FAT; STI NE
Tous font la route à pied, en chantant des chansons qui parlent de la joie du retour. Un chariot précède la troupe, portant les vêtements et les provisions.
Les parents de Faustine et ceux de Michel étaient assez riches pour ne pas être forcés de s’éloigner de Tende et de la montagne durant rimer. Cet hiver-là, ils allaient pouvoir chasser l’ennui des longues veillées en parlant de noce; ils se séparèrent donc de leurs enfants les larmes aux yeux, mais le sourire de l’espoir aux lèvres.
Faustine partait avec Michel, qui lui était plus cher que ses parents et que la montagne ; elle s’efforça de ne point songer au cruel moment où il faudrait lui dire adieu. Monaco, par les diligences, est d’ailleurs si près de ISice ! Elle pourrait voir encore plus d’une
fois son amoureux jusqu’au printemps. L’heureuse fille, laissant éclater son bonheur, égaya toute la troupe par ses rires. Avec quelle vivacité, quel esprit, elle se moqua
de ceux qui marchaient trop nonchalamment !
— Joie si grande ne peut durer! dit une vieille femme , impatientée des plaisanteries de la jeune Piémontaise.
— Mal advient à ceux qui prédisent le mal, repartit un viëil homme d’une voix grave;
Faustine regarda Michel ; il n’avait pas voulu entendre. Qu’importaient à l’accordée les paroles de la vieille! Elle se remit à rire et à chanter.
Le soir, un peu las, on arriva à Breil, où, après avoir soupé, on se coucha dans une grange, tous ensemble sur le foin nouveau, et chacun bien entouré de son drap de laine.
Faustine dormit aux côtés de Michel, sa main dans la main de son bien-aimé.
A l’aube, les vieux s’éveillèrent : debout, debout! 11 fallait marcher encore, et l’on marcha, un peu moins vaillamment que la veille, parce que l’on était déjà fatigué. Avant de gravir les lacets nombreux du col de Bruis,
PAUSTINE.
les femmes s’arrêtèrent pour boire du vin et les hommes du genièvre, cette bienfaisante liqueur qui fait revenir les mourants à la vie. A Sospello, on se reposa de nouveau toute une nuit, et le lendemain on gravitpour la seconde fois les lacets nombreux d’un col. Maisà l’auberge qui se trouve au sommet du pic de Braus, la gaieté reparut presque entière. Il n’y avait plus qu’à descendre jusqu’à l’Escarenne, d’où l’on peut se rendre à Nice en voiture pour cinq sous. Descendre est facile; on court malgré soi, on se pousse un peu, et l’on rit de tout son cœur. La fin du voyage approche, caries gens de Tende ne s’éloignent pas beaucoup de Nice. Il fait plus chaud, le soleil brille ; on rencontre des fleurs sur les versants du chemin; et puis on entre dans un pays ami, où le Tendasque est bienvenu, où il ne craint ni la neige, ni les voleurs de la montagne !
Faustine et Michel devaient se quitter à Nice. La jeune fille prit la diligence de Mo-
no
FAUSTINE
naco, et dit adieu en pleurant à son cher
accordé,
-w- Pourquoi, répéta-t-elle deux fois, ne puisse servir à Nice et demeurer auprès de toi !
Tout ira mieux ainsi, répliqua Michel après un silence, Il me semble que je suis content d’être un peu seul. Je m’en vais m’examiner, comme disent les prêtres, afin de savoir si je t’aime aussi pour moi ; jus-^ qu’à présent, ma petite Faustine, je t’ai sur-» tout aimée pour ton bonheur et celui de nos parents.
Elle eût voulu reprocher à Michel ce vilain discours, mais la diligence partait, et elle ne put faire comprendre que par signes à son bien-aimé toute la peine qu’il lui avait causée,
La route est difficile de Nice à Monaco, et la jeune fille put songer longuement aux dernières paroles de Michel. Elle comprit que jusque-là il n’avait guère eu le temps de réfléchir, et qu’il avait été comme emporté par
FAUSTIN E
les actions des autres. La ruse ne s’ignore pas, et ces brusques accords étaient bien le produit de la ruse. Si Michel allait maintenant résister à l’entraînement qu’on l’avait en quelque sorte obligé de subir? Il était vaniteux, et un mot de ses camarades, la jalousie de cette fille de Saourge si vite oubliée, pouvaient tout détruire. A cette pensée un mouvement extraordinaire agita la jeune Tendasque ; la violence, la méchanceté, la haine cruelle, firent pour la première fois leur entrée en son cœur, et elle regarda étonnée au dedans d’elle. D’un caractère énergique, Faustine essaya de ne point penser aux agitations de son âme ; elle arrêta son attention sur les énormes rochers qui surplombent la route et semblent toujours prêts à écraser les petites voitures qui passent; elle revit les pentes escarpées qui lui parurent plus rapides, les précipices qu’elle trouva plus profonds. Lorsque la diligence, lancée à la descente des côtes , se pencha sur l’abîme, elle
eut peur et cria tout haut. L’inquiétude, la souffrance vague, des pressentiments d’un inconnu malheureux, tourmentaient son pauvre esprit. Elle aimait sans être certaine d’être aimée ; elle avait tendu sa main à une main qui, après s’être ouverte un moment, allait peut-être se fermer! Son cœur, échappé d’elle-même, ne serait-il point repoussé par Michel, et ne lui reviendrait-il pas tout plein de ces mauvaises pensées qu’un cœur errant peut ramasser en voyage ?
Mais pourquoi cette tristesse et ces doutes?
Son cher petit anneau brille à son doigt; il est impossible à Michel de reprendre sa parole! Elle l’aimera tant d’ailleurs, elle le rendra si heureux, qu’il n’aura jamais à se repentir de s’être laissé trop aisément convaincre.
Après la Turbie, le paysage devient riant ; les yeux sont bien plus attirés par les jolies pentes des collines, dont les ondulations gracieuses se perdent dans la mer, que par les roches sombres et chancelantes qui dominent
FAUSTIN E
Roquebrune et voilent les pics neigeux de la chaîne de Tende. La Méditerranée si bleue, la senteur enivrante des citrons, la vue des beaux -citronniers aux feuilles rares et aux fruits nombreux, chassèrent les noires idées de la jeune fille. Combien elle préférait à l’oranger le citronnier, dont les bois se penchent mollement vers la terre , et qui laissent le soleil pénétrer dans ses rameaux ! Le citronnier n’a point le dur visage, l’ombre froide de l’oranger taillé en boule.
