l'Afrique Centrale. C'est à Kimberley que nous avons pris place un mercredi soir, dans le «Zambesi Express», qui tous les mardis matin, après l'arrivée du steamer-poste d'Europe, part de la ville du Cap pour atteindre le samedi suivant, les chutes Victoria du Haut-Zambèze. C'est le premier tronçon du chemin de fer qui reliera un jour le Cap au Caire.
Le jeudi matin nous atteignons Maféking. Quels progrès! En 1895, l'expédition anglaise dont je faisais partie et qui devait explorer une partie du pays des ba-Rotsi, Haut-Zambèze, s'était orga- 'iB?^ nisée à Maféking et
Monument commémoratif de la guerre des ma-Tébélé à Boulouwayo
avait mis soixante-quatre jours avec des chariots traînés par des bœufs, ou à cheval, pour franchir les douze ou treize cents kilomètres qui nous séparaient du Haut-Zambèze, cela au milieu de difficultés sans cesse renouvelées.
Grâce à sa situation géographique, la petite ville de Maféking reste un centre commercial important. Nous entrons dans les pittoresques et verdoyantes collines de Lobatsi pour courir pendant toute la journée à travers les vastes plaines d'herbes jaunies, entrecoupées d'herbes et de buissons du Béchuanaland.
Dans la nuit nous passons près de Palapye, l'ancienne résidence de Khama, le sage roi des bé- Chuana, qui, sous l'influence de son missionnaire M. Mac-Kenzie, a pu épargner le fléau de l'alcool à son peuple. Il est juste de dire qu'il a donné lui-même le bon exemple à ses sujets.
J'avais visité Khama, la première fois, en 1895; puis, plus tard, en 1899, avec M. Coillard.
Nous franchissons la frontière du Matébéléland et, le vendredi, dans la matinée, nous nous trouvons en gare de '^\ Boulouwayo.
En 1 8q5 , au retou r 'MêSWfâtê
Un jeune ma-Tébéle
Station de la voie ferrée aux Chutes Victoria
de notre expédition au pays des ba-Rotsi, Boulouwayo qui fut notre premier point de contact avec la civilisation, était un « settle ment » de trois mois d'existence, où les huttes en tôle alternaient avec les tentes blanches et où l'on trouvait ici et là quelques constructions en briques rouges.
Aujourd'hui, à Boulouwayo, la propriété soumise à l'impôt représente une somme de cinquante millions de francs. Le « Mainstreet », rue principale, forme un large boulevard planté d'arbres et bordé de magasins où Ton trouve facilement tout ce qui est nécessaire à l'existence. Boulouwayo possède actuellement plusieurs églises, un hôtel-de-ville, une bibliothèque publique, un musée, etc.; il ne faut pas oublier un hôpital de premier ordre qui remplace avantageusement l'infirmerie primitive de laquelle pourtant plus d'un voyageur malade des fièvres a gardé un souvenir reconnaissant.
Nous nous rendons à la résidence qu'habite le
Sur le Haut-Zambèze, pont du chemin de fer de la ligne du Cap au Caire
premier magistrat. Elle est précédée d'une superbe avenue de conifères de plus de quatre kilomètres. Nous voyons dans le parc l'arbre à l'ombre duquel s'asseyait Lo-Bengula, le cruel roi des Ma-Tébélé, lorsque, entouré de ses chefs, il tenait ses conseils sanguinaires.
En i8g3 « Boulouwayo », qui signifie dans le langage du pays l'endroit où Von tue, était encore le « Head Kraal », autrement dit la capitale de Lo- Bengula.
Bien installés dans un confortable sleeping-car, nous franchissons à toute vapeur d'immenses plaines ondulées, fréquemment recouvertes d'herbes et de buissons qui cachent un sable blanc et épais, où jadis
les attelages peinaient et souvent mouraient de soif. Nous nous souvenons de cette « Piste de la soif» longue de quatre-vingts à cent kilomètres, où, en 1895, nos malheureux attelages, bœufs de trait et chevaux de selle, souffrirent de la soif pendant trois jours et trois nuits sans pouvoir être abreuvés. Pour sauver nos vies, nous dûmes abandonner notre grand chariot dans les sables, comme on abandonne un vaisseau sur la haute mer.
