UN JO U K D’OR A O K
L’an des trois jeunes gens, peintre déjà célèbre parmi ses amis, s’appelle Jérôme Alain. Léger autant qu’actif, c’est un de ces papillons étourdis que l’on ne parvient à fixer qu’en leur enfonçant des épingles au milieu du corps. Maurice, son hôte, qui est parvenu , non sans peine , à retenir Jérôme quelques jours dans sa villa, s’étonne de le voir immobile contempler langoureusement le vaste horizon des montagnes. Il en fait tout haut la remarque et prie son second ami de se joindre à lui pour féliciter le peintre de sa sagesse et de sa tranquillité ; mais Lucien, qui arrive d’Allemagne, le pays des songes, où il a terminé ses études, est absorbé luimême dans une vague admiration. Maurice , n’obtenant pas de réponse, se tait, puis bientôt rêve à son tour.
Ils étaient commodément étendus dans d’immenses fauteuils de granit creusés par la mer. Auprès d’eux, Maurice avait fait placer une corbeille remplie d’oranges qu’ils pe-
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laient avec distraction, et dont les écorces, pareilles à de longs rubans d’or, voguaient sur l’azur de l’eau. La lumière pénétrait avec peine, et par un détour gracieux, sur les roches de la petite anse. Elles étaient à moitié dans l’ombre, presque noires, tandis que leurs crêtes brillantes étalaient des parures de lichens jaunes, gris d’argent, et verts. La dernière tempête avait laissé sur les arêtes du granit des algues dont Maurice considérait les dessins étranges, œuvre d’insectes microscopiques. La mer continuait de se balancer en uu va-et-vient d’une mollesse incomparable. Parfois un flut empanaché, messager orgueilleux des tempêtes, se précipitait avec bruit vers le rivage ; mais, repoussé par son propre élan, il tordait son écume frémissante comme les tronçons coupés d’un serpent énorme. Les galets poudreux , desséchés par le soleil, s’entrechoquaient de plaisir sous les baisers des grands flots qui ranimaient leurs couleurs éteintes. A les entendre, ils étaient
UN JOUR D'ORAGE
exilés sur la jolie plage; ils eussent voulu être repris et roulés de nouveau. Les galets sont insatiables de mouvement et ne se trouvent jamais assez ronds! Des centaines d'anémones blanches, roses et violettes, mollusques en fleurs, égayaient les mousses baignées par l’eau transparente.
Lucien regardait avec étonnement, au milieu de ces mousses, de petits coquillages courir en tous sens avec une vivacité singulière : c’étaient des Bernard-l’IIermite cachés sous leur froc d’emprunt, méchants diables déguisés qui dévorent les doux habitants des coquilles, se logent dans la demeure que les malheureux ont construite avec leur propre substance, y vivent sans remords, et promènent triomphalement cette propriété acquise par le crime. Des crevettes diaphanes glissaient autour des Bernard-l’Hermite, échappant aux lentes anémones et aux crabes velus et honteux qui se cachent dans des retraites sombres.
UN JOUR D’ORAGE
Jérôme, l’œil perdu dans l’espace, n’avait pas cessé de regarder la chaîne des Alpes couverte de neiges et l’horizon gonflé de la mer.
— C’est beau, dit-il tout à coup en se relevant sur le coude, mais c’est impossible à rendre. J’ai l’immensité en haine; elle m’écrase. T’ai-je écrit, Lucien, que, depuis ton départ pour la savante Allemagne, je suis parvenu à me convaincre que l’infini n’existe pas ?
Le jeune étudiant, toujours attentif au mouvement des coquillages, ne répondit point à l’interpellation du peintre.
— Cher Jérôme, dit alors Maurice en riant, peux-tu m’apprendre où s’arrête l’étendue ?
— Très-volontiers: l’étendue s’arrête derrière les nuages, aux confins de l’air.
— Qu’est-ce que les étoiles?
— Des lampions négligemment accrochés, et que les brises légères du Midi culbutent par centaines.
UN JOUR D'O RAG E
— Le soleil ?
— Un feu nul entretenu, un appareil de lumière breveté sans garantie du Tout-Puis-
sant.
— La lune ?
— Oh ! mon cher, une lanterne qu’on a oublié d’éclairer.
Lucien, sans s’inquiéter d’une conversation qu’il avait dédaigné de suivre, dit au peintre avec enthousiasme :
— Cette mer est d’une couleur admirable ; quel bleu, mon ami !
— Assez de rêves, monsieur l’Allemand , répondit Jérôme; si vous vous perdez dans l’azur, nous ne vous retrouverons plus; j’espère qu’en bon patriote vous nous rapportez de l’étranger plus de science que de poésie.
— Mais puisque tu ne crois pas à la science, qu’est-ce que cela te fait? dit Maurice.
— J’aime mon pays, et je veux que nous soyons aussi avancés dans la connaissance des chimères, aussi forts en erreurs que ceux
UN JOUR D’OR AO B
de l’autre côté du Rhin.... C’est à toi que je m’adresse, Lucien, réponds à ma question.
— Laisse-moi tranquille, répliqua Lucien ; moque-toi du grand si tu ne peux pas le comprendre, et plaisante l’infini, mais respecte mon amour pour le bleu, pour la science et la poésie allemandes, ou je te bats.
— O bel étudiant germain ! je reconnais dans vos discours l’un des, meilleurs arguments des écoles que vous avez fréquentées.
— Jérôme, tu m’impatientes.
— Oui, cher Lucien, la mer est d’un bleu admirable; sais-tu pourquoi?
— I)is-le.
— Je te le demande à toi, grand chercheur des causes.
— Très-bien, tu veux t’instruire, pauvre ignorant. Connais-tu le Bosphore?
— J’y vais de ce pas.
— Son azur, mon ami, est dix fois plus
foncé que celui-ci, il est presque noir, et tu
répugnerais à le peindre : les choses réelles
UN JOUR D'ORAGE
manquent parfois de vérité ! J’ai fait une expérience avec l’eau du Bosphore, je l’ai mise dans une carafe, et elle est restée du plus pur indigo. Ce qui te prouve que la Méditerranée est bleue parce quelle est bleue.
— Non, c’est le ciel qui donne sa couleur à la mer, dit le peintre ; quand il est sombre, elle est sombre aussi.
— Sans doute le ciel peut la voiler, mais elle ne cesse pas pour cela d’être bleue ; le rouge pendant la nuit n’est-il plus le rouge?
— La science appliquée a toujours pour moi un faux air de mystification, repartit Jérôme.
Maurice riait sous cape du sérieux de Lucien, et comme une impertinence en provoque souvent une autre, il chercha du regard autour de lui quelque chose qui pût lui servir de prétexte pour se moquer de la naïveté du peintre.
UN JOUR D'ORAGE
Le malheureux Jérôme ne serait pas sorti entier ce jour-là des mains de ses bons amis, si l’apparition d’une jeune fille sur la haute passerelle qui conduit de la route au rivage n’était venue interrompre leurs méchants discours.
Cette fille portait le costume des montagnardes piémontaises •: la jupe d’indienne bleue très-courte , et un corsage noir ouvert sur une large pièce de drap rouge qui donnait à son teint bruni un éclat singulier. Elle était d’une beauté étrange. S’appuyant sur la rampe de la passerelle, elle regarda les jeunes gens avec une fixité pleine de hardiesse. De ses
UN JOUR D'ORAGE
grandes prunelles vertes entourées d’un cercle phosphorescent jaillissaient des étincelles.
Sur sa tête, qu’une masse de cheveux d’un blond ardent protégeait seule des ardeurs du soleil , couraient des lumières semblables à celles qui frémissent sur l’or en fusion. À sa ceinture pendait un sac de cuir sur lequel des cartes étaient grossièrement peintes.
Maurice, qui habitait le littoral depuis plusieurs années, reconnut une de ces femmes que les montagnards croient possédées du démon, et qu’ils appellent des devineresses.
— Mes amis, une diseuse de bonne aventure! s’écria-t-il.
— Elle est superbe! dit Jérôme.
— Si elle pouvait me révéler le secret de la divination? pensa tout haut Lucien.
Maurice, qui savait un peu le patois piémontais, appela la jeune fille. Elle répondit par un signe de tête, s’approcha d’un ravin qui portait en chantant ses eaux limpides à la mer, y but dans sa main creusée, et rafraî-
UN JOUR D’ORAGE
chit son visage couvert de poussière. Elle traversa ensuite le sable mouvant avec légèreté, et sautant sur les rochers comme eût fait une chèvre, elle tomba au milieu des trois jeunes hommes.
— Voilà une belle entrée! dit le peintre.
Lucien, Maurice et Jérôme comprenaient le bon italien, que la devineresse parlait avec facilité.
Après quelques phrases de politesse, renvoyées de part et d’autre , Maurice dit à la jeune fille de s’asseoir auprès de lui sur une petite roche que les rayons brûlants du soleil ne pouvaient atteindre, ce qu’elle refusa. Elle se tint debout, en pleine lumière. Ses beaux cheveux d’or brillamment éclairés formaient une auréole autour de son visage, et lui donnaient ce quelque chose de fantastique que les devins cherchent d’ordinaire dans l’ombre. La mer, qui commençait à gronder, venait parfois jeter en sifflant des flots d’écume à ses pieds.
UN JOUR D’ORAGE
— Qui de vous, signori, dit-elle, veut connaître sa destinée*/ Je suis plus voyante les jours d’orage; un éclair me montre le fond des cœurs, et l’Esprit aime à s’agiter en moi durant la tempête.
— Ce langage est plein de promesses, repartit Maurice en français. Allons, Jérôme, profite des bonnes dispositions de notre jolie sorcière.
— Commence, toi, répondit le peintre; cette femme me trouble !
— A Lucien donc! Je ne trouve pas la vie assez amusante pour en ôter les surprises, et je serais désolé de savoir ce que doit être mon avenir le plus probable.
Lucien, dans l’enchantement, pria la devineresse de lui dire sa gaie ou triste aventure.
„ La jeune fille avait auprès d’elle une roche aplatie ; elle chercha dans son sac le plus beau de ses jeux, en compta les cartes avec attention, le posa sur la roche, et le fit couper et
UN JOUR D’ORAGE
recouper au jeune étudiant. Ses yeux brillaient d’un feu sombre, qui eût fait penser à des montagnards que l’âme de Satan brûlait au fond de cette âme. Elle commença de parler avec une animation fiévreuse, suivant de son regard magnétique l’effet de ses discours sur le visage de Lucien.
— Toutes les douleurs de votre existence, lui dit-elle, vous sont arrivées à la même date ; vous avez fini parle remarquer malgré vous; mais vous êtes brave et vous avez lutté avec courage pour défier le sort. Cela me plaît î N’est-ce pas que le malheur est têtu ! Comme il s’acharne après ses victimes aux mêmes époques ! Pourtant, lorsqu’on lui résiste, on le lasse, et vous le vaincrez.... Je vois que la plus grande occupation de votre vie sera d’apprendre ce que les autres ignorent. Vous deviendrez fort savant, et votre réputation s’étendra dans le monde entier.... Vous ne vous marierez pas, et cependant vous serez heu-
reux.
UN JOUR D’ORAGE
— Malepeste! tu n’es pas à plaindre, s’écria Jérôme ; heureux et célibataire, le bonheur sans l’esclavage !