A mesure qu’elle approchait de Monaco, Faustine se sentait plus consolée. Comme tous les Tendasques et les gens de la Briga, elle savait comprendre à la fois les beautés de la montagne et celles du rivage de la mer. Très-attachée à ses maîtres, elle espérait que sa padrona se réjouirait de l’annonce d’un mariage que la jeune servante désirait depuis longtemps.
Elle arriva donc, et, bien accueillie, elle reprit ses occupations habituelles.
FAUSTINE
Le dimanche, Faustine écrivit à Michel une lettre tendre, soumise, reconnaissante, et qui devait émouvoir la bonne âme de son amoureux* Elle attendit la réponse, car la réponse se fit longtemps attendre* Enfin elle reçut
une lettre qu’elle baisa cent fois avant de
l’ouvrir. Hélas ! c’était la répétition des dernières paroles de Michel, et de plus au lieu de dire dans une phrase : « Quand nous nous marierons, » il avait écrit en grosses lettres : Quand on me mariera ! »
Ainsi ce bonheur n’était pas encore à Faustine ; il eût sans doute été trop grand, et il fallait de nouveau lutter pour l’obtenir. Du
FAUSTINE
courage, de la patience, la jeune Tendasque en saurait avoir. Mais cela suffirait-il ? Comment vaincre un ennemi tel que la vanité ?
Le meilleur moyen pour garder ce Michel était sans doute de feindre l’indifférence à son égard, de répondre à sa vilaine réponse qu’il était libre de ne pas se laisser marier. Le dire dans un moment de colère eût été peut-être possible, mais l’écrire ! S’il prenait l’écriture comme témoignage, s’il s’en servait pour rompre ses accords, s’il la montrait au prêtre, l’anneau, le cher anneau, ne représenterait plus rien qu’un petit cercle d’or ! Tout serait détruit par un mot qu’elle ne pensait point, qu’elle ne devait pas écrire, qu’elle ne pourrait même jamais prononcer! En relisant la lettre de Michel pour la vingtième fois, Faustine crut voir que ce n’était là qu’une plaisanterie, et que son cher voisin avait voulu la faire un peu trembler. S’efforçant de se tenir à cette idée, elle écrivit à son amoureux que certainement on le marierait, qu’on l’obligerait
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à être heureux, que sans doute c’était parce quil y faisait tant de façons qu’on le chérissait si fort, qu’ enfin l’on préférait ses reproches aux paroles d’amour d’un autre, et que la crainte du malheur avec lui valait cent fois mieux que l’assurance du bonheur avec le prince -de Monaco lui-même ! Michel, cette fois, garda le silence. Il ne répondit qu’à une autre lettre pressante, douloureuse, violente. Son ennui éclatait à chaque mot. Ne s’était-il pas engagé? Ne l’avait-on pas mis dans l’impossibilité de se reprendre ? Que voulait-on de plus que son serment ? Pourquoi le tourmenter ainsi ? Faustine, après avoir lu cette lettre, demanda à sa maîtresse la permission d’aller à Nice le dimanche suivant et de ne revenir que le lundi dansla journée. On le lui permit. Combien la route lui parut triste encore ! Le dos tourné à la mer, elle ne vit que la montagne, la neige, les roches nues, les torrents noirs et profonds, quelques oliviers tristement poussés dans la terre ingrate. Plus elle appro-
FAUSTINE
chait de Nice, plus sa souffrance était grande, et plus la pauvre fille croyait voir dans son émotion l’annonce d’un malheur.
Connaissant les domestiques de la maison dans laquelle Michel servait comme jardinier, elle alla tout droit chez le maître de son amoureux en descendant de la diligence. Michel n’y était plus! On lui dit que ce garçon, si gai autrefois, devenait chaque jour plus sombre, que lui, si bon ouvrier, ne faisait plus rien et/cherchait toutes les occasions déplaisir, qu’enfin on avait été forcé de le mettre à la porte. Faustine pleura beaucoup à cette nouvelle, et vit par là que le cœur de son accordé devait être envahi par quelque mauvais sentiment. Elle demanda si c’était un Tendasque qui avait remplacé Michel. On lui répondit que oui, et elle courut dans le jardin, espérant apprendre quelque circonstance de l’épreuve nouvelle dont elle était menacée.
Sa surprise fut grande en reconnaissant son cousin André, celui-là même qui avait pour
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ainsi dire forcé Michel à lui donner son anneau, et que les jeunes gens de Tende avaient chassé le jour où ils étaient venus planter des fleurs sous sa fenêtre. Elle crut vaguement entrevoir que ce garçon pouvait l’aider en quelque chose vis-à-vis de son accordé, et lui tendant les mains avec amitié :
— Tu m’as rendu un bon service, André, lui dit-elle; mais si tu le veux, aujourd’hui, il t’est facile de m’en rendre un meilleur encore. Tu es obligeant comme un saint, tu ne rejetteras pas ma prière. Sais-tu pourquoi Michel ne m’écrit plus ou m’écrit de vilaines lettres, pourquoi il est triste, pourquoi il s’étourdit, pourquoi il est devenu paresseux, pourquoi il s’est laissé mettre à la porte de cette maison, à laquelle il tenait beaucoup, disait-il ? Crois-tu que ce soit seulement par désolation d’avoir à m’épouser?
Le garçon hésitait à répondre.
— Ne me cache rien, je t’en conjure, je , suis brave et forte, va 1
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— Eh bien, je crois que ceux des camarades de Michel qui avaient quelque vue sur toi se sont moqués de lui. On lui a répété de toutes façons que tu l’avais ensorcelé, et que moi-même j’avais été gagné à ton parti.
Dans cela il y a un peu de vrai. J’ai voulu obliger Michel à te donner l’anneau de mariage et à faire son serment devant ses amis, parce que je sais qu’avec lui les derniers venus ont toujours raison et qu’il faut le lier pour le tenir. Nous nous étions trouvés ensemble, un mois auparavant, à la foire de Saourge, et il m’avait paru qu’il tournait trop autour d’une Saourgienne. En bon Tendasque, je ne voulais pas qu’un enfant de Tende prît une femme à Saourge; les gens de la Briga nous auraient chansonnés pendant vingt ans ! Ta mère et la mienne sont cousines, ton caractère me plaît, et, puisque je t’explique tout, j’ai forcé Michel à faire un serment, non pour lui, non pour moi, mais pour ton bonheur et ta tranquillité : ils ont donc rai-
F AUSTINE.
son de dire que je suis gagné à ta cause.
— Eh bien ! tu vas m’aider à chasser du cœur de Michel tous les mauvais sentiments qui combattent mon amour en lui.