Samedi matin nous stoppons à la station du chemin de fer des chutes Victoria! Elle n'est pas banale cette station perdue dans la forêt : elle se compose d'une construction basse posée sur pilotis; à côté, et du même style, le bureau des postes et télégraphes. Non loin de l'emplacement où nous
La Chute principale
élevions
jadis
dresse le « Victoria Falls Hôtel » qui comprend plusieurs « bungalows » à un seul rez-dechaussée, entouré de larges vérandahs ouvertes . Ces bungalows se di ssimulent dans la verdure et ne déparent en rien le paysage grandiose, digne cadre des chutes Victoria.
De la terrasse
Le pont s'élève à 118 m. au-dessus du fleuve.
centrale, nous avons sous les yeux la forêt qui descend en pente douce jusqu'au Zambèze. A notre gauche nous apercevons les immenses colonnes de vapeur opaque qui se dégagent des chutes dont nous entendons le sourd mugissement.
Nous voyons devant nous le nouveau pont du chemin de fer, le plus élevé du monde à ce qu'on dit. Il s'élève à environ cent dix mètres au-dessus du fleuve et se compose d'une seule arche que l'on
comparait récemment à un mouchoir de dentelle jeté d'une berge à l'autre.
Le pont traverse le fleuve en aval des chutes qu'il ne dépare en aucune manière, et il peut à juste titre être considéré comme une merveille de l'industrie. Il a été inauguré en 1905, soit cinquante années après que Livingstone eut découvert les chutes auxquelles il donna son nom. Les indigènes, dans leur langage imagé, les appellent «Mousi-oa-Thounya», la fumée qui tonne.
Nous avons employé une semaine à les étudier et à les admirer sous toutes leurs faces. Dans cette saison, en mai, après la saison des pluies, le Zambèze roule une masse d'eau encore bien plus considérable que lorsque, pour la première fois, en octobre 1895,
fe^
La Chute de V arc- en-ciel
soit en pleine saison sèche, je vis les chutes Victoria.
On doit se rappeler qu'en amont des chutes, le fleuve très large rencontre sur son passage une falaise ou plutôt une gigantesque fissure creusée dans la roche basaltique qui s'étend sur un profil de mille six cents mètres et qui a une hauteur de cent à cent vingt mètres.
Cette énorme masse d'eau écumante, projetée dans l'abîme, rebondit contre la paroi opposée du gouffre, et tourne à angle droit pour atteindre l'issue qu'elle s'est creusée, à l'est, entre deux parois de rochers, à l'endroit appelé « Boiling pot».
Pour se faire une idée d'ensemble des chutes et les voir de face, il faut suivre la crête sud du gouffre, la « Rain Forest», couverte d'une forêt tropicale où les myrtes, les palmiers-phœnix, les nombreuses espèces de fougères, les orchidées, etc., croissent au pied de grands figuiers.
Si nous partons de l'ouest, nous voyons la première cataracte « Leaping water », que deux petites îles verdoyantes séparent de la chute principale, le « Main Fall »; l'île Livingstone se trouve entre cette dernière et le «Rainbow», soit la chute de l'arc en ciel.
Les indigènes appellent cette forêt l'endroit où la pluie est née; en effet, quoique le ciel soit d'un bleu d'azur, nous sommes entourés de nuages opaques qui retombent sur nous comme une pluie d'été. Lorsque, ici et là, ces nuées se déchirent on a de magnifiques aperçus sur cette masse d'eau ambrée ou blanche comme neige, qui, avec grand fracas, se
Le Zambèze en amont des Chutes Victoria
déverse en gerbes gigantesques dans l'abîme que nous avons à nos pieds ; le soleil s'y jouant, produit des effets de lumière merveilleux.
En sortant, à l'est de la « Rain Forest», on domine le gouffre où les eaux en furie convergent de toute la ligne des chutes et s'amoncellent bouillonnantes et mugissantes. De là le Zambèze se précipite en formant de nombreux méandres dans la gorge sauvage de Bakota pour reprendre peu à peu sa course vers l'Océan Indien.
Parfois les colonnes de vapeur s'élèvent à plus de trois cents mètres et on peut les apercevoir jusqu'à quatre-vingts kilomètres de distance.
La végétation qui entoure les chutes est d'une grande beauté.