La devineresse frappa du pied avec impatience à cette interruption du peintre, et poursuivit :
— Je crois inutile de vous dire les petits événements de votre existence, quoique je les aperçoive très-bien, car vous êtes de ceux qui sont assez grands, assez élevés au-dessus des autres pour qu’il soit facile de tout lire en eux..,. A vous de me questionner maintenant !
— Pourrais-je connaître le titre de mon premier livre et le nom de la femme que j’aimerai? demanda Lucien.
La devineresse réfléchit un moment et répliqua :
— Votre premier livre? une chose écrite, imprimée!... c’est extraordinaire... je me trompe sans doute... mais non... oui, je vois plusieurs fois un mot : divination . Vous
UN JOUR D’ORAGE. 17
parlez des devins et des devineresses. Ah !
mon nom, Gésarine Borelü, y est tout entier... Mille grâces, signor, pour tant de gloire 1
— Gomment s’appelle la femme qui doit
faire mon bonheur? demanda encore Lu-
cien.
— Je n’ai point dit qu’une femme ferait votre bonheur, signor; rappelez-vous mes paroles : « Vous ne vous marierez pas, et cependant vous serez heureux. » Vous aurez de grandes affections pour plusieurs dames, mais vous n’aimerez d’amour que le savoir, comme j’aime l’Esprit!
— À genoux, Jérôme, dit Maurice.
— De quel crime suis-je coupable ?
— Tu as cru que Lucien pouvait devenir un suborneur ?
— Je me repens, je demande grâce, et je prie cette belle inspirée de me dire à moi quel sera le sujet de mon meilleur tableau.
— Impossible, repartit la devineresse qui
UN JOUR D'ORAGE
serra son jeu de cartes dans son escarcelle ; l’Esprit m’a quittée.
— Je vous payerai double.
— C’est par plaisir plus que pour l’argent que je devine, signor, répondit-elle avec fierté.
— Bravissima! s’écria Lucien ; voilà trois ans que je cherche une devineresse comme vous !
Et lui mettant sa bourse dans la main, il ajouta :
— Prenez ceci, je le veux!... A présent, Césarine , puisque je dois parler de vous dans mon premier livre, il faut que vous me racontiez votre histoire.
— Mon histoire commence à peine, ditelle, et je préfère vous raconter celle de la mia madré.
Lucien allait répliquer.
— La mia madré était aussi une devineresse, ajouta Césarine.
Elle se recueillit et sembla regarder au
UN JOUR D'ORAGE
dedans d’elle avec la passion qu’elle avait mise à regarder dans l’âme du jeune savant; puis elle commença ainsi :
UN JOUR D ORAGE
Le père de la mia madré était chevrier dans les marais des environs de Rome, et la femme du chevrier, mon grand-père, devinait l’avenir et guérissait les gens de la fièvre. Un soir, on l’enleva par ordre d’un monseigneur-cardinal, en disant qu’elle était sorcière. La femme du chevrier avait alors vingt ans et une beauté merveilleuse ; elle est prisonnière encore ou morte, monseigneur le cardinal dit qu’il ne s’en souvient plus... Le chevrier, mon grand-père, cacha sa fille après qu’on lui eut pris sa femme. Plus tard, la voyant belle, et découvrant que l’Esprit la poussait à prédire, il l’envoya dans le Génois
UN JOUR D’ORAGE
où il y a beaucoup moins de cardinaux qu’à Rome.
Sur le doux rivage de Gênes, la mia madré fut heureuse. Elle se tenait à l’entrée du port tout le jour ; on la consultait, et souvent on venait la chercher pour aller guérir la fièvre ou dire la bonne aventure dans les plus riches maisons de la ville.
Elle avait pour voisin de chambre un jeune montagnard qui partait chaque matin et rentrait chaque soir aux mêmes heures qu’elle.
Le garçon était de Giage, près du col Ardent, sur un plateau des Alpes marines. Il était très-beau de figure, grand de corps, courageux, travailleur, et bon comme un montagnard. 11 se nommait Giuseppe Borelli, et faisait la cour à sa voisine. Pendant trois années, la mia madré répondit en se moquant aux douces paroles de son amoureux; mais, un jour, elle prit plaisir à les entendre, et, finalement, elle épousa Giuseppe. Le chevrier,
UN JOUR D’ORAGE
fille que ce mariage le consolait de toutes ses peines.
Quatre ans de bonheur passèrent. Lorsque j’arrivai dans le monde j’étais bien attendue, et la mia madré se réjouit d’avoir une fille. Son Giuseppe eût préféré un garçon, parce qu’à Giage les filles ne sont point regardées comme des enfants. Je grandis et je connus toujours mon père triste : il regrettait sa montagne; mais la mia madré qu’il aimait de tout son cœur ne voulait pas le suivre à Giage. Pourtant, à l’entendre, rien n’était plus beau que le col Ardent, le col de Tende et la chaîne des petites Alpes. J’avais fini par le croire, et je rê’vais de courir dans les bois, sur les plateaux verts, et sous le grand ciel, au lieu de rester tranquille et sage à côté de la mia madré , pendant qu’elle disait la bonne aventure. Ma seule crainte était de ne plus voir dans la montagne la mer bleue et les vagues dont le mouvement occupait tous mes jours et toutes mes heures. Mon père, auquel je
UN JOUR D’ORAGE
parlai de mes gros soucis, me raconta que du plateau de Ciage on voit deux mers, celle d’Italie et celle de France.
Je venais d’avoir douze ans, lorsqu’un matin on reçut chez nous des nouvelles de Ciage par une lettre du curé. Le père de mon père, sur le point de mourir, appelait son fils auprès de lui; il gardait un troupeau depuis cinquante ans, et voulait le remettre pour la saison aux mains de Giuseppe; la lettre disait encore que mon père pourrait revenir dans le Génois au commencement de l’hiver.
Après la lecture de ce malheureux papier, le pauvre Giuseppe prit un grand bâton qui m’avait servi plus d’une fois à jouer au cheval dans notre chambre, nous embrassa, et nous dit adieu en pleurant.
— Reviendras- tu bientôt? demanda la mia madré .
— Oui, dans trois ou quatre mois... Æinsi, tu ne veux pas suivre ton mari, tu ne le veux pas? répéta mon père.
UN JOUR D’ORAGE
— Mais à Giage que ferais-je? je ne pourrais pas deviner, répondit-elle.
— Oh non! si M. le curé qui est le juge, le maire et le roi de notre village, savait que tu as tiré une seule fois les cartes, il te ferait chasser du pays comme une criminelle.
— Adieu, adieu, dit la mia madré.
F Je les adorais autant l’un que l’autre, et je m’écriai malgré moi :
— Ah ! vous me coupez le cœur en deux!
Mon père me saisit dans ses grands bras et me fit en sanglotant mille caresses.
— Yois-tu, ma Gésarine, murmura-t-il, ta mère aime mieux l’Esprit que nous.
Ah! signori, si vous aviez vu la mia madré après ces paroles ! Elle changea entièrement de visage; ses grands yeux noirs nous fixèrent avec désolation; sa voix mourante répéta deux fois : « Il faut que je choisisse ! » Elle mit ses deux mains sur son front, puis sur sa poitrine, et elle les écarta vivement, comme si
UN JOUR D’ORAGE
elle chassait quelque chose.... Enfin ses regards devinrent moins brillants, ses mains tombèrent le long de son corps, et elle perdit la connaissance d’elle-même... Mon père sanglota de plus belle; moi, je me mis à genoux devant la mia madré , je la suppliai de ne point mourir, et je lui jurai que je l’aimais plus que mon père... Elle revint à la vie.
— Partons, nous dit-elle, j’ai choisi !... C’est toi qui l’as voulu, Giuseppe ; Dieu veuille que
tu ne t’en repentes pas bientôt!
Mon père, fou de joie, n’entendit point ces dernières paroles. Il quitta la chambre en chantant un refrain de son patois qui finit par : in er piemonte ritornerai ! Quand il reparut, il nous dit qu’il avait acheté une mule. La mia madré sourit.
■ — Cornélia, dit mon père d’un air heureux à sa femme, je vois aujourd’hui l’amitié que tu as pour ton Giuseppe, qui t’a aimée seize ans plus que sa montagne.
Il fit un paquet de nos vêtements, descen-
UN JOUR D'ORAGE
dit devant nous l’escalier de notre maison, et trouva moyen de placer la min madrc , nos habits et moi, sur la mule.
— A Ciage ! s’écria-t-il, en jetant au ciel son grand bâton qu’il ressaisit ensuite par le milieu.
La mia madré riait dans le chemin de la joie de son Giuseppe, et pleurait de sa peine à elle.
Que la campagne me sembla jolie à voir!
Les orangers et les citronniers paraissaient couverts de neige; tous les arbres étaient en fleurs ou en fruits ; les oiseaux chantaient dans les buissons; les petites sauterelles au milieu des blés, les rainettes dans les oliviers, annonçaient de leur grosse voix le retour du beau temps.
Au coucher du soleil nous étions déjà sur une colline assez haute, et nous pouvions regarder par-dessus les vallons remplis d’orangers. Je crus que je devenais plus grande. A chaque instant mon père nous j etait des bottes
UN JOUR D'ORAGE
d’herbes odorantes. Nous montions toujours.
J’entendis des torrents gronder, et je les vis courir, briser leurs eaux sur les rochers avec de la belle écume blanche. Mon père et moi nous étions dans l’enchantement, mais la min madré était pâle et souffrante; le feu qui faisait briller son regard était éteint en elle ; sa main froide s’agitait convulsivement dans la direction de Gènes et semblait envoyer un adieu désespéré au mystérieux compagnon qu’elle avait quitté pour suivre mon père.
Elle essayait d’arracher de son cœur, la pauvre devineresse, le souvenir d’un amour que je connais à présent et qu’aucun autre ne peut remplacer. Get amour, mon père, pour ne pas déplaire à sa Cornélia , l’appelait l’amour de l’Esprit ; les montagnards le nomment la passion du Diable ; moi, je suis certaine que c’est Dieu et non Satan qui est en nous.
UN JOUR D’ORAGE
A ces mots, le peintre bondit sur son rocher et s’écria:
— Voilà un joli blasphème !
— Qui peut vous donner cette croyance?
demanda Lucien vivement.
— J’ai lu toutes les histoires des prophètes, répohdit Césarine, et ils n’éprouvaient pas, en voyant, autre chose que ce que nous éprouvons.
— C’est possible, répliqua le peintre, quant à l’impression; mais il s’agit justement de savoir si ladite impression vous arrive d’en haut ou d’en bas, du ciel ou de l’enfer!
— Comme il vous plaira, repartit la devi-
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neresse d’une voix brève... Voulez-vous que je continue? ajouta- t-elle en s’adressant à Lucien.
— Je vous en conjure, dit le jeune étudiant.
UN JOUR D'ORAGE
tait dans la nuit, tandis que la mer recevait les premières clartés du jour.