— Depuis que je l’ai remplacé dans ce jardin, répliqua André, il me jalouse et dit sans cesse à nos camarades qu’il se vengera de moi; mais je ne le crains pas, me sachant les bras aussi forts que les siens. Nous nous battrons un jour, et ce sera fini; je t’assure que je ne ferai que me défendre. Enfin, cela n’est guère inquiétant, et je ne t’en parlerais pas s’il n’y avait autre chose de très-grave.
— Quoi donc? André.
— C’est bien difficile de raconter ça à une fille... Michel, ma pauvre cousine, est un garçon sans honneur, sans parole ; Michel en aime une autre que toi !
— Malheur ! malheur î II en aime une autre ! s’écria Faustine, dont la voix tremblait de colère. Je sens que ce mot-là me rend mauvaise; qu’il prenne garde, l’infidèle! Je
ne veux pas qu’il soit heureux sans son accordée! Est-ce une Tendasque qui a pris l’épouseur d’une Tendasque?
— Non, c’est la Saourgienne dont je t’ai déjà parlé.
— Ah ! ma peur s’envole ! On n’épouse pas une Saourgienne ; Michel s’amuse, mon bon André.
— Chère Faustine, tu voudrais pouvoir pardonner à Michel ! Mais il va disant partout qu’il épousera la Saourgienne, malgré tes droits, malgré ses parents et les tiens. Il ajoute que si tu refuses de consentir à son mariage il te donnera de l’argent... Ne brise pas cette plante, ma petite, le maître y est fort attaché.
Faustine était pâle; ses yeux, pleins des feux de la haine, brillaient d’une façon extraordinaire; son pied impatient frappait la terre. Le désir de la vengeance triomphait en elle de la douleur.
— 11 faut que je le voie tout de suite, dit
FAUSTINE
la jeune fille d’un ton bref. Si je le rencontrais avec cette Saourgienne, je crois que cela me ferait plaisir !
— J’ai peur pour toi, Faustine, et j’ai peur de toi. Michel ne t’aime pas; écoute mon conseil : choisis parmi tous les garçons de Tende celui que tu voudras, et laisse ce vaniteux épouser une Saourgienne; il sera assez puni, je te l’assure.
— Oserais-tu braver Michel et lui dire que tu me prendrais volontiers pour femme, André ? demanda-t-elle brusquement au jeune jardinier.
— Si j’oserais! Je devine tes intentions et j’accepte de te servir. Nous irons ensemble au bal où Michel danse le dimanche avec la Saourgienne, et là je te promets de faire sans crainte, pour ton bonheur ou pour ta vengeance, tout ce que tu me demanderas.
— Merci, André, tu es un vrai ami et un vrai Tendasque !
— Va t’asseoir à l’ombre dans un des coins
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du jardin, cousine ; le bal ne commence qu’à trois heures. 11 faut que je finisse mon ouvrage et que je m’habille un peu pour ne pas te donner de honte. Songe aux paroles que tu prononceras devant tout le monde, et qui seront répétées à tes parents comme à ceux de Michel.
Elle s’assit sous un oranger, au bord d’une grande pièce d’eau; le soleil était brûlant, mais l’ombre épaisse. La fraîcheur du lieu, une orange qu’elle cueillit et mangea, apaisèrent sa soif ardente et le feu qui brûlait sa poitrine. La jeune fille alors s’efforça d’être calme ; elle voulutattendrepatiemmentl’heure où son cousin la conduirait au bal, et comprit que les menaces irriteraient Michel outre mesure. Les plaisanteries, la pitié fausse devaient mieux réussir avec un garçon susceptible et vaniteux.
Mais plaisanter, mentir, quand le cœur déborde de colère, quand l’injure, les reproches montent aux lèvres, cela est difficile
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sans doute, impossible peut-être... Cependant, si l’on parle haut devant beaucoup de monde, si l’on attire les regards, si l’on arrête un moment la danse pour réunir des amis et des inconnus autour de soi, il faut pouvoir se jurer qu’on ne s’emportera pas, quoi qu’il arrive, qu’on restera maîtresse de ses yeux, maîtresse de sa bouche, maîtresse de son cœur.
La pauvre Faustine se répète qu’il n’y a nulle douleur comparable à celle de n’être point aimée par celui qu’on aime. L’absence, la séparation, la jalousie sont déjà choses assez cruelles quand on se croit un peu chérie.
Comme la violente montagnarde va souffrir de la jalousie maintenant ! Revoir un être adoré vers qui l’âme et le corps s’élancent, et le trouver froid ! Comprendre qu’on l’ennuie, que chaque mot de tendresse l’importune, qu’il donnerait autant pour n’être pas aimé de son amoureuse qu’elle pour être aimée de lui; l’affreuse épreuve, mon Dieu! Une
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fille d’ailleurs s’attire le blâme et le mépris en avouant un amour qui n’est point partagé.
On ne lui permet que les larmes secrètes, des larmes qui souvent refusent de couler.
« Et si je perds la tête, se disait Faustine, si la douleur me rend folle, si lasse à ne pouvoir plus vivre, je me tue ?... Alors peut-être un grand soupir de contentement s’échappera de la poitrine de Michel ; il sera enfin débarrassé de moi î Oui, il faut vivre, ennuyer, importuner; il faut défier les larmes si elles ne veulent pas couler, si elles coulent oser les montrer ! C’est un plaisir que la vengeance lorsqu’on n’en a point d’autre! Non la vengeance qui ne dure qu’un instant et s’oublie, mais celle de tous les jours, de toutes les heures; la vie est tellement courte !... Si Michel refuse de m’épouser, ajouta tout haut Faustine emportée par la colère, j’empêcherai son mariage avec la Saourgienne, et il ne pourra être heureux qu’en déshonorant ses amours. Au prix du déshonneur, une fille de
FAUSTIN E
Tende accepterait-elle le bonheur le plus désiré? Non, mille fois non ! »
Aussitôt qu’ André eut fini sa toilette, il vint chercher sa cousine.
— As-tu décidé quelque chose? lui demanda-t-il. Vas-tu rendre à Michel son serment de paille ?
— Il est trop tard, André. Quoi que je fasse à présent tout le monde saura bien que c’est lui qui m’a repoussée. Si je ne veux pas être traitée comme une créature de peu de chose, il faut que je soutienne mon droit.
— Cependant, écoute, ma petite...
— La connais-tu, cette Saourgienne? Est-ce qu’elle est plus jolie que moi, plus grande ?
— Faustine, dit André, d’une voix grave, s’il arrive un malheur, sais- tu bien que tes parents pourront m’en accuser ?
— Que crains-tu donc ?