La faune n'est pas non plus à dédaigner. Un
crocodile a été tué il y a quelques jours sur le pont même du chemin de fer.
On a calculé que la force engendrée par les chutes représente trente-cinq millions de chevaux. Les chutes Victoria pourront devenir, dans cette partie de l'Afri-
Un baobab
que, un puissant réservoir de force électrique. Déjà une société constituée, la « Victoria Falls Power Company », projette d'y établir prochainement une installation électrique pour la distribution d'électricité dans les contrées environnantes. Hâtons-nous d'ajouter que ce projet a été conçu de manière à ne nuire en rien aux beautés naturelles des chutes du Haut-Zambèze.
Cette compagnie étudie aussi les moyens de transmettre un jour l'électricité jusqu'au « Witwatersrand » le district des mines du Transvaal.
Actuellement la voie ferrée atteint la frontière sud-est du Congo belge à l'endroit appelé « Star of the Congo » et selon toutes probabilités elle rejoindra rapidement le lac Tanganyka pour traverser l'Afrique dans toute sa longueur reliant ainsi le cap au Caire, l'une des plus audacieuses entreprises que l'esprit humain ait jamais osé concevoir. Pour ce qui concerne le développement et l'exploitation rationnelle de ces vastes contrées, hier encore perdues dans le centre africain, le rôle des réseaux de voies ferrées peut être comparé à celui que jouent dans le corps humain les veines et les artères.
Ainsi qu'un éclaireur diligent, le fil télégraphique, « African Transcontinental Telegraph », devance la ligne du chemin de fer, et, d'Europe, il est possible aujourd'hui de lancer un télégramme jusqu'à Ujiji, situé à l'est du lac Tanganyka, la localité où Stanley rencontra Livingstone.
Par un coucher de soleil où les eaux du Zambèze devenaient pourpres, puis brillantes comme de l'or en fusion, nous avons franchi en canot les dix kilomètres qui, en amont des chutes, nous séparaient de la station missionnaire de Livingstone où nous avons fait un séjour plein d'intérêt chez M. et Mme Louis Jalla. Ainsi qu'on le sait, M. Louis Jalla, et son frère cadet, M. Adolphe Jalla, ont été parmi les premiers collaborateurs du regretté M. Coillard,
^:^uAJLÙ&
Nous débarquons près de la station missionnaire de Livingstone
le fondateur de la Mission de pionniers du Haut- Zambèze. Quoique jeune encore, M. Louis Jalla est aujourd'hui, non seulement le vétéran des missionnaires du pays des ba-Rotsi, mais encore le doyen des blancs qui habitent cette région.
Outre son œuvre sur la station même, M. Louis Jalla a aussi entrepris un travail intéressant parmi les jeunes noirs qui habitent le « seulement » de Livingstone. C'est la tête de ligne de la voie ferrée du cap au Caire. Livingstone, cette ville née d'hier, dont les premiers fondements ont été creusés en 1905, aujourd'hui résidence du gouverneur, est déjà éclairée à l'électricité. Elle sera prochainement dotée d'une grande église. Elle possède une gare, un hôpital, un bureau des postes et télégraphes et plusieurs magasins.
Les autorités reconnaissent que les crimes et les délits ont diminué dans une notable proportion depuis que M. Louis Jalla a créé une école du soir
au «seulement» de Livingstone. Cette école, ainsi que les cultes, ont lieu dans le « Coillard's Mémorial Hall », jolie chapelle démontable que les amis anglosaxons de M. Coillard lui avaient envoyée d'Europe. Bonne manière, il nous semble, de perpétuer la mémoire du missionnaire-pionnier du Haut-Zambèze .
Tout récemment, et près d'ici, quatre voyageurs qui remontaient le Zambèze en canot ont fait naufrage par suite de l'attaque imprévue d'un hippopotame.
Léwanika, le roi des ba-Rotsi, qui réside à la
A la station missionnaire de Livingstone
capitale Léalouyi, située de quatre à cinq cents kilomètres au nord-ouest des chutes Victoria, se considérait, il y a peu de temps, comme le souverain absolu d'une vingtaine de tribus dont il avait fait ses vassales par la force des armes.