— J’ai quitté ce doux rivage plein de lumière, murmura la mia madré , et j’entre dans une nuit obscure dont je ne sortirai peut-être pas. Je ne vois rien que de vague dans ma destinée... tout est troublé, tout est sombre, tout est vide en moi ! l’Esprit irrité, jaloux de mon mariage, vient aujourd’hui de m’abandonner pour toujours... Je l’ai voulu... Césarine, ajouta-t-elle tout à coup, chère fille de mon sang, si tu pouvais deviner ce qui m’arrivera dans ce village! Essaye de lire à travers le voile de mes yeux jusqu’au fond de mon âme, où l’avenir de mon existence est écrit.
Elle me prit dans ses bras ; je me pressai contre elle; son regard fixe m’engourdissait tout entière ; elle appuya ses lèvres brûlantes contre les miennes... Mes paupières s’alourdirent et se fermèrent... J’essavai alors de deviner!... Mon cœur battait avec un grand
UN JOUR D'ORAGE
bruit qui se répétait dans mes oreilles et de chaque côté de mon front. Je ne sentis plus du tout ma volonté ; mais quelque main invisible conduisant mon esprit en voyage à travers les mois et les jours de l’avenir, j’aperçus une femme pâle au bord d’un lac noir. Je jetai- un grand cri en reconnaissant la rnia madré ; et je rouvris les yeux pour chasser F image...
— Que vois-tu, que vois-tu? me demandat-elle avec inquiétude. Dis-le-moi, Césarine: il est peut-être encore temps de retourner à Gênes!
Mon père, qui nous avait un peu dépassées, accourut en criant:
— Nous voici à Ciage !
— Tout est fini, dit bien bas lu mia madré.
Quel village ! et comme il me parut triste !
Les maisons étaient faites en voûte comme des caves; il fallait se coucher pour y entrer, tant les portes étaient basses. Mon père nous
UN JOUR D’ORAGE
dit que c’était à cause de la neige; la neige! ce mot fit trembler la mia madré .
L’une des maisons de Ciage appartenait à mon grand-père qui l’avait quittée pour aller garder son troupeau à deux heures de marche du pays. Pauvre maison ! pauvres chambres toutes nues! pauvres petites fenêtres étroites! pauvres meubles grossiers! comme la mia madré pleura en vous voyant! Moi, je regrettai notre petit logement de Gênes si bien orné, et la vue de la mer. On me coucha sur le lit; qu’il était dur! Mon père alluma un grand feu au milieu de la case; il n’y avait pas de cheminée, mais seulement un trou au toit; la mia madré ouvrit la fenêtre et la porte pour faire sortir la fumée. Bientôt une douzaine d’enfants envahirent notre demeure; leurs mères vinrent aussi : c’étaient nos voisines et nos petits voisins. Après nous avoir souhaité la bienvenue à Ciage, on nous apporta les deux plats qu’on offre aux étrangers: du macaroni aux haricots et une
UN JOUR D’ORAGE
tarte aux petits pois. Mon père eut l’air de se régaler; il remercia ses voisines, et prit plaisir à reparler son patois.
Tout à coup, un jeune garçon d’environ
quatorze ans entra; ses cheveux étaient emplis de poussière, ses vêtements déchirés avec intention ; il avait les bras croisés sur la poitrine et se tenait immobile, attendant, selon l’usage des messagers de mort à Ciage, qu’on fit silence autour de lui. Les femmes et les enfants se turent, et le jeune garçon prononça la phrase ordinaire :
— Le père n’est plus qu’une âme !
— Où est son corps? demanda le pauvre Giuseppe en pleurant.
— Les bergers et moi, nous avons apporté son corps à l’église de Ciage, répondit le messager. Que le fils du vieux me suive et vienne enterrer son père !
— Courage, sois un homme ! dit une femme au désolé Giuseppe, qui sortit en sanglotant.
UN JOUR D’OR AG R
Les voisines ramassèrent la cendre de notre foyer, elle s’en couvrirent la tête, et ce furent des gémissements sans fin. De leur côté, les enfants jetaient de tels cris que la mia madré me demanda, à moi qui ne le savais pas, ce que toute cette comédie signifiait. Comme nous n’entendions pas grand’chose au patois de Ciage, les voisines finirent par nous • quitter, au grand contentement de la mia madré , qui s’assit près du feu éteint, m’attira sur ses genoux , et fixa longtemps sur moi ses yeux gonflés de larmes. Il me vint l’idée de la distraire, et je lui demandai la permission d’ouvrir une armoire que nous avions devant nous. Elle m’appela curieuse, et me laissa faire.
L’armoire était pleine , et j’en tirai plusieurs costumes du pays : d’épaisses jupes de laine, des corsages qui serrent la taille et s’ouvrent sur une pièce de flanelle rouge, des chemises garnies de grosse guipure de Gênes formant collerette, de larges rubans de
UN JOUR D’OR AGE
velours et de soie pour rouler ses cheveux en couronne autour de la tête. La mia madré , qui avait toujours conservé ses vêtements de paysanne romaine, essaya l’un de ces costumes pour faire plaisir à son Giuseppe.
Lorsque mon père rentra, il était triste, abattu, mais en voyant sa femme habillée à la mode de Ciage, il sourit et l’embrassa de tout son cœur. Je lui dis de reprendre à son tour ses * habits de montagnard, que peu à peu il avait quittés à Gênes; il alla dans sa chambre et revint au bout d’un instant avec une culotte de drap roux fermée au-dessus du mollet par de gros boutons noirs, des bas de laine blanche, d’énormes souliers à boucles, une ceinture rouge autour des reins , un gilet très-long, une veste courte qui se prêtait cà tous les mouvements du corps, le haut bonnet de tricot écarlate, un manteau roulé sur l’épaule, et son bâton de pâtre à la main. Mon père était grand, beau, bien fait; ce' costume le grandissait et l’embellissait encore. La mia
madré prit plaisir à regarder son Giuseppe, et se leva sur le bout des pieds pour lui dire à l’oreille des paroles que je n’entendis pas. Mon père fit encore lui-même un paquet des vêtements dont nous avions le plus besoin,
amena la mule devant notre porte, et nous dit que nous allions partir pour rejoindre le troupeau. Il voulut me placer comme à Gènes à côté de la mia madré , mais je demandai «à courir en liberté autour de mes chers parents.
Le jeune garçon qui nous avait annoncé la mort du grand-père nous rejoignit hors du village; il s’appelait Baptiste, et il aidait à garder notre troupeau.
Nous voilà donc tous les quatre en route, la mia madré heureuse de quitter Ciage qui lui déplaisait, mon père content de se retrouver dans sa montagne, moi ravie de me sentir libre et d’avoir un jeune camarade qui paraissait tout disposé à m’obéir et à m’aimer. Au bout de deux heures de marche dans une
UN JOUR D'ORAGE
belle foret de mélèzes, nous étions auprès d’un grand chalet et de nos bêtes. Le temps était magnifique. Dans notre troupeau il n’y avait que des vaches blanches; elles portaient au cou des campanettes qui faisaient une jolie musique lente etdouce. En face de notre montagne, on voyait paître sur un escarpement le troupeau des vaches rouges; puis sur un grand plateau vert toutes les vaches mouchetées de noir ou de roux. Il y avait encore la montagne des veaux et celle des brebis.
Le chalet était encombré d’ustensiles pour faire cailler le lait et façonner le fromage. J’appris à porter sur la tète de grandes jarres pleines sans les répandre. Baptiste n’avait que deux ans de plus que moi, et il jouait encore de tout son cœur. Je m’amusais beaucoup.
La mia madré , assisé tout le jour ou couchée près de son Giuseppe au bord du torrent, ne parlait point de Gênes. La nuit, elle regardait durant de longues heures les étoiles brillantes, que mon père lui apprenait à recon-
UN JOUR D’ORAGE
naître. Elle riait de tout, mais aussi elle pleurait pour très-peu de chose. Lorsque mon père se levait de bonne heure, j’allais embrasser la mia madré dans son lit. Je la trouvais souvent extraordinaire. Elle répétait dix fois les mêmes mots. Un matin elle me dit avec des yeux brillants pareils à ceux que je lui avais vus au moment de notre départ de Gênes :
— Ni mari adoré, ni enfant ne consolent de l’abandon de l’Esprit. Comment ai-je pu être infidèle à celui qui emplissait mon âme de lumière? pourquoi ai-je quitté celui qui daignait encore faire tressaillir un cœur coupable? Je suis une ingrate, je me repens et je souffre.
La mia madré en prononçant ces paroles était fort pâle; elle n’avait plus sur les joues ces couleurs roses quelle avait prises dans la montagne, et que mon père, et moi nous étions si joyeux de lui voir; il me sembla qu’elle avait beaucoup maigri, et je la
UN JOUR D’ORAGE
quittai brusquement * pour lui cacher ma peine.
Le -soir, Baptiste parla pour la première
fois de r hiver et dit qu’il était très-amusant *
de le passer à Giage. Les maisons sont chaudes,
ajouta-t-il, lorsque la neige les recouvre; on
on a du bois de la commune autant que Ton
en veut; toutes les provisions sont faites; le
froid de la montagne est très-sain; on reste ensemble autour d’un bon feu, on travaille,
ou bien l’on va dans les grandes étables où
les jeunes garçons etlesjeunes filles chantent,
et où les vieux racontent de vieilles histoires.
Mon père écoutait Baptiste avec plaisir et
l’encourageait à continuer ; mais lamiamadre
éclata en sanglots et s’écria :
— Oh ! cela ; je ne le pourrai jamais, jamais I
Mon père très-ému lui dit que nous retournerions à Gênes aussitôt les premiers * froids; il eut toutes les peines du monde à la consoler, et le lendemain elle fut malade et garda le lit.
UN JOUR D’ORAGE
Le 25 juillet, jour de la fête de Saint- Jacques, patron de Ciage, mon père nous permit d’aller à la messe, la mia madré , Baptiste et moi. Nous nous arrêtâmes à Ciage, dans la maison de mon grand-père, pour mettre nos plus beaux habits. Baptiste nous dit de nous presser, que nous étions fort en retard. A notre entrée dans l’église, nous vîmes que la messe était commencée depuis longtemps. Je fis un peu de bruit pour trouver des places, malgré les recommandations de la mia madré. Lç curé de Ciage se retourna vers nous avec colère, et dit tout haut en italien :
UN JOUR D'ÛRAGB.j
— Qui se permet de troubler le recueillement dans la maison de Dieu?
Chacun alors nous regarda. Un brigasque qui était venu pour la fête et avait connu la ' mia madré à Gênes,- répondit au curé.
— C’est une devineresse !
, Les femmes, jalouses de nous voir mieux habillées qu’elles, répétèrent ce malheureux mot et allèrent jusqu’à dire :
— C’est une sorcière !
Alors le curé, voyant qu’on n’écoutait plus
la messe, s’écria d’une voix qui ressemblait à
celle du tonnerre :
— Les âmes possédées du démon doivent fuir les églises.
A ces paroles, la mia madré , Baptiste et moi, qui étions agenouillés près de la porte, nous sortîmes. Les enfants nous poursuivirent en nous accablant d’injures. Baptiste frappait à tort et à travers, mais les coups pleuvaient sur lui de toutes parts.
Depuis plus d’une heure nous avions quitté
IJN JOUR D’ORAGE. 43
ce pays détesté, que la mia madré se sauvait encore, croyant entendre derrière elle le galop des enfants de Ciage. La sueur qui coulait de son front se mêlait à ses larmes. Puvera, povcra mia madré! Enfin elle tomba épuisée au bord du torrent et murmura :
— Une devineresse 11e devrait jamais se marier!