— Ton emportement.
— Sois tranquille, je sais enfermer mon cœur dans ma tête. Est-ce que je tremble ?
Est-ce que tu ne vois pas que je suis calme?
Viens, tu apprendras ce que je peux faire de moi.
Après avoir quitté le jardin de l’ancien maître de Michel, les deux jeunes gens marchèrent longtemps silencieux. Arrivés à l’extrémité de la rue de France , ils entendirent le bruit des sifflets de bois au son desquels aiment à danser les Tendasques.
— Tiens, c’est l’air de la valse pendant laquelle j’ai avoué mes sentiments à Michel , dit Faustine sans émotion apparente; tant mieux !
Ils entrèrent dans une cour fermée par d’énormes aloès. Au milieu de cette cour, un seul arbre, un dattier, étalait orgueilleusement ses palmes nombreuses.
— Je désire que Michel soit arrivé avant nous , dit Faustine en prenant le bras de son ami; je ne voudrais pas l’attendre. Ah ! je l’aperçois là-bas avec une fille de Saourge.
Oui, tu as raison, André, il l’aime î II la re-
FAUSTINE
garde avec amour, il la presse dans ses bras. Je t’avoue même, mon cousin, quoique cela me torture, qu’il ne m’a jamais pressée, regardée, aimée ainsi. Le moment est venu; laisse-toi conduire. Tu entends ma voix, comme elle est douce ; tu l’entends, n’est-ce pas ? Ce que je sens dans ma poitrine ne peut se découvrir. J’ai du courage, et je suis ce que je croyais.
Le bal était composé en grande partie de filles et de garçons de Tende. La plupart des danseurs et les musiciens eux-mêmes s’arrêtèrent en apercevant Faustine.
Elle s’avança vers Michel avec lenteur.
Celui-ci, en la voyant, devint pâle. Sa bouche murmura des paroles de menace, et il se précipita vers son accordée. Quittant alors le bras d’André, et s’appuyant contre le tronc du haut palmier, Faustine attendit que Michel fût auprès d’elle. Ses pieds entrecroisés, ses mains pendantes, son sourire dédaigneux, montraient assez que la violence ne pouvait l’émouvoir.
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Michel avait prévu une scène de larmes , de supplications, à sa première rencontre avec * Faustine. Il demeura interdit en face de la jeune fille froide et méprisante.
En un instant, elle fut entourée par vingt de ses compagnes, prêtes à la défendre contre Michel, dont toutes blâmaient la conduite.
La Saourgienne pleurait et se lamentait très-haut.
— Que viens-tu faire ici? demanda Michel plus doucement qu’il ne l’eût voulu lui-même.
— Je viens voir mon bien-aimé, répondit Faustine.
— Une fille doit demeurer chez ses parents ou chez ses maîtres.
— Chez mes parents, je ne le puis; chez, mes maîtres, m’en as-tu donné l’exemple?
D’ailleurs nul ne peut blâmer une accordée de faire six lieues pour obtenir une douce parole de son accordé.
. — Je ne te dirai plus jamais de douces paroles ; je ne t’aime pas !
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— Qui aimes-tu donc ?
— Madeleine, de Saourge, avec qui je dansais tout à l’heure.
— Celle qui pleure là-bas si lâchement ?
répliqua Faustine.
Puis écartant de la main ses compagnes, elle ajouta :
— Laissez-moi regarder une Saourgienne qui veut épouser un Tendasque, ça doit être curieux.
— Faustine , quitte le bal ! dirent les jeunes filles avec frayeur.
— Qu’elle aille regarder la Saourgienne !
s’écrièrent les garçons de Tende.
On fit place à l’accordée. Michel était honteux des gémissements de Madeleine, et troublé du calme de sa voisine.
— Lève donc les yeux, la Madeleine, reprit fièrement Faustine en s’adressant à sa rivale. Quand on est ce que tu es, il ne faut pas avoir de honte. Puisqu’il te convient de voler un épouseur de Tende à une Tendasque, apprends
FAUSTINE
que tu ne le voles ni à la plus laide ni à la plus bête. Mais il ne sera pas dit, la fille, que je te laisserai faire. Je suis là pour empêcher que tu ne remportes la victoire!... Tiens, Michel, ajouta Faustine en se tournant vers l’infidèle, je t’aime assez pour te pardonner cette mauvaise action. Tu t’es figuré sans doute que j’étais très-jalouse et qu’une fois mon mari tu ne pourrais plus t’amuser. Tu as voulu te distraire avant la noce, et, en vérité, tu n’as ' eu que le tort de t’y prendre un peu tard. Je ne t’en veux pas, et je te laisse à tes amours de contrebande.
— Bravo! bravo ! s’écrièrent à la fois tous les garçons et toutes les filles de Tende.
— Reconduis-moi, André, continua-t-elle en prenant le bras de son cousin ; tu ne croiras plus, n’est-ce pas, que Michel veut épouser cette Saourgienne?
— Voilà le Judas, voilà le traître! dit Michel, qui désigna le bon André avec son poing fermé.
— Oui , répliqua le jeune homme en s’avançant vers Michel d’un air plein d’audace, je t’ai vendu, j’ai tout appris ce matin à Faustine, et j’ai même ajouté que tu n’étais pas digne d’une fille comme elle.
— Merci, tu vaux mieux peut-être?
— Certainement! Je ne déshonorerais pas le pays, comme tu le fais.
— Tu m’as déjà pris ma place et tu voudrais m’enlever ma femme.
— Sa femme! répéta tout bas Faustine avec bonheur.
— Cela m’a réussi pour l’une et me réussirait probablement pour l’autre. En tout cas, j’aimerais mieux être le rebut de Faustine que le premier choix de la Madeleine de Saourge.
— Merci , André , merci ! murmura l’accordée à l’oreille de son cousin.
— Laisse-les, Michel, dit là Saourgienne en sanglotant; viens avec moi.
— Sortons, André, c’est à nous de partir,
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dit Faustine, qui s’éloigna rapidement avec son ami.
— Je ne veux pas qu’il l’épouse ! Elle ne sera jamais à lui, je le jure! s’écria Michel avec colère , tandis que les jeunes filles de Tende l’empêchaient de rejoindre leur compagne.
L’accordée marchait vite dans la rue de France.
— Es-tu contente de moi ? lui demanda son cousin.
— Oh ! oui, cher André ; mais pressons le pas. Mes forces, où sont-elles? J’ai peur qu’il ne coure derrière nous ; si tu te retournais?. . . L’aperçois-tu?... Non, ah 1 tant mieux. Comme je tremble! C’est moi qui pleurerais à présent!... Je veux prendre la voiture de Monaco tout de suite. Il faut que je sois seule ou avec des gens qui ne sachent rien de ma peine , sans quoi mon cœur se briserait en morceaux.