Au point de vue géographique, la superficie de son royaume était limitée au nord par la ligne du partage des eaux du Congo et du Zambèze ; à l'est
elle confinait à la rivière Kafoukué, et, à l'ouest au vingtième degré de longitude est de Greenwich ; sa frontière sud était formée naturellement en partie par le Zambèze et le cours du Linyanti, ou Chobé. Par conséquent le pays des ba-Rotsi était approximativement compris entre le douzième et le dixhuitième degré de latitude sud et le vingtième et le vingt-neuvième degré de longitude est de Greenwich.
En io,o5, au cours d'un différend survenu entre le Portugal et Léwanika à propos de la frontière est de la colonie d'Angola et de la frontière ouest du pays des ba-Rotsi, le roi d'Italie, qui avait accepté cet arbitrage, a réduit la frontière ouest du pays des ba-Rotsi jusque près du vingt-deuxième degré est de Greenwich.
Aujourd'hui, d'après les traités que le roi Léwanika a conclus avec la « British South Africa Company », son royaume est compris dans la Rhodésia du nord-ouest.
En 1895, le roi Léwanika était un autocrate absolu qui avait droit de vie et de mort sur chacun de ses sujets. Les habitants, le sol et ce qu'il renferme, y compris les produits de la terre, tout appartenait théoriquement au roi. Aujourd'hui le royaume des ba-Rotsi est divisé en districts, à la tête de chacun desquels se trouve un officier civil ; leur supérieur hiérarchique, l'administrateur, réside au siège du gouvernement, à Livingstone, la nouvelle ville fondée sur la rive gauche du Zambèze, non loin des chutes Victoria.
La chapelle érigée au „ seulement " de Livingstone en souvenir de M. Coillard
L'administrateur exerce un contrôle et une surveillance sur tous les chefs de district et les questions importantes lui sont soumises. Il compte parmi ses principaux collaborateurs l'officier d'état civil, le commandant de la police indigène, le médecin, le directeur des postes et télégraphes et celui des douanes. Aujourd'hui le royaume des ba-Rotsi, autrement dit la Rhodésia du nord-ouest, bénéficie du régime des douanes.
Pour le moment, Léwanika et ses chefs exercent encore la juridication civile, mais il est probable qu'elle passera peu à peu entre les mains des officiers civils européens.
D'après la convention conclue avec la « British South Africa Company », la Rhodésia du nord-ouest a été ouverte à la colonisation, sauf la vallée du bo-Rotsi proprement dite où se trouve la capitale Léalouyi et où réside Léwanika. Suivant la proclamation de mars 1904, les indigènes doivent payer une taxe annuelle de Fr. i2.5o et le produit des taxes est dépensé en grande partie, pour
La gare du „ seulement " de Livingstone
des services ou travaux publics dont profite le pays.
Prenons comme exemple ce qu'était le service des postes il y a douze années, et ce qu'il est aujourd'hui. Jadis, au pays des ba-Rotsi, les lettres ne parvenaient à destination qu'après de longs mois et des risques sans fin : des indigènes, dressés à cet effet, et marchant deux par deux, les transportaient piquées au bout de longs bâtons. Il arrivait que pour échapper aux bêtes fauves ou autres dangers, ces facteurs d'un nouveau genre retournaient sur leurs pas et même parfois renonçaient à leur course.
Le service des postes et télégraphes, qui s'est récemment beaucoup développé dans la Rhodesia du nord-ouest, compte actuellement onze bureaux de poste proprement dits et huit bureaux d'où l'on peut télégraphier ; en outre, des routes postales ont été établies dans les parties les plus éloignées du pays.
Au cours de l'exercice 1908- 1909, les bureaux de poste de la Rhodesia du nord-ouest dépêchèrent 163,766 lettres et en reçurent 128,414. Le total des
Notre départ de Livingstone
envois postaux de tous genres qui passèrent par ces bureaux se monta pour les expéditions à 187,772, et le nombre des réceptions atteignit le chiffre de 199,433.
C'est en 1895, au cours du voyage d'exploration fait dans cette partie de l'Afrique, que, à Léalouyi, capitale du pays des ba-Rotsi, j'eus le privilège d'être pendant plusieurs semaines, dans sa hutte, l'hôte de feu le missionnaire-pionnier Coillard, l'émule de Livingstone.