Mon père était peut-être assis au bord de ce torrent qui voyait le désespoir de la mia madré , et il songeait peut-être en souriant au prochain retour de sa chère femme....
Mais les eaux qui se précipitaient à grand bruitdansla direction de notre chalet ne coururent pas aussi vite que Baptiste, qui arriva près de son maître la tête perdue, et lui redit toute la scène de l’église. Mon père vola jusqu’à nous; ses .yeux pleins de fureur et ses poings fermés menaçaient le ciel. Je l’aperçus au bout d’un sentier; la mia madré lui tournait le dos et remettait en natte ses longs cheveux que notre course avait entièrement
UN JOUR D’ORAGE
défaits. Gomme elle était belle ! En la regardant, toute la colère de Giuseppe tomba goutte à goutte avec ses pleurs.
— Cornélie, dit-il, tu n’étais pas faite pour
un pauvre montagnard entêté, et mon bon-
heur te rend bien malheureuse. Je te fais trop de chagrin, et tu cesseras de m’aimer un jour.
Il vint se mettre à genoux auprès de la mia madré, lui demanda mille fois pardon; puis tout à coup il la prit dans ses bras comme un petit enfant et l’emporta. Elle voulut descendre à terre , mais il lui répondit par de gros baisers. Ses cheveux n’étaient pas rattachés , ils traînaient dans la poussière ; j’ac-
courus pour les soutenir, et je les portai si gravement que la mia madré finit par rire de tout son cœur, mon père aussi et moi avec eux. Baptiste crut nous entendre gémir, et il accourut au-devant de nous; il pleurait encore, et me dit qu’il était bien étonné de nous voir si joyeux. Je lui racontai ce qui s’était
UN JOUR D'ORAGE
passé; alors il murmura très-bas d’une voix tendre :
— Lorsqu’on s’aime et que l’on se marie, l’amitié fait oublier tous les chagrins.
Le soir de ce jour la miamadre^ utlafièvre, et aucune des herbes de notre montagne ne put cette fois la lui enlever. Mon père lui jura qu’ après le mois de septembre nous quitterions le plateau de Ciage, et qu’il ne lui demanderait jamais d’y revenir. Cettepromesse parut rendre quelque force à la pauvre malade, eLcalma mon tourment.
Le 15 août approchait; c’est l’époque où les femmes de la Briga, de Bornigo et de Ciage viennent surprendre les pâtres dans les prairies, et font mesurer devant elles le lait que donnent leurs vaches, pour savoir à combien de fromages elles auront droit au % bout de la saison. La grande salle du chalet était toujours pleine; la mia madré se cachait souvent dans sa chambre; mais moi j’aimais à voir tout ce monde, et grâce aux
UN JOUR D’ORAGE
leçons de Baptiste, je commençais à bien parler le patois du pays.
C’était aussi le temps de la fenaison. La montagne des vaches blanches appartenant à la commune de la Briga, les jeunes filles et les jeunes garçons brigasques arrivaient par bandes pour couper le foin. Après la moisson, difficile et fatigante, la fenaison est une fête ;
, on travaille et l’on joue. Entre la part de prairie faite à chacun, il n’y a pour toute barrière que de hautes herbes auxquelles personne ne touche, car celui ou celle qui se permettrait d’y donner le moindre coup de faucille serait déshonoré. Les filles se tiennent sur les petits plateaux, et les garçons, avec leurs crochets de fer aux pieds, fauchent sur les escarpements. On chante en chœur, et souvent un mot jeté par quelque malin court d’un bout à l’autre de la troupe, se répète, et l’on entend au loin de nombreux éclats de rire. Les vaches écoutent ces bruits. Parfois Lune d’elles, reconnaissant quelque jeune
UN JOUR D'ORAOB.
voix , s’échappe , abandonne le troupeau quelle suit fidèlement d’ordinaire, franchit les barrières d’herbes qui la séparent de ses maîtres, et va se rouler à leurs pieds en mugissant. Chacun la nomme du nom de ceux à qui elle appartient ; on l’entoure, on lui parle, on la caresse. Baptiste et moi, nous allions à tous moments chercher ainsi l’une de nos bêtes. Les faneurs couchent sous les roches creusées, s’enveloppent dans des draps de laine, et se font un lit d’herbe sèche et parfumée. Ceux qui ne dorment pas regardent les étoiles, que tous les montagnards aiment, et ils chantent au milieu des nuits claires des cantiques à la madone, que les échos chantent après eux, que le grondement de l’eau accompagne, et auxquels répondent les voix des pâtres éloignés. Mon père a raison : la montagne est belle et gaie pour un montagnard !
Lu mia madré devenait chaque jour plus malade. Cependant aucune des femmes venues
UN JOUR D'ORAGE
de la Briga ou de Giage ne lui avait rappelé la scène de l’église. Baptiste prétendait savoir que beaucoup de gens, ayant eu connaissance de la maladie de la mia madré, s’étaient repentis de leur dureté envers elle, et que le
curé lui-même, qui était plus violent que
mauvais, avait dit trois fois en chaire qu’il ne fallait point condamner les pécheurs sans les entendre.
Lorsque le temps des mesurages fut passé, mon père recommença de soiguer la mia madré. Elle avait beaucoup changé, et elle était si faible qu’elle pouvait à peine se tenir debout. Mon père ne la quittait plus, et ne s’occupait guère du troupeau. 11 nous appela un jour, Baptiste et moi, et nous dit de nous préparer à conduire la mia madré au pic de l’Enfer, où les gens de la Briga, de Ciage, de San-Dalmas et de Tende, vont guérir leurs fièvres et retrouver leur appétit lorsque par hasard ils l’ont perdu.
Notre mule nous servit encore. Mon père
UN JOUR D’ORAGE
établit sur son dos la mia madré, et me recommanda cent fois d’être douce, bonne, sage, de bien soigner sa Cornélie, et de la ramener sans fièvre au plateau. Je lui promis en pleurant tout ce qu’il voulut. Baptiste se chargea de provisions pour quatre jours.
Nous étions déjà très-éloignés de mon père lorsque la mia madré me demanda de faire signe à son Giuseppe de venir auprès de nous; il accourut.
— Encore un adieu , murmura-t-elle en l’embrassant avec force, le dernier...
— Le dernier ! répéta mon père ; que dis-
tu, Cornélie? Si tu te sens trop malade, reste, je t’en conjure.
— Du courage, mon Giuseppe, ajouta-t-elle avec un doux sourire.
Nous partîmes. Il fallut passer dans de grands bois remplis d’enfants qui cueillaient des fruits sauvages. La mia madré ayant refusé de traverser la Briga, Baptiste nous fit escalader la haute colline de la Maschera,
U N JOUR D’ORAGE
descendre un peu à Saint-Sauveur et tout à fait à San-Dalmas, sur la route de Coni. Nous montâmes ensuite par le chemin de la Minière d’argent jusqu’au vallon des Merveilles; là, des figures d'hommes taillées dans le rocher nous montrèrent du doigt la Testa ciel Inferno. Une heure après, nous entrions dans la plus haute vallée du pic. Je comptai neuflacs; ils étaient noirs.;. La vision que j’avais eue le jour de notre arrivée à Ciage reparut à mes yeux... Piien ne m’avait encore semblé plus triste que cet endroit. Le soleil en se couchant avait répandu sur les roches une lumière couleur de flammes. Je n’aperçus que de petits arbustes desséchés, et pas un seul de ces beaux arbres qui montrent aux gens
que l’on peut vivre en paix là où ils ont
grandi. L’eau des lacs' dormait froide, immobile, au lieu- de chanter et de secouer son écume comme l’eau des torrents de la montagne des vaches blanches. Dans la cabane où s’abritent les malades qui viennent aux
UN JOUR D'ORAfiR. 5»
lacs pour guérir leur fièvre et retrouver leur appétit, il n’y avait personne. Aidée de Baptiste, je descendis la mia madré de notre mule, je l’entourai de couvertures et je la couchai dans la cabane; elle était très-lasse et ne tarda pas à s’endormir. Baptiste, après avoir mangé, suivit l’exemple de sa padrona , et je fisbientût comme mon petit compagnon.
Le jour nous éveilla tous les trois. En revoyant la vallée de l’Enfer, les lacs noirs, je me ressouvins encore de ma vision. Je suppliai la mia madré de retourner en arrière jusqu’aux lacs des Merveilles, qui guérissent aussi de la fièvre et sont moins désolants à regarder. Mais elle me dit que ce lieu plaisait à son âme, et qu’elle ne le quitterait point. ..Elle voulut aller s’asseoir au bord du lac • Lungo, et Baptiste l’y porta. Je puisai pour elle de l’eau glacée clans le lac; elle nous dit que cette eau lui faisait du bien et rafraîchissait sa poitrine en feu.' L’air était léger et pur. En immense troupeau de chèvres appa-
52 UN JOUR D’ORAGE
rut tout à coup sur les roches. Les bêtes impatientes, corne contre corne, se placèrent à l’entour du grand lac Lungo, et burent plus lentement qu elles ne voulaient, car l’eau leur parut froide ; il y en avait au moins deux cents, elles étaient ou blondes, ou noires, ou blanches. Les chevriers nous adressèrent quelques mots de bienvenue. La mia madré me dit quelle croyait se retrouver au milieu du troupeau de son père, et pleura doucement. Le soleil, un peu triste, sécha ses larmes sur ses joues et les larmes que la nuit avait versées sur les petits arbustes. Comme la veille, le soir venu, je couchai la mia madré dans la cabane; de même, elle eut l’air de s’endormir, et je me laissai prendre par le sommeil; mais, quand le jour m’éclaira, je cherchai en vain la mia madré auprès de moi. Je crus rêver encore... elle avait disparu î Je criai, j’appelai : Baptiste seul répondit. Je courus avec lui au bord du lac Lungo, la pauvre malade y était !
UN JOUR D'ORAGE
— Baptiste, dit-elle, prends la mule et va chercher ton maître. Il faut qu’il se hâte s’il veut m’embrasser avant que je meure.
Lejeune pâtre resta un moment épouvanté et immobile, puis il s’élança vers la mule qui passait à quelque distance, et partit au galop.
Mes yeux étaient secs et brûlants; je ne pouvais prononcer une parole, tant ma gorge était serrée par la douleur. Je tombai à genoux devant la mia madré , et je pris ses deux mains dans les miennes en tremblant.
— Gésarine, me dit-elle d’une voix claire, rien ne peut me sauver, je suis perdue, perdue... Ainsi, sois courageuse, poverina ; attends pour te désespérer que j’aie cessé de vivre. Je vais te parler de choses que tu ne raconteras jamais à ton père ni aux gens de Ciage. Écoute ! Je lis aujourd’hui dans mon âme aussi aisément que je lisais autrefois dans celle des autres. Je puis compter, seconde par- seconde, les heures de ma courte
UN JOUR D’ORAGH.
existence : ton père me trouvera morte!