— Est-ce que tu épouseras Michel? dit André après un silence.
F AU STINE.
— Lui, ou personne autre, répondit-elle.
— C’est dommage.
— Pour qui donc?
— Pour moi peut-être,
— Est-ce que tu m’aimes ?
— Ah! Faustine, si tu voulais jeter dans mon cœur une graine d’amour, il me semble qu’elle y pousserait aisément.
— André, prends garde à toi! L’amour est une herbe mauvaise dont on ne peut pas arracher les racines. Ma destinée est écrite clairement devant mes yeux : « Michel ou la vengeance ! » Ce qui console les filles ne me consolera jamais... ! Je suis méchante, ajouta la montagnarde avec exaltation ; oui, une chose m’amuserait en ce moment, ce serait d’être aimée comme j’aime, avec désespoir... Mais non, André, point par toi ; tu m’as fait trop de bien pour que je te veuille du mal. Détourne-toi de ma route ; demain tu ne pourras plus me suivre, et ton amitié se retirera d’ellemême ! Ton amour ferait probablement le con-
traire, car l’amour, vois-tu, se plaît dans la bataille.
— Je resterai ton serviteur et ton ami, répliqua le jeune homme : tes idées sortent d’un esprit plus grand que le mien !
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Faustine, à Monaco, finit tristement la saison chez ses maîtres, et attendit chaque jour de son accordé un billet qui ne vint pas. Connaissant la vanité de Michel, la jeune fille se dit quil ne voulait point demander par lettre des excuses, mais que certainement il comptait s’expliquer à Tende.
Une fois dans le même pays tous deux, si la Saourgienne conservait encore une influence sur le cœur de Michel, il serait facile de la détruire. Pourquoi Faustine avec son courage, sa passion, son esprit comme le disait André, ne parviendrait-elle pas à triom-
FAUSTIN E
pher d’un caprice comme celui dé son bienaimé pour cette Madeleine si faible, si peureuse, si sotte enfin ?
Avec quelle émotion Faustine gravissait' chaque dimanche le chemin escarpé et rocailleux qui conduit les piétons de Monaco à la Turbie ! Assise au pied de la vieille tour romaine, elle regardait sur les versants du col de Tende les pins verts se débarrasser de leur voile de neige; il lui semblait entendre tomber des arbres sur l’herbe de belles gouttelettes emplies du soleil et qui donnaient à la montagne ce vêtement de gloire dont parlent les livres saints. Elle eût voulu, l’impatiente Fille, enlever au rivage de la mer tous les rayons qui mûrissent les citronniers, toute la chaleur qui rend le ciel et les vagues si bleus, pour les porter là -bas au pic de Tende, bien enfermés dans ses deux mains, et les répandre sur cette froide glace qui retardait la venue du printemps , son départ et celui de Michel.
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Faustine avait remarqué que dans l’espace les cris de douleur ou de plaisir peuvent être répétés , mais qu’ils n’obtiennent jamais de réponse, et que le regard le plus attentif ne voit ni les arbres, ni l’air, ni l’eau prendre de la peine avec personne. Il faut, quand on veut être entendu, s’adresser plus haut que l’espace, où les prières seules peuvent voler. La jeune montagnarde priait donc la Madone qui protège les filles de faire fondre la glace et de ramener le printemps; la Madone l’exauçait avec la lenteur que les saints met- . tent à exaucer les vœux, forcés qu’ils sont de répondre à des supplications souvent contraires.
L’accordée s’était promis d’attendre pour retourner au pays le jour de la fête de la Vierge du Laguet, dont l’église est proche de la Turbie. Cette Vierge est très-puissante.
Chaque année vingt mille pèlerins, quelquefois plus encore, viennent l’invoquer pour être guéris de leurs maux de corps ou d’es-
prit. Que de miracles elle a dû faire pour tous ceux qui souffrent de douleurs secrètes ! Elle a sauvé tant de mourants, rendu l’usage de leurs jambes à tant de paralytiques, donné la parole à tant de muets! Faustine acheta pour la Vierge du Laguet, qui aime les bijoux, une belle chaîne d’or. Quoique la chaîne fût trèsjolie au cou de la jeune fille, celle-ci jura cependant de la porter à la Madone, le 18 mai, afin d’obtenir d’elle qu’elle proté- geât ses amours. La Vierge du Laguet n’exauce les vœux de ses fidèles que le jour de sa fête, pour donner à ses miracles plus d’éclat.
Après avoir vu bien des fois, le dimanche, la glace fondre sur la montagne, le moment du départ de Faustine pour Tende et le jour de la fête de la Vierge du Laguet arrivèrent enfin.
Il faisait ce beau temps chaud et frais qu’on trouve en mai sur les hauteurs voisines de la mer. Tous les sentiers, tous les chemins, la
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grande route qui va de Nice en Italie et de l’Italie à Nice, étaient couverts de pèlerins. Dans le vallon du Laguet les jeunes gens et les jeunes filles chantaient des cantiques, et il s’élevait au ciel comme une grande voix louangeuse qui faisait battre le cœur d’espérance. Mais, entre les couplets des cantiques, les plaintes, les cris des malades remplissaient l’âme de tristesse et d’inquiétude jusqu’à ce que les beaux chants d’amour et de foi eussent redonné l’espoir.
Selon l’usage, riches et pauvres, à genoux les uns auprès des autres, mêlant leurs pleurs et leurs prières, se tiennent par la main et entourent d’une chaîne d’étrangers, tout à coup devenus frères, les affligés qui appellent le miracle au seuil de l’église.
Vers le soir, après que chacun a bien prié et bien chanté, d’un seul élan, tous lèvent les bras au ciel en criant : « Grâce ! grâce ! »
C’est à ce moment que la xMadone fait ses miracles. Les malades touchés de la grâce
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perdent aussitôt connaissance. On les porte dans l’église, d’où ils sortent en voyant, s’ils sont aveugles; en parlant, s’ils sont muets ; en marchant, s’ils sont paralytiques. La fête dure trois journées et trois nuits.
L’accordée avait offert sa chaîne d’or à la Madone. Le premier jour et la première nuit elle n’avait prié que pour les malades; mais, le second matin, dès que le soleil eut repoussé les vagues de la mer pour s’élancer dans l’espace, Faustine commença d’invoquer la Vierge pour elle-même avec ardeur.
