INCIDENTS FRÈNÈE ET LORIN
Dès ma prise de commandement, je me trouvai en présence de deux incidents qui faisaient toucher du doigt, pour ainsi dire, le degré de tension de la situation dans les deux régions qui, dès l'abord, appelaient le plus spécialement l'attention :
La zone forestière de l'Est et la zone de l'Extrême-Sud.
Zone forestière de l'Est. — Incident Frénée. — Notre occupation avait été poussée sur le revers Ouest de la forêt, dans la vallée de l'Itomanpy, jusqu'à Midongy (1), où avait été créé un poste formant le siège d'un secteur. C'était en réalité notre poste avancé du Sud au contact immédiat avec les épais massifs forestiers occupés par les Andrabé insoumis. A la fin d'août, le lieutenant Frénée, oflTicier-ad joint du secteur de Midongy, s'était rendu en forêt à un rendez-vous que lui avait donné le chef Tsiadiso, qui semblait décidé à se soumettre. L'entrevue avait eu lieu sans incident le 23 août. Comme le lieutenant Frénée
(1) Cartes 1 et 2.
FÉRIODE PEÉPARATOIRE
rentrait avec son détachement de 32 fusils, il fut brusquem'înt assailli en forêt par les gens de Tsiadiso, qui l'avaient suivi sous bois. Le lieutenant était traversé de part en part par une sagaie. Deux de ses tirailleurs étaient tués. La petite troupe parvint à gagner le mamelon de Befotaka où elle s'organisa défensivement et où elle résista pendant deux jours à plus de 300 rebelles; malgré sa blessure, qui semblait mortelle, le lieutenant Frénée, porté sur une civière, gardait le commandement, secondé par le soldat Ehrentrant, seul Européen l'accompagnant. Celui-ci faisait preuve du plus beau sang-froid, assurant
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sous le feu de l'ennemi l'enlèvement des blessés et des tués ainsi que de leurs armes, organisant la défense de la position et faisant sans retard parvenir à Midongy un billet demandant simplement un gradé de renfort et des munitions. Ce fut le
capitaine Lespagnol, commandant le secteur, qui arriva luimême avec 35 fusils, dispersa l'adversaire, dégagea la reconnaissance et la ramena à Midongy. Le lieutenant Frénée, que le soldat Ehrentrant avait, tout en assurant la défense, soigné avec le plus grand dévouement, échappa à la mort par miracle; quelques mois plus tard, la croix de la Légion d'honneur et la médaille militaire venaient récompenser ces deux braves.
Zone de l'Extrême-Sud. — Incident Lorin. — Dès le mois d'avril, la pénétration, qui s'était limitée jusque-là à la ligne du Mandraré à l'Ouest de Fort-Dauphin, avait commencé en pays Antandroy, sur la rive droite de cette rivière. Les postes
Imanomio
d'Antanimora, d'Ambovombe avaient été créés, mais le pays traversé n'était pas acquis pour cela, car, le 7 octobre, le lieu-
tenant Lorin, dirigeant, sur la rive droite du Mandrare, à l'Ouest (ïlfotiaka, la construction d'une route à la tête de cinq tirailleurs indigènes au milieu de la tribu des Analavé, qui était considérée comme soumise, avait été subitement assailli par une quarantaine d'hommes à la traversée d'une clairière; deux de ses hommes sur cinq étaient tués, lui-même sérieusement blessé d'un coup de sagaie. Il se maintenait néanmoins pendant six heures contre ses adversaires, tandis qu'un des trois tirailleurs qui lui restaient réussissait à se glisser à travers les assaillants et à chercher un renfort qui venait le dégager.
Il s'agissait de remédier sans retard à la situation créée par ces deux incidents.
Je prescrivis donc au capitaine Lespagnol, commandant le secteur de Midongy, de prélever tous les éléments disponibles de son secteur pour rouvrir le chemin de Midongy à Befotaka et pour créer un poste de 100 fusils en ce dernier point, aux lieux mêmes oii avait été assailli le lieutenant Frénée, afin de ne pas laisser à des adversaires aussi nombreux et agressifs que les Andrabé l'impression que nous soyons restés sous le coup d'un échec et d'affirmer notre installation au milieu d'eux; application de ce principe primordial que tout pas en avant doit être sanctionné par l'occupation effective et que le terrain, une fois gagné, ne doit jamais être évacué. Le poste fut créé le 20 octobre, mais il était formellement prescrit de se Hmiter à cette mesure, de rester sur la défensive et de ne s'engager dans aucune autre opération contre les Andrabé avant qu'un programme d'ensemble ait été adopté.