Écoute, écoute !... Si, comme toutes les filles de notre race, tu sens un jour l’Esprit en toi, ne te marie point, mon enfant, ou ma destinée sera la tienne. Ne crois pas que ma venue à Ciage m’ait tuée, je souffrais auparavant, à Gènes même je n’aurais pas vécu, j’aurais langui une année encore ou deux peut-être. Ton père m’a montré tant d’amour depuis trois mois que je ne veux pas marchander quelques jours à mon sort. Ce que je regrette, c’est le passé, le temps où l’Esprit régnait seul dans mon âme, où lui seul me guidait, où je n’étais esclave que de mes volontés intérieures, où je lisais, comme en un livre ouvert, dans l'avenir de ceux qui me consultaient. Depuis mon mariage je n’ai eu que de rares inspirations; mon amour pour Giuseppe m’a toujours remplie de tendres craintes et a troublé ma clairvoyance. Une devineresse ne doit jamais se marier, n’oublie pas cela, ma Césarine, et fuia Te. village, la
UN JOUR D'ORAGE
ville où tu craindras d’aimer, si l’Esprit te possède. Va sans attachement, sans liens, où l’Esprit te conduira; donne-toi tout entière à lui; ne subis que sa loi secrète; qu’aucune affection ne te retienne en un lieu de la terre ; marche sans cesse, et n’aie pour parente, pour amie, que la liberté! Oui, tu seras voyante, chère fdle de mon sang ! L’Esprit te parlera comme à moi plus clairement les jours d’orage... Addio,addio! ... Je désire être .enterrée là, sous ce rocher; ils ne voudraient pas de moi dans leur terre bénie. Addio, ma Césarine; pleure- maintenant!
Elle pencha sa tète sur mon, épaule, et ferma ses beaux yeux pour ne plus les rouvrir. Ah ! quel long jour de larmes amères, et quel lieu désolant ! Chevriers et chèvres nous avaient quittées. Je criai parfois tout haut ma douleur; pas un petit oiseau, pas une mouche ne me répondit; mes larmes coulèrent dans le grand lac noir, qui sembla dire : « Qu’est-ce que ces gouttes légères et
UN JOUR D’ORAGE
brûlantes veulent à mes eaux glacées ? » Lorsque le soleil commença de tourner autour de
la montagne, j’eus peur, et je me jetai à genoux en face de lui. Je le suppliai de s’arrêter un moment au-dessus de moi; il remonta un peu, mais pour redescendre plus vite après. Ma tête et mon cœur me faisaient un mal insupportable. J’étais au pic de l’Enfer ! Si la mia madré , comme je l’avais entendu dire, était possédée du démon? Si Satan allait venir me l’enlever?... Je pris la pauvre morte dans mes bras, je la serrai de toutes mes forces, et je sentis le courage de
la défendre contre l’esprit du mal lui-même
s’il se présentait en personne. J’avais une fièvre violente, le délire, et j’étais dans une agitation extraordinaire. J’interrogeai l’horizon avec les yeux de mon corps, et j’essayai en vain de découvrir mon père ; mais tout à coup je le vis distinctement avec les yeux de ma pensée...* Le pauvre Giuseppe! il courait plus vite encore que n’^avait couru Baptiste.
UN JOUR D'ORAGE
Son cœur pleurait et saignait ; que de choses il se jurait! hélas! trop tard... Mon père entra dans la vallée, et bientôt je l’aperçus réellement. 11 faisait à peine clair lorsqu’il s’approcha de la mia madré', et cependant il comprit tout de suite qu’elle ne vivait plus. Comment raconter son désespoir? Tout ce que je puis dire, c’est que la devineresse était plus aimée qu’aucune femme ne le sera jamais. .. ce qui ne l’a pas empêchée de mourir d’ennui et d’esclavage!
UN JOÜ R D’OR A G B.
Césanne se tut. Ses yeux iixgs regardèrent dans la chaîne des Alpes la Testa dcl Infertio. Couvert de nuages coin me les autres sommets, le pic laissa brusquement glisser son manteau de brume jusqu’à sa base. Il se trouva seul éclairé dans tout le paysage, mais d’une façon sinistre; les collines qui le précèdent restèrent dans l’ombre, et les champs d’olivieTs noircirent. Les feuilles épaisses de l’oranger et les fines aiguilles des pins avaient ce frémissement singulier précurseur des tempêtes ; les vagues, contrariées par .deux vents, se brisaient les unes contre les autres avant d’arriver à la plage ; les éclairs au loin se succé-
r UN JOUR D'ORAGE.
daient presque sans interruption, et le bruit de la foudre encore sourd arrivait jusqu’à la petite anse, répété par l’écho des montagnes.
Les trois jeunes gens respectèrent la rêverie de la devineresse qui dura longtemps.
— N’avez- vous plus rien à nous dire, Césarine?, demanda enfin le jeune étudiant. Doutez-vousde l’intérêt que nous prenons à votre récit? Voyez, nous avons encore des larmes ' dans les yeux.
— Je n’ai plus à vous parler que de moi, dit-elle.
— Nous écoutons.
GO
UN JOUR D’ORAGE
Après avoir accompli la dernière volonté de la mia madré , mon père voulut se jeter ' dans le grand lac Lungo. J’eus toutes les peines du monde à le ramener sur la montagne des vaches blanches.
Beaucoup d’années se sont écoulées depuis.
J’avais douze ans, et j’en ai vingt. Huit fois je suis retournée avec Baptiste et mon père garder le troupeau : huit fois nous sommes allés porter des fleurs sur le rocher qui recouvre la povera mia madré . Durant huit années, j’ai passé l’hiver dans la maison des Borelli. J’ai vécu au milieu de gens à qui j’inspirais tout à la fois de la pitié pour le mal qu’ils
UN JOUR D’ORAGE
m’avaient fait, et de la crainte pour celui que je pouvais leur rendre si je devenais sorcière. J’ai été bien des dimanches à l’église, et je me suis agenouillée souvent avec désolation sur la dalle où la rnia madré avait reçu le dernier coup de la mort. Le prêtre, se reprochant un accès de colère qui avait tué une créature de Dieu que les siens aimaient avec passion, répara ses torts en s’occupant de moi. 11 m’instruisit, et s'efforça, dit-il, de chasser par la lumière de la science l’esprit des ténèbres qui tournoyait à l’entour de mon ’ âme. Le curé savait beaucoup de choses et il me les apprit toutes. 11 était Toscan d'origine, et parlait la belle langue italienne. Il me fit lire les livres saints. Ce qui me frappa le plus ce fut l’histoire des prophètes, et ce qu’ils éprouvaienten prédisant. Lamia madré m’avait beaucoup dit que ses cartes ne lui servaient qu’à faire patienter les gens lorsque l’Esprit tardait à paraître en elle; qu’elle sentait la venue de l’inspiration par un battement
UN JOUR D'ORAGE
de cœur; qu’elle aimait à la fois les lieux sauvages et déserts quand elle avait besoin de se recueillir, et la foule lorsqu’elle voyait dans les autres; qu’enfin l’Esprit parlait plus clairement en elle durant les orages... Ses dernières paroles avaient été celles d’une prophétesse : « Il ne faut pas que ceux qui prédisent aient d’autre attachement en ce monde que celui de l’Esprit. » Je regardai donc lu mia madré comme une envoyée de Dieu, rappelée par lui de bonne heure, et non comme une fille de Satan vouée aux flammes de l’enfer.
Cet automne, mon père était malade. J’allai seule au tombeau de lu fniu madré. Baptiste ayant voulu m’accompagner, je lelui défendis. Lorsque j’arrivai à la Testa del Inferno, je me sentis tout à coup prise d’une émotion singulière. J’avais mon cœur serré comme dans l’attente d’une grande nouvelle; Qui pouvait venir me l’apprendre auprès du lac désert? J’écoutai en moi-même, je regardai au
UN JOUR D'ORAGE
fond de mon aine. Ma volonté me quitta et l’Esprit vint se mettre à sa place; j’éprouvai comme un soulagement et une plénitude, de la joie plutôt que de la souffrance. Je me crus enveloppée de nuages et transportée dans les airs j usqu’au chalet des pâtres de la montagne des vaches blanches. Mes yeux se fermèrent, et pourtant ils virent; mes oreilles, dans le silence, entendirent...
Baptiste passait et repassait devant mon père malade. Troublé et rougissant, il semait à tort et à travers dans les jarres des herbes pour faire cailler le lait. Il s’arrêta bientôt et dit résolument : • ,
— Maître , savez-vous que Césarine est bonne à marier?
— Oui, répondit mon père avec tristesse, car il songeait à son amour pour la mia madré , et tu la veux, n’est-ce pas?
— Je vous la demande , maître , répondit le pâtre en tremblant.
— Eh bien, je te la donne, et tu seras heu-
UN JOUR D’ORAGE
reux, toi; tu n’auras pas à combattre l’Esprit en elle.
— Non, dit Baptiste, M. le curé affirme qu’il a chassé peur toujours le démon de son âme.
— Le démon! répéta mon père, tais-toi,
et ne parle point de choses que ni toi, ni moi, ni le curé, nous ne pouvons comprendre.
J’avais songé un peu à épouser Baptiste; je lui avais même laissé croire que je l’aimais. L’Esprit, en me faisant entendre cette conversation, me montra que je devais renoncer à épouser le seul ami de ma triste enfance. Mon père n’avait jamais cru, lui, que l’inspiration de la mia madré vînt du diable, mais Baptiste? Une grande fierté s’empara de moi.
Comment avais-je pu trouverdigne de matendresse un pâtre ignorant qui ne connaissait de l’avenir que l’annonce du vent et de la pluie? t?a révolte entra dans mon cœur.
J’essayai, de prier pour la mia madré , mais je ne pus m’agenouiller, quelque chose m’o-
UN JOUR D’ORAGE
bligeant à me tenir debout. «Marche, marche, me dit une voix inconnue ; tu portes les secrets des autres dans ta pensée, et il faut que tu les répandes, sans quoi ils s’amasseront dans ton esprit comme les nuages dans le
ciel; tu ne pourras supporter leur poids, ils
éclateront comme les tempêtes... Pars, descends dans les plaines, à droite ou à gauche, et laisse-toi conduire par une main amie. »
Àh ! mon père , ah ! la montagne, Baptiste, le curé, le troupeau, les nuits avec des étoiles, le temps des foins, l’eau qui chante, la voix lointaine des pâtres , le lever du soleil au rivage de Gênes, reverrai-je tout cela? J’appelai la mia madré à mon secours ; elle accourut et me dit : « Suis-le ! j’assiste à vos fiançailles ;
prends garde de lui être infidèle, il tue! » Je revins au lac des Merveilles ; les grands rochers avec des figures d'hommes me sourirent ; Jes arbres, les fleurs, les herbes avaient des voix qui me répétaient sur tous les tons :
« Tu es bien heureuse d’être libre et de pou-
UN JOUR D'ORAGE
voir t’arracher à la montagne! » Les oiseaux chantaient : « Tu voleras comme nous! » Une
devineresse ne doit avoir pour parente, pour amie, que la liberté! m’avait dit la rma madre en mourant... Mais étais-je une devineresse*/
J’entrai à l’auberge de là Minière; j’avais un peu d’argent, j’achetai des cartes, et j’essayai de m’en servir comme j’avais vu la mia madré le faire tant de fois. L’Esprit me parla, et je dis aux ouvriers de la mine des choses si extraordinaires que tous voulurent savoir leur bonne aventure. .J’étais devineresse! je pouvais abandonner la montagne, courir le monde... E viva la libertà !