« Bonne Madone, sainte Madone, arrêtez vos regards sur une pauvre fille, dit-elle; je ne suis point malade de corps, mais combien je souffre! Faites parler le cœur de Michel, muet pour moi ! Chassez de son esprit l’image d’une créature indigne de son amour, et donnez- lui un peu de tendresse pour la pauvre Faustine, si peu que ce soit... Si vous m’accordez ce bonheur, je jure d’être soumise à Dieu, de le bénir pour les autres maux
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qu’il m’enverra; je jure d’être toute ma vie religieuse envers vous, charitable, de faire plus de bien aux autres qu’à moi-même, et de ne jamais demander pour ma part de félicité sur la terre que l’amour, le seul amour de Michel ! »
Et comme les pèlerins criaient : « Grâce !
grâce ! » elle répéta en sanglotant : « Grâce pour moi! »
— Pauvre petite , dit une voix amie à côté d’elle, tu aimes donc toujours l’ingrat?
— André, André, répéta Faustine, que je suis contente de te revoir ! Est-ce que tu viens d’arriver seulement ?
— Non, je suis ici depuis hier. J’ai prié de tout mon cœur pour les malades auprès de l’église. Lorsqu’un miracle se fait, si j’ai bien chanté et demandé grâce, il me semble que ma prière est pour quelque chose dans ce miracle, et je suis heureux comme si j’avais sauvé un mourant de la mort.
— Tu as une excellente âme, cousin.
PAUSTINE.
r— Oui, je le crois, car si je dis une mauvaise parole, si je me détourne de ceux que le malheur accable, si je refuse au lieu de donner, je me prends en haine, et il me semble que par mon tourment je me punis plus que Je bon Dieu ne me punira.
— Cousin, je voudrais te ressembler, mais je ne suis point bonne de nature. Avant de faire du bien, je veux qu’on m’en ait fait à moi-même, et je pense volontiers que pour le mal il faut rendre le mal. Je prie en ce moulent, parce que j’espère; si j’étais certaine que ma prière sera repoussée, je braverais la Madone et tous les saints du paradis pour que la mort me soit envoyée !
Lejeune homme, effrayé des paroles de son amie, s’agenouilla auprès d’elle et lui prit la main :
— Prends garde, dit-il, tu te révoltes, et Dieu écrase les révoltés comme des vers de la terre.
— Sainte Madone , protégez-moi , recom-
mença Faustine en pleurant. Voyez mon âme, il lui faut le bonheur !
La jeune fille, les mains jointes, le front baissé sur la poitrine , cria « grâce » encore à la fin du cantique, et parut attendre l’effet de son ardente supplication.
Ne sentant aucun miracle s’accomplir en elle, Faustine releva la tête avec impatience, et, se tournant vers son compagnon , elle lui demanda s’il avait rencontré son voisin après la scène du bal, et s’ils s’étaient pris de querelle.
— Nous nous sommes battus pour toi, répondit simplement le jeune homme, mais tout s’est bien passé. Aujourd’hui Michel me parle et prétend qu’il n’a plus aucun souvenir de notre brouille ; tout à l’heure il me disait encore...
— Michel est ici ? s’écria Faustine.
— Ah ! je ne voulais pas te le dire, répliqua tristement le Tendasque. Voilà un secret qu’il eût été charitable à moi de mieux garder.
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— A quel endroit l’as-tu vu ?
— Auprès de l’église , à gauche ; en te levant, tu l’apercevras.
— Oui, c’est bien lui ! André , est-ce la Saourgienne qu’il tient ainsi par la main devant la Madone? Et Faustine qui demande grâce, tandis qu’ils prient à deux con tre elle !... Hélas! mon Dieu, c’est bien lui! Il n’a plus son visage d’autrefois. Comme il se courbe , comme il s’humilie! Sa préférée en a déjà fait sans doute un suppliant et un misérable. Au revoir, André, je ne veux aucune grâce de la Vierge du Laguet, qui se laisse adorer par une Saourgienne !
Faustine, en disant ces mots, s’était relevée avec violence. La rébellion , plus encore que la douleur, était dans son âme.
— Reste, reste, répétait le bon André, reste, je prierai avec toi, et nous aussi nous serons deux.
— Ah! leurs têtes se penchent l’une vers l’autre, s’écria-t-elle; ils se parlent, d’amour
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et la Madone semble leur sourire ! Je voudrais avoir le courage d’aller lui arracher ma chaîne d’or! Mais il me faudrait pour cela passer trop près de la Saourgienne.
Faustine s’échappa des mains d’André qui essayait de la retenir. Elle courut au milieu des pèlerins, l’air égaré, troublant leur extase. Plus d’un la suivit du regard en murmurant avec pitié :
« Sainte Madone, si vous avez maudit cette fille, pardonnez-lui! »
Faustine marchait, marchait toujours, impatiente d’éloigner de son oreille le bruit des chants du vallon, au-dessus desquels elle croyait distinguer la voix de la Saourgienne, Ce fut après une bien longue course qu’elle cessa d’entendre les sons qui la poursuivaient. Abattue de corps, la pauvre fille s’assit au versant d’une colline couverte de chétifs oliviers.
Le paysage était triste et sombre. A peine voyait-on le ciel par-dessus les hautes mon-
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tagnes. La chaleur pesante de midi faisait taire les oiseaux, et pas un travailleur n’apparaissait sur les routes ou dans les terres.
Enfin, la pauvre abandonnée était seule, sans témoins de sa douleur, et trouvait le silence. Elle allait pouvoir se parler à ellemême, se répondre, se comprendre, s’encourager... Elle se veut forte, résolue à vivre. En vivant, il lui est facile de donner un adoucissement à son désespoir : la vengeance !
Combien de fois le pardon lui sera-t-il demandé par Michel? C’est elle qu’on suppliera bientôt, elle qui aura le pouvoir de repousser alors! Et l’anneau que Faustine a baisé tant de fois, comme il va lui servir ! Elle le regarde avec une joie étrange. Cher anneau qui deviendra une arme à son doigt; plus qu’un stylet ! Ah ! si elle ne peut faire le bonheur de Michel, elle peut au moins détruire celui de la Saourgienne. On la maudira sans doute.
Mais si Faustine refuse son pardon, Madeleine, forcée d’aimer hors de l’Église, sera maudite
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aussi ! Elle les retrouvera tous deux dans les flammes de l’enfer! Michel brûlant pour n’avoir pas tenu un serment fait à Dieu, cette fille pour s’être laissé déshonorer. Gomment avoir peur d’une souffrance soufferte par eux, avec eux ?