M. Coillard m'avait mis en relation directe avec le roi Léwanika.
Il faut rendre justice à l'œuvre de civilisation chrétienne que, sous les auspices de la Société des Missions évangéliques de Paris, M. Coillard et ses dévoués collaborateurs ont entreprise dans ces contrées sauvages, où surtout pendant les premières années, ils eurent à lutter contre des difficultés et des souffrances sans cesse renouvelées dont nous n'avons aucune idée en nos pays civilisés.
Aujourd'hui, quoique n'étant pas encore chrétien, Léwanika à été pourtant transformé par le christianisme, lui qui, il y a peu d'années, était un despote cruel et sanguinaire. Il avait un code de supplices plus horribles les uns que les autres ; toutes ces horreurs sont choses du passé.
Jadis Léwanika célébrait le renouvellement de la lune en se livrant avec ses chefs à de terribles scènes d'orgies, souvent terminées par le meurtre. Or, depuis quatorze ans, il n'a pas touché aux boissons spiritueuses.
Léwanika tirait autrefois le plus clair de ses revenus de razzias d'esclaves, coutume barbare à laquelle il a renoncé depuis longtemps. De plus, il a libéré, en 1906, les esclaves ou serfs domestiques qui se trouvaient dans le pays.
Pour nous qui jouissons des bénéfices de dix-neuf siècles de christianisme, il est difficile de nous représenter tout ce que le paganisme entraîne d'horreurs à sa suite. On peut affirmer, sans se tromper, que la définition du paganisme est l'égoïsme poussé juqu'au cynisme le plus absolu.
Quoi qu'on en dise, le principe de la charité est un produit direct du christianisme et il ne se rencontre à aucun degré en contrée païenne.
Par charité, nous entendons surtout parler des rapports qui régissent les êtres humains entre eux, et non pas des hôpitaux, des établissements hospitaliers de tous genres qui abondent dans nos pays civilisés. En pays païens on trouve, autant d'orphelins, de
Coup-cVœil sur la ville du Cap
miséreux, d'estropiés et d'aveugles qu'en Europe ou aux Etats-Unis ; mais personne, hors les missionnaires, ne se préoccupe du sort de tous ces malheureux. On ne trouve les vrais principes de la charité pas plus chez les ba-Rotsi païens du Haut- Zambèze que chez les sectacteurs de Confucius, en Chine, ou chez les boudhistes aux Indes.
En assistant à la célébration du Jubilé de Morija et en parcourant le pays, tout voyageur aurait pu constater les résultats encourageants que la Société
des Missions évangéliques de Paris peut enregistrer au pays des ba-Souto après soixante-quinze années de persévérant labeur ; cette œuvre missionnaire a engendré celle qui a été entreprise sur le Haut-Zambèze au pays des ba-Rotsi.
Il y a vingt-cinq années à peine que les missionnaires de la Société des Missions évangéliques de Paris ont apporté les principes du christianisme dans cette région du Haut-Zambèze.
Avant leur arrivée, le pays des ba-Rotsi pouvait être appelé un pays de sang ; aujourd'hui plus de trente missionnaires et aides-missionnaires habitent huit stations échelonnées le long du Zambèze sur un parcours de cinq cents kilomètres.
Ces stations peuvent devenir des centres d'évangélisation, d'éducation, de transformation dans la manière de vivre et de penser, bref, des noyaux de civilisation chrétienne.
Quoiqu'il y reste encore beaucoup à faire et que les conversions proprement dites n'y soient pas nombreuses, n'est-ce rien que l'abolition de l'esclavage, la suppression de l'infanticide, du pouvoir des sorciers et des cruels supplices dont la pensée seule fait frémir d'horreur? Il faut arriver à la conclusion que dans nos pays civilisés, nous devons tout au christianisme qui, siècle après siècle, a profondément modifié notre manière de voir et d'agir.