Avant de quitter l’auberge et la vallée des Merveilles, j’écrivis à mon père que l’Esprit s’était emparé de moi, et, pour qu’il n’en doutât point, je lui répétai mot pour mot sa conversation avec Baptiste.. Je lui dis que la mia madré m’était apparue et m’avait ordonné de courir le monde. J’ajoutai que, se
rappelant les souffrances de sa Cornélie, il ne devait pas me poursuivre et nf obliger de retourner à Ciage. Enfin, je le priai de raconter cà Baptiste comme quoi j’étais' possédée du démon...
J’ai passé l’hiver à Nice, et me voici!
UN JOUR D'ORAGE
— Où allez-vous? demanda Jérôme.
— Où va la nue poussée par le vent?
— 11 me semble, dit Maurice en français, que nous devrions engager cette belle fille à rentrer auprès de son père. ~
— Point du tout, répliqua vivement Lucien ; ^1 ne faut pas qu’elle échappe à la science.
— Je proteste avec toi, dit Jérôme au jeune étudiant, et je veux léguer le portrait de Césarine Borelü fux générations futures.
— Addio y signori , dit la devineresse, et mille grâces pour l’attention que vous m’avez prêtée. Souvenez-vous de Césarine Borelü !
UN JOUR D’ORAGE
— Restez ! s’écrièrent le peintre et l’étudiant.
— Signor savantissime, repartit la Jolie fille, je vous ai raconté tout ce que je sais de moi. Signor peintre, ajouta-t-elle avec malice, je ne suis point faite pour servir de modèle. * .
Et Césarine, malgré les supplications de Lucien et de Jérôme, s’élança sur les rochers et s’enfuit avec la légèreté d’un oiseau. Lucien courut derrière la jeune montagnarde, mais sur la première marche de la passerelle un éclair brûlant l’obligea de fermer les yeux. Lorsqu’il les rouvrit, la devineresse avait disparu.
— Prends garde, lui cria Jérôme, lu vas tomber dans les flammes de l’enfer !<
Lejeune homme promena ses regards de tous côtés et interrogea l’horizon pendant quelques minutes ; n’apercevant pas la belle sorcière, il revint s’asseoir sur les rochers.
UN JOUR D'ORAGE
— Est-ce sérieusement que tu t’es fait prédire le futur par cette femme étrange? demanda le sage Maurice à Lucien.
Gomme il ne recevait point de réponse, il ajouta gravement:
— Je pense que des êtres doués d’une façon particulière peuvent voir en nous ce que nous y voyons nous-mêmes, nos craintes, nos désirs, et les faits accomplis de notre existence; mais je suis convaincu que des choses qu’ils no.us prédisent ne sont que des projets de notre esprit, et non des réalités certaines de l’avenir.
— Mon cher, répliqua Lucien, je m’inquiète
UN JOUR D’ORAGE. Tl
peu, je t’assure, de connaître l’arrêt fatal de mon destin, et j’ai consulte cependant tous les somnambules, devins’et sorciers dont j’ai entendu parler.
— 11 a un système sur la divination ! repartit gaiement Jérôme. En sa qualité de nourrisson allemand, il se croit forcé de tout approfondir. Sache donc, jeune audacieux, que les phénomènes de la nature sont inexplicables; on ne peut que les dépeindre ou les peindre, jamais en trouver la cause première. L’art, qui procède raisonnablement vis-à-vis de ces phénomènes, laisse seul des traces, tandis que la science se détruit elle-même en progressant!
— Aurais-tu* fait des decouvertes. sérieuses depuis que tu t’occupes de la divination ? demanda Maurice à Lucien.
— Je suis arrivé à croire, répondit le jeune étudiant, que la prévision de l’avenir, qui a d’abord été un mystère, puis un art, deviendra un jour une science, car, s.aul le respect
que je dois à Jérôme, je mets la science après, c’est-à-dire avant l’art.
— Oslrogoth! dit le peintre, je suis certain que tu vas faire un discours qui te coûtera beaucoup de travail d’esprit pour prouver tout simplement que cette sorcière a dit vrai en déclarant que tu es un grand homme en herbe, et qu’un jour le monde entier parlera de ta glorieuse personne.
— Justement, cher Jérôme, et tu me tires d’embarras avec tes plaisanteries. Je ne savais comment rappeler cette phrase de la devineresse, qui, bien ou mal appliquée, a été pour moi un trait de lumière. S’il est plus facile de prédire la destinée de ceux qui occupent une plus grande place dans le monde et que leur valeur met le plus en évidence, la divination peut se comparer à l’astronomie.
Que l’on étudie la société comme on étudie le ciel, qu’on se dise que tous deux sont les milieux dans lesquels l’homme et l’étoile se meuvent, et, si l’on procède pour la science
UN J'OUR D’ORAGE
humaine comme pour l’astronomie, on pourra aisément prédire les phases du mouvement d’une existence comme on prédit celles du mouvement d’un astre. Ainsi que l’affirme ma devineresse, il sera plus facile d’observer les planètes, c’est-à-dire les grands hommes, que les étoiles de sixième grandeur et cette foule confuse d’êtres à peine ébauchés qui fourmille dans la voie lactée. Ne connaissezvous pas des gens qui tournent sans cesse dans le même cercle que les autres et ne seront jamais que des satellites? et n’y a-t-il pas un grand nombre de créatures humaines que l’on peut, sans malveillance, comparer à des nébuleuses?
— Si c’est là le mot du système, il me plaît, dit Jérôme.
Lucien entraîné par la chaleur de ses propres paroles, suivait, sans crainte du paradoxe, sa pensée à mesure qu’elle se déroulai! dans son esprit :
— Combien pouvons-nouscompter d’étoiles
UN JOUR D’ORAGE
fixes dans l'humanité? recommença-t-il. Les plus lumineux d’entre nous ressemblent à ces comètes qui errent d’aventure en aventure, n’ayant point encore cette belle marche précise des sphères qui obéissent à la loi universelle et se laissent diriger dans l’espace par leurs attractions légitimes. Les étoiles enseignent aux hommes que des milliers d’êtres peuvent vivre en bonne intelligence, glisser les uns autour des autres, s’unir dans une commune évolution, au lieu de courir en sens inverse pour se heurter à chaque instant.
— Bravo! dit le peintre, voilà qu’il enseigne sa science avec des images, et je comprends. Reste clair, cher Lucien.
— La vue du ciel, continua le jeune étudiant, donne bien plutôt à l’esprit de l’astronome l’idée des distances qui séparent les astres entre eux que l’idée de leur agglomération. Si l’on essayait de calculer les distances qui se trouvent entre les individus, on saurait pour l’homme, comme on le sait pour #*•
UN JOUR D’ORAGE
l’astre, quelle impulsion il a reçue, où il va, et quel choc il est en danger de recevoir.
— O Mercure, dieu de l’éloquence, viehs au secours de mon jeune ami ! s’écria Jérôme en joignant les mains d’une façon comique.
Des raisonnements pareils à celui-ci, cher Lucien, me causent de véritables pesanteurs à la tête. Ce sont des entassements de nuages!
Je m’oppose à l’élaboration plus complète de ton système comme dangereuse pour la santé de nos trois cerveaux.
— La société n’est comparable qu'à une planète, et non au ciel tout entier, dit Maurice au jeune étudiant. Elle se compose de parties qui tendent sans cesse à former une seule masse, un seul corps.
— Mon système est bon, répliqua Lucien; on y trouve à la fois ces amas confus, ces accumulations, comme disait Galilée, d’étoiles
qui se groupent d’instinct et sont faciles à gouverner, puis des astres solitaires qui do-
UN JOUR D'ORAGE
minent les conditions générales et suivent une destinée à part, quoique soumis aux plus grandes lois de l’univers. J’ajoute encore ces belles comètes indisciplinables que vous n’obligerez jamais à subir vos théories d’ordre, de mesure et de sagesse. J’ai horreur de cette grosse masse que vous pétrissez avec de la chair humaine, horreur de votre égalité barbare, et je suis certain que mieux vous réussirez à centraliser, à condenser les forces de votre boule sociale, plus aisément elle éclatera!... Oui! le ciel et l’humanité, l’astre et l’être intelligent ont des destinées communes. Les astrologues, mes amis, étaient de grands savants ; ils avaient découvert entre l’étoile et l’homme des rapports dont nous avons trop dédaigné l’étude. La science, comme l’art, comme la philosophie, ne devrait jamais rompre avec la tradition.
— Ceci est la pensée triomphante du romantisme allemand, dit Jérôme. C’est vieux et faux.
UN JOUR D'ORAGE
— Je sais enchanté de ma trouvaille, ajouta Lucien.
— Ta trouvaille n’en est pas une, repartit sensément Maurice. Toutes les analogies sont faciles pour peu qu’on les suive avec esprit. Quand on prend pour comparaison le plus mince organisme, on peut avoir par lui la notion du plusgrand; tout mode de l’être donne l’idée de l’être, tout type même inférieur peut être comparé aux types supérieurs.
— Ma parole! ils sont malades, dit Jérôme en se levant, et j!ai peur de gagner leur folie. Je vais me promener, puisqu’il m’est impossible de les y envoyer.
— Pour revenir à tes démons, cher Lucien, reprit Maurice, est-il vrai que tu aies eu quelquefois des preuves de divination?
— D’irréfutables, mon ami. Tu sais que je ne suis ni mystique , ni même spiritualiste, mais partisan des seules choses réelles, comme nous disons en Allemagne. Aussi ai-je voulu rapporter des révélations positives de l’avenir
UN JOUR D'ORAGE
à des causes naturelles. Je viens de trouver une explication ou comparaison, comme tu voudras, qui satisfait mon esprit et l’oblige à se tenir hors des voies trompeuses du surnaturel. Le don de prophétie existe ; c’est une faculté humaine et non divine ou diabolique; elle nous paraît encore une sorte d’hallucination, elle deviendra un jour du génie, ou la connaissance et la sensation extraordinaires et supérieures des choses. Moi, je serai de ceux
qui combattent les préjugés sur la divination,
et recherchent le- pourquoi de certains états de l’esprit plutôt que d’en nier les effets. Une étude patiente, avec les moyens dont nous disposons aujourd’hui, peut mener à toutes les découvertes. N’ est-on pas arrivé à prédire la course des vents qui personnifiaient le caprice dans l’antiquité? J’admets qu’il n’y aura jamais plus de savants devins qu’il n’y a de savants astronomes, et que vouloir connaître sa destinée pour cent sous, avec des charlatans, lorsqu’on n’est qu’une nébuleuse, me-
UN JOt'R D’ORAGE.
nace d’embrouiller singulièrement la question ; mais j’adjure notre humaine philosophie de ne point bannir de ses temples à ciel ouvert les prophètes, les pythonisses, les sorciers, les sibylles, dont Césarine est peut-être une descendante.
— La divination ne sera jamais une science, répéta Maurice en haussant les épaules.
— Si l’on avait affirmé, au vni c siècle, à des hommes aussi savants pour cette époque que tu l’es pour celle-ci, qu’on prédirait l’histoire future des astres fixes ou errants, combien eût-on trouvé d’incrédules? Il n’y a qu’en Allemagne, mon cher, où l’on sache à la fois concilier le respect de la tradition et l’audace de la recherche hors des routes battues, dans des champs tout à fait neufs.