« Ta vie est tracée, Faustine, se dit la Piémontaise ; ton époux est assis à tes côtés, tu es maintenant l’accordée du malheur! Il dormira dans ton lit; il s’éveillera quand tu t’éveilles; il te frappera tout le jour jusqu’au sang; il épuisera les larmes de tes yeux , jettera de la cendre sur ta nourriture, et rendra pour toi les fruits sucrés amers ; il t’apprendra à détester le travail, consolation des résignés. Avec lui tu riras de ceux qui pleurent, tu désireras le trouble dans les fêtes. Le mal est père du malheur, mon époux, et il veut que ses belles-filles soient mauvaises ! Non, je ne mourrai pas; non, je ne deviendrai point folle de désolation; ils seraient trop contents, celui que j’aime et celle que je hais !»
Faustine se releva pour marcher encore.
Bientôt elle revit la grande mer bleue. Que de golfes, que de villes et do villages elle regarda sans les admirer. Le défi continuait de jaillir de ses yeux brillants; il lui semblait que toute cette belle nature lui était ennemie, et elle se redisait, comme à la vieille tour romaine de la Turbie, que la montagne et les profondeurs de l’espace sont indifférentes aux cris du désespoir, que le ciel se plaît à voir éclater les tempêtes, que l’abîme aime à donner la mort, que l’eau ravage de préférence le champ du pauvre, et que la mer se referme avec empressement sur le malheureux qui se noie.
Mais la fatigue ayant repris ses droits sur le corps de la pauvre fille, elle s’assit de nouveau sur le bord du chemin , et demeura pendant quelques heures dans une insensibilité presque complète. Repos d’un moment qui ne devait point apaiser cette âme orageuse!
André était resté courbé à sa place après la
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fuite de sa cousine, et il avait ardemment supplié la Madone de ne pas maudire son amie. Dès que les premières ombres du soir descendirent sur les versants,' il se mit en route à la recherche de Faustine. Il pensait bien qu’instinctivement elle aurait suivi le chemin de la montagne qui conduit à l’Escarenne.
Lent et recueilli, il marcha au milieu des pèlerins sans troubler leurs prières.
Lorsqu'il fut hors du vallon du Laguet, il pressa le pas. La nuit magnifique permettait aux regards du jeune homme d’interroger les horizons lointains. N’apercevant aucune trace de sa cousine, inquiet, il courut devant lui, appelant: « Faustine, Faustine ! » L’écho seul répondit. Craignant quelque acte de folie, il se pencha sur le bord de tous les précipices. Vers le matin seulement il vit la jeune fille à demi couchée sur une roche, les vêtements humides de rosée, les joues brûlantes de fièvre et les yeux égarés.
— Faustine, lui dit-il, c’est André, c’est
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ton cousin qui te parle ; il serait venu plus tôt te rejoindre s’il n’avait pas longtemps prié la Vierge du Laguet pour que tu oublies Michel et que tu lui pardonnes.
— Déjà ! répondit-elle d’une voix sombre.
Voilà donc la parole que je vais entendre sans cesse résonner à mon oreille. Je jure qu’elle n’entrera jamais dans mon cœur. Oublier mon amour, c’est impossible. Je l’ai caché trop profondément en moi durant cinq années, et rien ne pourra me l’arracher ! Quand Michel lui-même viendrait me demander de ne plus l’aimer, me nommerait cruelle , je lui répondrais que la vengeance seule qui endort la haine peut vivre à présent dans mon âme. Si tu m’aimais de passion au lieu de m’aimer d’amitié, tu comprendrais ce que je te dis; mais tu es bon et doux, tu ne saurais éprouver l’amour.
— Veux - tu que j’essaye , ma Faustine ?
— Oui, je veux bien que tu souffres pour
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moi ce que je souffre pour un autre, dit-elle avec emportement.
— Faustine, Faustine, tu es mauvaise! Je ne t’aimerai que si tu me promets de faire un effort courageux et d’oublier Michel.
— Garde ton amour de sage; je ne te le demande pas, Tu mets des conditions à l’amour, toi; tu raisonnes, moi je souffre... Ah! n’être pas aimée, quel supplice! et pourquoi l’endure-t-on? Si l’on était laide, on pourrait reprocher sa laideur à Dieu ; pauvre, on reprocherait sa pauvreté à ses parents; bête, on s’en prendrait de sa bêtise à soi-même !
Qui donc accuser? Personne que lui! Et je me dessaisirais de mon unique consolation, la vengeance, la longue vengeance !
En vain, pendant le voyage qu’ils firent ensemble de l’Escarenne à Tende, André essayat-il d’adoucir par de tendres paroles le désespoir et la haine de son amie; tout paraissait au contraire les augmenter. La vue de cette route qu’elle avait suivie avec son accordé à
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l’automne ; un banc de pierre sur lequel tous deux s’étaient assis et où Michel lui avait dit quelques mots d’affection ; cette auberge où ils s’étaient reposés une nuit : tout cela surexcitait encore la passion et la douleur de la pauvre fille.
Lorsque Faustine, arrivée à Tende, entra dans la maison de son père, il était tard.
Comme le soir où elle était revenue du bal avec Michel, la porte ouverte laissait voir auprès d’un grand feu la mère de son accordé et la sienne. Les deux femmes veillaient et semblaient encore attendre leurs enfants.
Quand elles aperçurent la jeune fille pâle et sombre au milieu de la maison, ni l’une ni l’autre ne se leva pour l’embrasser, pas un cri de joie ne s’échappa de leur bouche; toutes deux se détournèrent en pleurant. La nouvelle de l’infidélité de Michel leur était connue, et déjà elles avaient gémi et souffert avec l’absente.
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Le choix que le jeune homme avait fait d’une Saoudienne devait attirer sur lui le blâme de sa famille et de Tende tout entier; aussi l’un des premiers mots que prononça la mère de Michel fut-il celui de vengeance ; elle approuva toute la haine, répéta toutes les menaces de celle qu’elle avait si vivement désiré avoir pour belle-fille.
Le lendemain de son retour, Faustine, accompagnée de sa vieille amie, alla mettre opposition chez le curé au mariage de l’infidèle. En sortant de la cure, les deux femmes se jurèrent, la main dans la main, le regard animé d’une même passion, que la Saourgienne ne posséderait jamais Michel comme époux tant que l’une d’elles aurait un souille d’existence. Faustine, joyeuse d’être comprise, sentit son exaltation s’abattre; mais elle garda sa haine dans le calme, et s’apprit à vivre avec elle comme avec une amie qu’elle ne voulait, plus quitter.