Le XXme siècle sera, mieux encore que le XIXme, le siècle où les Missions en pays païens prendront une grande envergure. Nous en avons eu récem-
Dans le parc de „ Groote-Schur
ment une preuve, en prenant part, en juin 19 10, comme délégué spécial du comité exécutif, à la remarquable conférence universelle missionnaire d'Edimbourg, qui a démontré par des faits la marche conquérante du christianisme dans le monde entier. Le i3 juin, le lord-maire d'Edimbourg, entouré de ses conseillers, a donné une magnifique réception à laquelle cinq mille personnes avaient été invitées. Le lendemain, lord Balfour of Burleigh, président honoraire, a ouvert la conférence universelle missionnaire L'archevêque de Canterbury, qui officiait il y a quelques mois aux obsèques d'Edouard VII, a
prononcé l'un des discours d'ouverture en souhaitant la bienvenue aux douze cents délégués, sans compter un nombre au moins triple de visiteurs, qui représentaient cent cinquante-neuf sociétés de missions évangéliques.
La Société des Missions de la Suisse romande avait délégué son secrétaire général, M. Grandjean, qu'accompagnaient M. Henri Junod missionnaire en Afrique et le pasteur Bugnion. La Société des Missions évangéliques de Paris était représentée par son directeur, M. Bœgner, et plusieurs autres délégués.
Divers journaux politiques influents ont suivi avec attention les délibérations de la conférence et, ainsi que l'a fait remarquer le « Daily News », Tune de ses caractéristiques a été l'union dans un même sentiment de l'importance du but à atteindre; les chefs des. dénominations religieuses évangéliques les plus diverses, depuis les hauts dignitaires de l'Eglise anglicane jusqu'aux non-congrégationalistes, se sont tendus une main fraternelle.
Un grand nombre de laïques influents ont pris une part active à la conférence dont John Mou a rempli les fonctions de président effectif; parmi eux Sir Andrew Fraser, le gouverneur du Bengale ; l'homme d'état, W.-H. Bryan, qui a été le concurrent de Taft aux dernières élections présidentielles des Etats-Unis, etc. Mais j'allais omettre de mentionner le Dr Capen, de Boston, qui fut l'initiateur, au Canada et aux Etats-Unis, du « Laymen Movement » soit du travail qui a été fait récemment parmi
les laïques, surtout hommes d'action et hommes d'affaires, pour les intéresser à l'œuvre missionnaire et avoir leur appui. Ce travail qui a donné de magnifiques résultats mériterait d'être étudié et suivi dans tous les pays. On a comparé la conférence universelle d'Edimbourg aux grands conseils œcuméniques du passé... avec cette différence, que jadis les débats en étaient âpres et souvent d'une grande violence ; tandis qu'aujourd'hui, véritable trêve de Dieu, les membres de la conférence se sont réunis dans un esprit de bonne volonté et de bienveillance réciproques en vue des résultats pratiques à réaliser. J'ajouterai que plusieurs orateurs ont aussi parlé de l'œuvre internationale des Unions chrétiennes, soit de jeunes gens, soit de jeunes filles, en appréciant ces œuvres, non seulement au point de vue évangélique, mais comme « œuvre d'union » parmi les différentes églises.
Il était émouvant d'entendre des Africains, des Chinois, des Japonais, des Coréens, des Hindous eux-mêmes preuves vivantes de la puissance régénératrice des principes chrétiens, — exposer en termes excellents et souvent pathétiques, combien leurs patries respectives requéraient actuellement le secours et les lumières du christianisme.
Il ne faut pas se dissimuler que la tâche à accomplir est immense. Et pourtant que d'éclatantes victoires peuvent déjà être enregistrées ! L'autre jour, cinq cents jeunes étudiants de l'Université de Pékin ne se sont-ils pas engagés volontairement pour aider
à révangélisation de leur propre pays? On sait le développement que l'œuvre missionnaire a pris en Chine ces dernières années, où l'on compte aujourd'hui trois mille neuf cents missionnaires évangéliques, qui, sans parler des stations secondaires, ont des champs d'action dans plus de cinq cents villes de l'immense empire du Milieu.
Nos souvenirs de la conférence mondiale de Tokio, 1907, et du centenaire missionnaire de Chine à Shanghaï sont encore bien vivants. Au Japon, le christianisme est non seulement implanté, mais naturalisé, ainsi qu'en font foi les quatre-cents églises japonaises évangéliques déjà organisées.