D'autre part, le commandant du cercle de Fort-Dauphin faisait châtier les Analavé, auteurs de l'agression contre le lieutenant Lorin, par une reconnaissance dirigée par le lieutenant Colombat, son officier-adjoint ; mais, là aussi, je donnai comme instructions formelles d'arrêter toute pénétration ultérieure jusqu'à nouvel ordre. Au commandant de Fort-Dauphin, qui me proposait la création du poste de Beloha, en plein pays
Antandroy, sur la rive droite de la Manambovo, je télégraphiais le 15 octobre :
<( Prière de n'engager aucune nouvelle progression afin d'éviter incidents et action militaire jusqu'à bonne saison prochaine. Ligne conduite absolue est maintenir statu quo et positions acquises et se limiter à ligne postes existants en avant Mandraré pour protéger cette ligne et ne pas s'étendre plus à l'Ouest. Occupation Beloha à ne pas envisager pour le moment. »
Je lui écrivais en même temps :
« Il importe en effet qu'il y ait simultanéité absolue
dans la ligne suivie entre les circonscriptions voisines; or, le commandant Lucciardi, dans le cercle de Tulear, conformément aux instructions du Général, a ajourné toute pénétration active du pays Mahafaly; il se borne à isoler les groupes réfractaires, à chercher à les pénétrer ou à les dissocier par des influences politiques et à fortifier les postes existants. Si ces moyens ne suffisent pas, il sera temps de prendre, au retour de la belle saison, une autre ligne de conduite.
)) Pour le moment, il en résulte qu'un poste à Beloha (1) serait tout à fait en l'air, sans aucun appui du côté Ouest et séparé, en cas d'incident, des renforts de l'Est par la Manambovo.
» Actuellement, la fièvre jaune arrête la relève des Sénégalais. L'expédition de Chine arrête la relève des cadres de l'infanterie de marine, il serait donc impossible de vous renforcer le cas échéant. Vous devez néanmoins maintenir de la manière la plus solide les situations acquises entre le Mandraré et la Manambovo. Mais, ce qui importe, c'est de ne pas ouvrir de chapitres nouveaux qui, par engrenage, nous mènent au delà de ce que nous voulons. »
Ce qui importait, en effet, et c'était la raison même de la création du commandement du Sud, c'était d'empêcher la pénétration de se poursuivre sur tous les points à la fois, avec des moyens souvent insuffisants, au risque d'échecs qui nous auraient engagés malgré nous en obligeant à y remédier sur-lechamp et de subordonner l'action de chaque cercle à un programme d'ensemble pour tout le Sud, programme qu'il fallait
(1) Beloha est porté sur le croquis (e) à la gauche du volume.
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tout d'abord étudier et préparer sur place. Le plan d'action une fois adopté, la besogne s'engagerait sur un seul point à la fois, où il serait alors possible de porter tout l'effort, en prélevant, s'il était nécessaiie, sur les effectifs de régions momentanément réser\'ées, et en n'ouvrant successivement de nouveaux chapitres qu'après avoir complètement terminé les précédents. Cette conception avait pour conséquence de maintenir provisoirement le statu quo dans la plus grande partie du commandement; il n'en résultait aucun inconvénient pratique, puisque nous entrions dans la mauvaise saison et que cinq mois nous séparaient de l'époque la plus favorable aux marches et opérations; néanmoins, la ligne de conduite que j'estimais indispensable d'imposer n'était pas sans susciter des impatiences locales, absolument naturelles, puisqu'elles témoignaient surtout du désir d'action qui animait chacun, mais qui n'en devaient pas moins céder devant l'obligation d'une conception d'ensemble méthodique et suivie, la seule efficace.
J'utilisai cette période à une série de reconnaissances dans la zone forestière, qui permissent d'arrêter les premières lignes du programme.