— Et où l’on s’égare, avec l’approbation du bon public, à la poursuite de ce qui doit toujours rester un mystère pour la science ellemême...
— Messieurs les docteurs germanisants,
UN JOUR D’ORAGE
cria Jérôme delaroute, voilà une belle averse qui se prépare pour rafraîchir vos pauvres têtes !
FAUSTIN E
FAUSTINE
Déjà la neige avait chassé les Tendasques de leurs campagnes situées à mi-hauteur du col de Tende; déjà la Roya coulait plus lourdement entre les rochers assombris par l’approche de l’hiver. Dans la prairie, cù pendant l’été les rares bourgeois de Tende se * promènent, les pâquerettes frileuses semblaient grelotter sous la rosée froide. Toutes les feuilles des arbres, arrachées par le vent qui tourbillonne au sortir des gorges de la montagne, étaient précipitées et à jamais ensevelies dans le (leuve torrentiel.
FAUSTIN E
Au commencement de la saison d’automne, les fêtes sont nombreuses à Tende; il y a chaque jour une réunion de jeunes gens, chaque dimanche un bal ; c’est l’époque où l’on se choisit, où l’on se fiance. Tandis que les vieux parents, lassés par les travaux difficiles de la moisson et des semailles , se racontent les petits détails de la vie solitaire des chalets, les jeunes filles et les jeunes hommes, heureux de se retrouver après trois mois de séparation, se livrent à tous les plaisirs de leur âge.
Dans une des maisons de Tende, deux femmes étaient assises auprès d’un feu pétillant, dont la gaieté semblait vouloir les distraire de leur silencieuse rêverie.
— Comment lui dire que je l’aime ? demanda tout à coup la plus jeune avec un gros soupir. Jamais il ne m’a fait un seul compliment. Hélas, c’est impossible !
— Alors, repartit la plus vieille, mon Michel prendra une femme qui me déplaira ;
j’aurai une belle-fille que je détesterai peutêtre... Je veux que tu lui parles de ton amour, ajouta- 1— elle avec impatience. Je t’assure qu’il n’a jusqu’à présent choisi personne. Va au bal ce soir; je le prierai de te faire danser. S’il t’invite, sois courageuse et dis-lui que tu l’aimes. Ne crains pas de lui raconter que tu souffres pour lui depuis cin^ années, que tu n’as point osé lui montrer ta tendresse, mais que tu en avais confié le secret à sa mère, et que tu attendais tous les jours un regard de ses yeux. 11 est fier, cela peut le flatter beaucoup. Crois-moi, tout finira comme nous le désirons depuis longtemps.
— Si vous parliez à Michel, vous-même, pour savoir...
— Je ferai ce que tu voudras, ma petite, mais prends garde que la chose ne soit plus difficile après. 11 a tant dit de fois, l’enfant, qu’il défendait à sa mère de se mêler de son mariage, qu’il est capable de te repous-
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ser, si moi, la première, je lui parle de toi.
— Allons, j’essayerai d’avoir du courage, voisine... J’en aurai! ajouta la jeune fille, dont les yeux devinrent secs et brillants.
— Retourne chez ta mère, ma Faustine, reprit la vieille, va te faire belle. Tâche d’être forte au-dedans de toi comme une vraie femme ! Mais tout à l’heure, à ce bal, n’oublie point de te montrer soumise envers Michel.
Tel que je le connais, il ne voudrait pas d’une fille volontaire. Courage, petite, et songe que ma plus grande joie serait de pouvoir t’appeler ma fille !
Faustine quitta la maison de celui quelle aimait d’un amour passionné. Cet amour, allait-elle avoir l’audace de le déclarer?
C’était chose difficile pour la pauvre enfant qu’un pareil aveu. Son cœur battait sourdement, et elle était rouge et troublée comme toutes les filles qui portent pour la première fois dans leur tête le projet d’une action
FAUSTIN 13
trop hardie. Ce Michel indifférent était bien aimé !
La jeune Tendasque monta dans sa chambre pour mettre son fichu le plus riche. Après qu’elle en eut arrangé tous les plis avec soin, elle ouvrit sa fenêtre et s’accouda sur son balcon. L’image de Michel s’offrit, comme toujours, à ses yeux. Savoir plaire à cet adoré, en trouver le moyen, c’était l’unique pensée de Faustine !
Petite fille, déjà elle aimait à jouer avec Michel, et le préférait à tous ses autres camarades. Mais le jour où elle avait compris qu’il pouvait devenir plus que son frère, quel rêve !... C’était dans la prairie, un dimanche. Faustine courait et chantait en cueillant des fleurs. Tout à coup deux amoureux passent silencieusement auprès d’elle, la main dans la main, leurs regards confondus, un même sourire aux lèvres. Comme fatigués de la charge de leur bonheur, ils se reposent au bord de la Roya. L’amoureux prend la taille
de l’amoureuse : ils se taisent encore ! Ce silence parut à la jeune fille cent fois plus joyeux que sa chanson, et elle se dit qu’il valait mieux tenir dans sa main la main d’un amoureux que les plus belles fleurs. Elle jeta son bouquet et s’assit à son tour au bord de la Roya. Le fleuve grondait sur les rochers
qui ralentissent sa marche impétueuse; elle écouta le bruit de l’eau en songeant, et l’image de Michel vint doucement se poser à ses côtés. *
Depuis cinq ans, Faustine promène cette image sans espérer de voir la réalité prendre la place d’un trop long rêve... Combien de fois cependant n’a-t-elle pas essayé de parler à Michel de son amour ! Mais sitôt qu’elle s’attendrit, il plaisante, et sa légèreté à lui, sa fierté à elle, ont vite renversé le discours. Michel ne veut voir dans l’affection de sa voisine que le bon souvenir de leur amitié d’enfance. Aussi, dans ses conversations avec Faustine, une phrase revient-elle sans cesse
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qui déchire l’âme de la malheureuse fille :
« Je puis tout te dire à toi; il me semble que tu es ma sœur ! »
Pauvre Faustine ! à la pensée de la tendresse fraternelle de son voisin, des larmes brûlantes coulent sur ses joues. Elle quitte son balcon pour que les gens qui passent dans la rue ne la voient pas pleurer, et fait bien, car, un instant plus tard, le pas de Michel résonne dans le petit couloir qui sépare sa maison de celle du jeune homme*Elle a l’idée de courir à sa rencontre, de lui avouer immédiatement toute sa passion; mais après avoir ouvert la porte de sa chambre, elle s’arrête. Il lui paraît qu’à la danse, devant toutes ses compagnes, elle sera plus forte et dissimulera mieux sa désolation ou sa joie. Comme, après tout, c’est une fille courageuse, sachant vouloir, elle se jure de confier à Michel son secret d’amour le soir même, pour n’avoir pas à se repentir toute sa vie d’un mouvement de fierté mal entendu.
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Michel partait le 1 er novembre pour Nice, où il passait tous les hivers chez un riche Italien qui en avait fait son. jardinier. C’était une belle et bonne place dont les parents du jeune homme se montraient orgueilleux. Le 1 er novembre était proche. Michel disait à sa mère qu’il avait le désir de se marier au printemps suivant, et que son intention était de chercher une amoureuse parmi les montagnardes qui séjournent l’hiver à Nice. Or, Faustine alte.it servir des étrangers à Monaco durant la mauvaise saison; elle ne pouvait donc laisser partir Michel sans lui confier sa tendresse. S’il se riait de ses aveux, qu’importe! Pour les cœurs fermes, le désespoir lui-même vaut mieux qu’une espérance mensongère.
Faustine arrangea sa- coiffure qu’elle ne trouvait pas assez jolie, et roula de nouveau ses cheveux en couronne autour de son front; elle les entoura d’un velours neuf auquel elle promit toutes sortes d’honneurs s’il voyait le
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jour de ses accords avec Michel. Le teint de la jeune fille bruni par les chaleurs de l’été donnait à ses grands yeux noirs beaucoup d’éclat. Faustine était petite, très-forte des épaules et des hanches, comme toutes les filles de la montagne habituées à porter de bonne heure des fardeaux énormes sur la tête. Elle * avait cependant le pied et la main d’une finesse rare, beauté peu comprise chez les Tendasques, mais que sa fréquentation avec les étrangers lui avait fait apprécier à ellemême, et que Michel, jardinier à Nice depuis plusieurs années , pouvait aisément comprendre.
Le bal offert tous les dimanches par les jeunes garçons de Tende aux jeunes filles avait lieu dans la salle de la commune. On l’appelait le bal de la vendange. Un trophée de corbeilles qui avaient servi à porter le raisin mûr, pleines encore de pampres secs, ornait le fond de la salle. Toute fille honnête avait le droit de se présenter cà ce bal sans
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souci des rafraîchissements et des violons que les jeunes Tendasques payaient généreusement. V
Faustine arriva l’une des premières, et se fit inviter par ceux qui, déjà présents, la courtisaient un peu. Très-fine, comme la plupart des montagnardes, elle ne dédaigna point de mettre une ruse à son service.
Lorsque Michel entra dans le bal , engagé par sa mère à faire danser leur jolie petite voisine, il eut toutes les peines du monde à pénétrer jusqu’à Faustine, tant le cercle de ses adorateurs était nombreux. La jeune fille rougit de plaisir en le voyant, et lui parla bas à l’oreille, au grand dépit de ses autres amoureux. Elle lui dit quelle avait un vrai chagrin de ne pouvoir accepter son invitation, parce que, selon elle, il était le meilleur danseur de Tende. Aussi pourquoi ne lui avoir point fait part dans la journée du bon désir qu’il avait de l’inviter à danser? Ils étaient si proches voisins!
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Michel reconnut sa faute et pria la jeune fille de lui garder toutes les danses qu’elle n’avait pas promises, ajoutant qu’il resterait jusqu’à la fin du bal pour danser avec elle ; puis, comme il ne voyait plus guère à inviter que les gardeuses de banquette, il alla jouer aux cartes dans le fond de la salle. Mais, en jouant, il jetait parfois un coup d’œil sur les danseuses, et reconnaissait que celle qu’il avait invitée n’était ni la plus lourde ni la plus laide. Quand son tour vint de danser avec Faustine, il eut beaucoup de plaisir à jeter ses cartes sur la table et à répondre à l’appel de la gaie musique.
La jeune fille avait suivi les mouvements du jeune homme avec une émotion croissante. Lorsqu’il l’attira sur son cœur pour valser, il lui sembla voir tout tourner dans la salle, et elle crut qu’elle allait perdre la tête.
— Petite voisine, dit Michel, tu t’es trop fatiguée, et tu ne pourras finir le bal avec
moi.
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— La danse ne m’a jamais dpnné la fièvre, répondit-elle.
— Qu’est-ce donc qui fait ainsi trembler ton corps et rend tes mains si brûlantes?
— C’est la joie.
— La joie d’être au bal, donc?
— Non, de danser avec toi, ajouta-t-elle résolument.
— En vérité, Faustine, tu te ris de ton voisin ; tu m’as répondu tout à l’heure que j’étais le meilleur danseur de Tende, et voilà que maintenant tu me laisses entendre que je suis le plus aimable des garçons du pays.