En 1876, l'Afrique, sauf les colonies côtières, était le continent noir, inconnu, mystérieux; nous y comptons à l'heure qu'il est deux mille cinq cents missionnaires qui ont créé quatre mille écoles. Que dire du travail déjà accompli en Uganda, dans le district des Grands-Lacs, au Congo, sur le Haut- Zambèze, au Basoutoland et dans nombre d'autres contrées africaines. Combien ces courageux pionniers de l'Evangile, les missionnaires dispersés dans les parties les plus reculées de la terre, ne devraient-ils pas être, plus encore qu'ils ne le sont, entourés de symphathie et aidés au point de vue matériel? Leur œuvre est civilisatrice dans l'acception la plus noble et la plus élevée de ce mot.
Afin d'être juste, il faudrait encore citer tous les services que de nombreux missionnaires ont rendus à la science, surtout à la géographie et à la philolo-
gie, et dire combien, comme explorateurs, ils ont étendu le champ des connaissances humaines.
Les prochaines années constitueront, selon toutes probabilités, une époque décisive dans l'histoire de
Cap de Bonne-Espérance
l'humanité. Il est probable qu'elles auront dans l'évolution de la race humaine, une importance plus grande que celle de bien des siècles dans le passé. Si elles sont bien employées elles pourront compter parmi les plus glorieuses de l'histoire du christianisme.
A notre retour au Cap, nous avons dû prendre la parole dans plusieurs meetings. En outre, Madame Bertrand a pu faire part à l'Union chrétienne des jeunes filles du Cap, comme cela avait été déjà le cas
à Blœmfontein, de l'initiative qu'elle avait prise en fondant à Mafubé, dans l'East-Griqualand, une activité unioniste parmi les femmes noires.
Nous avons été invités à assister à la séance historique du Parlement qui a ratifié la Confédération des Etats de l'Afrique du Sud. Ainsi que l'a fait observer le gouverneur du Cap dans le discours prononcé à cette occasion, ce fait marquera comme l'un des plus importants de l'histoire du Sud-Africain.
En réunissant en une confédération la colonie du Cap, le Transvaal, l'Etat d'Orange et le Natal, les barrières douanières n'existeront plus dans ces quatre états. Sans parler de tous les autres avantages créés par ce nouvel ordre de choses, une ère économique nouvelle s'ouvre pour cette vaste contrée qui couvre une superficie de plus de sept cent cinquante mille kilomètres carrés.
L'ouverture du premier parlement de «l'Union» qui aura lieu le 4 novembre 19 10, sous la présidence du duc de Connaught, représentant le roi d'Angleterre, sera sans doute le prélude d'une ère de grande prospérité pour l'ensemble des Etats confédérés du Sud-Africain.
Ensuite le duc de Connaught se rendra aux chutes Victoria du Haut-Zambèze et il recevra, le 14 novembre, au settlement de Livingstone, Léwanika, roi des ba-Rotsi.
Il est peut-être intéressant de mentionner, que « Groote Schur», le superbe domaine adossé aux flancs de la montagne de la Table, et créé par feu
Cécil Rhodes, deviendra désormais la résidence du premier-ministre de la nouvelle Confédération, qu'il soit anglais ou boer.
La veille de notre départ, je suis invité au dîner du City Club, en l'honneur de l'ancien premierministre, le Dr Jameson, l'un des délégués choisis pour se rendre en Angleterre en vue de la ratification de la nouvelle Confédération des Etats du Sud- Africain par les Chambres et le Roi. Nombre d'hommes intéressants prennent part à ce dîner historique, entre autres F.-W. Smith, le maire de la ville du Cap; Hon. E. Walton, l'ancien Trésoriergénéral ; l'ancien ministre des Travaux publics, etc.
La table du banquet est gracieusement ornée de fleurs et de flots de rubans rouges, jaunes, blancs, bleus et verts ; ce sont les couleurs des différents états qui formeront « l'Union of South-Africa ».
Le maire de la ville du Cap et l'ancien premierministre prononcent des discours d'un esprit élevé, inspirés qu'ils sont par le plus chaud patriotisme; ils insistent sur les bienfaits que créera la nouvelle Confédération des Etats du Sud-Africain.
Le jour suivant nous nous embarquons à bord du « Kildonan Castle » pour notre retour en Europe. Le Dr Jameson et Sir Charles Metcalf, l'ingénieur en chef de la ligne ferrée du Cap au Caire, se trouvent parmi les passagers : nous aurons avec eux plus d'une conversation intéressante.
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