Sais-tu bien que je ne te permettrai pas de te moquer ainsi de moi !
Faustine baissa les yeux; une grosse larme, pressée par sa paupière, jaillit jusque sur son corsage. Michel aperçut cette larme, et, entraînant la jeune fille plus tendrement au milieu des valseurs :
— Pardon, murmura-t-il à son oreille, je ne veux point te faire de la peine , mais
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comment croire que tu parles sérieusement?
— Bien sérieusement, répéta-t-elle avec tristesse, et si tu t’occupais un peu plus de ta pauvre voisine, tu verrais qu’elle s’occupe beaucoup de toi.
— Que vas-tu donc me dire?
— Ce qu’il faut que tu saches enfin, répondit Faustine, en s’appuyant défaillante sur l’épaule de Michel. Mon secret m’étouffe...
Je t’aime, je t’aime depuis cinq ans.
— Une fille qui déclare son amour à un garçon, cela ne s’est jamais vu honnêtement. Si je ne te connaissais pas... Tu dois être vraiment prise de passion.
, — Tais-toi, ne parle pas si haut, Michel, si quelqu’un t’entendait je serais perdue.
— Sois tranquille, voisine, je ne te compromettrai pas, repartit le jeune homme avec un bon sourire.
— Oui, je t’aime, recommença Faustine avec des yeux brillants. Ta mère, la mienne
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et moi, nous attendons depuis cinq années un mot de ta bouche. Si tu refuses mon amour, tu nous rendras malheureuses toutes les trois pour jamais.
— Quelle fille étonnante! dit Michel; tu es bien hardie. Ma foi, il me semble agréable d’être pareillement aimé quand on n’a rien fait pour cela, et si je n’étais pas un peu engagé avec une autre...
— Avec une - autre... avec qui? demandat-elle d’un ton plein de menace.
— Une Saourgienne.
— Bravo ! Michel, tu t’amuses de moi : un Tendasque n’épouse pas une Saourgienne!
— C’était l’extraordinaire de la chose qui me plaisait.
— N’en trouves-tu pas dans mon amour, de l’extraordinaire?... réponds, Michel!...
Aime-moi, aime-moi, je t’en conjure!
Enivré par la danse, par la musique, par les regards brillants de la jeune fille, Michel répliqua :
FAUSTIN E
— Je n’ai jamais senti mon cœur battre plus fort qu’en ce moment.
— Ah! murmura-t-elle, si tu. pouvais m’aimer!
— Mais je te croyais toi- môme sur le point d’entrer en accord avec ton cousin André, dit le jeune Tendasque.
— J’ai pour mon cousin André de l’amitié, mais point d’amour, répondit simplement la jeune fille.
Le bal ne se termina que vers minuit. La joie de Faustine, l’entraînement de son voisin, furent bientôt remarqués. Tous les amoureux de la jeune fille semblèrent vouloir servir son amour en montrant trop visiblement leur ennui. Michel, qui était fort vaniteux, se sentant regardé, envié de quelques-uns, applaudi du grand nombre, se crut heureux et s’imagina qu’il partagerait aisément l’amour de sa voi-
sine.
La mère du jeune homme était venue passer la soirée chez la mère de Faustine, dont la
maison s’ouvrait sur la grande rue de Tende.
Les deux femmes, assises au coin du feu, avaient laissé la porte ouverte pour mieux entendre les bruits du dehors. Elles attendaient avec impatience le retour de l’un des jeunes gens. Ah! s’ils revenaient ensemble !
Combien de projets commencèrent les deux vieilles, que de vœux à la Madone furent faits ce soir-là ! Les pères dormaient dans leurs lits, chacun chez eux. Est-ce que les hommes savent s’occuper de mariage? disaient les bonnes femmes. Quand ils sont mariés, ils croient volontiers que la monde peut finir! On a entendu de ces hérétiques prétendre que si les jeunes gens restaient garçons, il n’y aurait pas grand mal à cela. Heureusement les mères veillent pour unir leurs fils à leurs filles!
Mais, au milieu de la poi te éclairée par la lumière du foyer, que voientles vieilles? Seraitce beau et bon d’en croire ses yeux ? Non, ce n’est pas un songe ! Michel et Faustine, enlacés l’un à l’autre, regardent leurs mères en
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souriant d'un air plein de malice. Celles-ci poussent des cris de joie et se précipitent vers les deux jeunes gens qu’elles embrassent tendrement.
— Voisine, dit Michel à la mère de Faustine, je vous ramène votre fille. Je n'aurais point voulu, pour l’honneur du voisinage, la laisser aller seule à cette heure. Croiriez-vous qu’en plein bal elle a fait une déclaration à un jeune homme? C’était à moi heureusement, et je n’en suis pas fâché. Allons, personne n’aura cherché son amoureuse aussi loin que Michel Dona, et personne ne l’aura trouvée plus près.
Faustine proposa de faire griller des châtaignes et de boire un peu de ce bon vin de Tende, dont le premier bal de la vendange venait de fêter si gaiement la récolte.
La félicité la plus complète régnait dans l’âme des deux mères, qui ne la dissimulaient pas. Elles finirent plus d’un projet commencé pendant la veille. Si Michel pensa qu’on
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rengageait un peu vite, en revanche il ne put se défendre de participer à l’émotion des heureuses femmes.
Le lendemain le bonheur fut complet. Les pères, avertis de ce qui s’était passé, se réjouirent à leur tour, mais plus bruyamment; ils entraînèrent le jeune homme au cabaret; là, ils lui apprirent, avec la franchise et l’enthousiasme que donne le vin, qu’il réalisait leur espérance la plus chère. Comment rester indifférent à toute cette joie des autres, et comment, lorsqu’elle déborde de la sorte, n’en pas recueillir un peu pour soi?
A Tende , bientôt l’on ne parla plus que de l’accord de Faustine et de Michel. Chacun trouvant leur fortune égale, c’est-à-dire les carrés de leurs terres à peu près semblables, leur maison de même grandeur, le ling£, que les femmes étendent pour la lessive au bord de la Roya, en quantité presque pareille dans le ménage des parents, leurs châtaigniers aussi nombreux de part et d’autre,
FAUSTINE
on déclara que tout était bien et on complimenta les deux familles. A chaque compliment nouveau, chez la mère de Faustine, on versa et l’on but de ce café noir de France dont les vieilles femmes de Tende épuisées par le travail sont si friandes.
Le dimanche suivant, il y eut encore une autre réjouissance. Comme la fille était sage, les garçons allèrent de grand matin planter des fleurs sous sa fenêtre. Lorsque Faustine s’éveilla, elle entendit des coups de pioche au pied du mur de sa maison, et les rires joyeux des jeunes Tendasques. Tout à coup la voix de son bien-aimé domina celle des autres, et il chanta une chanson amoureuse qui appelait la bien-aimée à son balcon. Elle s’habilla en toute hâte et ouvrit précipitamment sa fenêtre le cœur plein de reconnaissance et le visage baigné de larmes d’amour.
Contrairement à l’usage, elle se mit à genoux, devant tout ce monde, et s’adressant à son amoureux :
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— Je te remercie de m’aimer, lui dit-elle, tu me rends la plus fière des filles de Tende ?
— Bravo! bravo! s’écrièrent à la fois les garçons.
— Michel t’a-t-il donné Ja bague? demanda très-haut un jeune homme vers qui chacun se retourna.
— Non, répondit vivement Faustine.
— Alors il peut encore se dédire. Prends garde à toi, petite cousine ; ne te monte pas trop l’esprit.
— Va-t’en, trouble-fête! dirent quelques voix avec colère.
— C’est André, le cousin, ajouta le meilleur camarade de Michel; il est jaloux!
Faustine jeta sur le garçon qui s’éloignait un regard d’amitié et de gratitude. Personne au monde ne pouvait lui rendre un plus grand service, et elle n’ignorait pas que celui qui se laissait ainsi chasser était un ami et non un envieux.
— Michel, passe l’anneau de mariage au
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doigt de Faustine, devant nous; monte à côté d’elle! fut le cri général.
— Mais je n’ai point d’anneau, dit Michel avec un peu d’impatience.
— J’en ai un, répliqua la jeune fille en se penchant au balcon; je l’ai porté cinq ans sans espoir qu’il me serait un jour donné par toi!
— Elle l’aime depuis cinq ans ! répétèrentils tous avec surprise. Une si belle fille, riche autant que lui ! Est-il heureux ? Allons, Michel, va l’embrasser pour cette confession-là!
Lui, flatté des paroles de sa voisine, au lieu de monter par l’escalier de la maison, grimpa sur l’épaule d’un de ses camarades, et, attiré par les deux mains de Faustine, sauta sur le balcon. Alors il embrassa dix fois son amoureuse aux applaudissements des jeunes Tendasques.
— L’anneau ! l’anneau ! dirent-ils, comme s’ils assistaient à une comédie dont ils voulaient faire la fin.
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Faustine, rougissante, entr’ ouvrit son fichu et dénoua un ruban bleu au bout duquel était suspendu un joli anneau de mariage qu’elle offrit à Michel. 11 le lui mit au doigt en disant :
« Je jure par le Christ que je te prendrai pour femme. »
Dans les usages du Tende et des pays qui entourent le pic, peut-être dans tout le Piémont, un jeune homme qui a fait ce serment et passé, comme disent les montagnards, l'anneau de mariage au doigt d’une jeune fille, ne peut plus en épouser une autre, à moins que l’accordée, c’est ainsi qu’on l’appelle, ne dédaigne elle-même le serment et celui qui l’a prêté. L’Église , adoptant cet usage , en a fait une loi.
L’émotion de Faustine, sa joie, furent alors si grandes qu’elle tomba sans connaissance dans les bras du jeune homme. La mère de l’accordée vint en pleurant prendre sa fille, tandis que Michel rejoignait ses amis.
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Certains que le bonheur seul avait fait perdre à Faustine l’usage de ses sens, les camarades de l’accordé coururent chercher leurs pistolets, les emplirent de poudre, et tirèrent plus de cinquante coups sous les fenêtres de la jeune fille.
Tout ce bruit l’éveilla. Elle ouvrit les yeux et regardant sa bague avec amour :
« Tu me consoleras de son absence durant le long hiver, dit-elle, cher petit anneau; avec toi, je ne craindrai plus ni la souffrance, ni la faiblesse, ni la jalousie. »
Le père de Michel invita les camarades de son fils à entrer chez lui. On y but largement, et le soir la gaieté du second bal de la vendange s’en ressentit ; il fut, de l’avis des jeunes Tendasques, plus brillant qu’il ne l’avait jamais été.
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Le 1 er novembre arriva, époque à laquelle les deux accordés devaient aller, chacun de son côté, chez leurs maîtres , Faustine à Monaco, et Michel à Nice.
Beaucoup de Tendasques quittent la montagne et ses neiges pendant l’hiver. Filles et f garçons, des enfants, des vieillards même qui ne sont pas assez riches et n’ont pu amasser, durant l’été , assez de grain et de châtaignes .pour passer sans argent la mauvaise saison,, se rendent par troupes nombreuses en Provence et dans le comté de Nice.
Ils vont travailler au soleil , cultiver une •terre généreuse, et gagner un pain facile.