Un matin le père de Michel reçut une lettre
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de son fils dans laquelle ce dernier donnait des explications sur les motifs qui l’avaient forcé d’abandonner Faustine. De la Saourgienne, pas un mot! Connaissant la violence de son père, la passion de sa mère, l’inGdèle demandait qu’on s’engageât par lettre à ne lui faire aucune scène de reproches s’il revenait à Tende.
Après s’être longuement consultés, les deux mères, Faustine, les deux pères convinrent qu’il fallait garder le silence.
« Obligeons-le à venir nous braver en face, dit l’accordée. »
Quinze jours plus tard, Michel exaspéré de la feinte indifférence de ses parents écrivit une seconde lettre dans laquelle il n’était question que des qualités de la Saourgienne et des défauts de Faustine. C’était une véritable déclaration de guerre. Tous ceux a Tende qui furent admis à lire ce papier s’effrayèrent des conséquences qu’il pouvait avoir. Rien ne rendra l’emportement du père et de
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la mère de l’infidèle à la réception de cet audacieux défi.
Faustine seule restait calme ; sa haine trouvait là un aliment digne d’elle. Après une pareille injure qui donc eût osé lui parler de générosité, de pardon, d’oubli?
« Viens, avait répondu le père à son fils ; je ne te tuerai point, c’est toutce que je peux te jurer. Ceux de mon âge savent tenir leur serment.»
Quelquefois, la mère de Michel et Faustine causant de l’accueil qu’on ferait à l’infidèle s’il reparaissait, se donnaient pour ainsi dire à elles-mêmes la représentation de ce drame.
— Nous le verrons suppliant, disaitlamère.
— Il menacera, répliquait Faustine. L’entendez-vous parler de cette Saourgienne, de ses vertus, de sa beauté ? Comme nous nous disputerons! comme je l’afironterai! Je veux le faire trembler, s’il est faible ; s’il est fort , étonner son courage.
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— Alors, reprenait la mère de Michel, s’il menace, je m’écrierai : « Va-t’en, et que l’amour de ta Saourgienne te console de la perte de l’affection de tes parents et de la perte de ton honneur. »
— Oui, oui, répétait Faustine, et s’il ne s’en allait pas, s’il défiait encore, son père alors dirait : « Je te maudis ! »
— Que ne vient-il? ajoutait la mère d’un air sombre.
Deux mois s’étaient écoulés déjà depuis le retour de Faustine. Michel, après la réponse de son père, n’avait point répliqué, et durant six longues semaines on avait en vain attendu de ses nouvelles.
Faustine s’impatienta de ce silence; sa passion eût préféré les injures ; mais ce qu’elle désirait ardemment c’était la lutte directe, face à face, l’échange de ces paroles pleines de colère qui apaisent le cœur, enfin la présence de l’infidèle.
Les parents de Faustine et ceux de Michel
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étaient parmi les rares propriétaires de Tende qui ne sont point forcés de passer l’été dans la montagne et possèdent des terres auprès de la petite ville.
Un soir, à l’heure du retour des champs, l’accordée aperçut un jeune homme qui ouvrait avec précaution la porte de ses voisins et se glissait chez eux comme un voleur. Il lui sembla reconnaître Michel. Un grand cri jeté par sa vieille amie confirma ses suppositions. Contenant avec peine les battements de son cœur, elle appela son père et sa mère. Ne fallait-il pas que la scène fût complète ? Les deux familles devaient donc être réunies. On allait juger Michel, les témoins ne pouvaient être trop nombreux. Le père de Faustine suivit sa fille, mais la mère, craignant quelque scandale, courut chercher le curé.
Faustine entra donc chez l’accordé avec son père. En la voyant, Michel se troublç.
Au visage contracté de son père, aux yeux brillants de sa mère, il a déjà compris qu’il
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n’obtiendra d’eux aucune concession. Faustine, ses parents offensés, vont ajouter encore à la dureté de l’accueil qu’il reçoit.
Il se tient debout. Les deux vieillards, assis l’un près de l’autre, interrogent du regard la mère de Michel et Faustine. N’est-ce pas toujours aux femmes de dire les premières paroles dans de telles circonstances?
— Que veux-tu de nous? demanda brusquement la mère.
— Je veux que vous m’aidiez à reprendre une parole que j’ai donnée en vue de votre bonheur, et qui, si j’étais forcé de la tenir, me rendrait le plus malheureux des hommes.
— Tu es libre de ne pas épouser Faustine.
— C’est vrai, mais je n’ai pas le droit d‘en épouser une autre.
— On peut être heureux avec une Saourgienne sans être obligé de devenir son mari, répliqua le père de Faustine.
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— Mais si votre fille empêche mon mariage, elle ne pourra non plus se marier, ajouta Michel croyant toucher le cœur du vieillard, qui n’avait point d’autre enfant.
— Que Faustine n’apporte jamais comme toi le déshonneur dans ma maison, c’est tout ce que j’entends exiger d’elle.
— Faustine, Faustine, rends-moi mon anneau et mon serment, je t’en supplie, s’écria Michel en joignant les mains.
— 11 prie, vous aviez raison, repartit Faustine en se tournant vers la mère de l’accordé. Que lui répondre? 11 n’a de courage qu’en écriture.
Quelqu’un entra.
— Voilà monsieur le curé , dit Michel en relevant la tête ; je suis sauvé !
Le curé sourit avec dédain, et s’approchant de Faustine :
— Qu’est-ce que ce garçon vient faire ici ?
lui demanda-t-il.
— Monsieur le curé, répliqua Michel, je
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viens prier Faustine d’être généreuse, charitable, chrétienne; de me pardonner, de me rendre mon serment et mon anneau, de retirer l’opposition à mon mariage qu’elle a faite entre vos mains. Apprenez-lui, monsieur le curé, que l’Évangile ordonne l’oubli des injures.
Faustine et'la mère de Michel à ce discours perdirent contenance. Les deux vieillards se levèrent avec respect, sentant leurs rancunes à la merci du prêtre et n’ayant pas même l’idée de discuter une parole dictée par la Madone, par Jésus ou par le bon Dieu.
Le prêtre réfléchit un instant.
— Il ne faut pas, dit-il avec fermeté, que le coupable, en réclamant l’absolution, persiste dans sa faute. Or, nul n’est plus coupable que celui qui essaye de se soustraire à un serment fait à Dieu.
Ce fut au tour de Michel à trembler.
— Un serment fait à des hommes, continua le prêtre, c’est aux hommes de le défendre.
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Dieu n’affirme ses droits que dans les consciences et par la voix de ses ministres. Si votre conscience vous absout, c’est que Dieu s’est retiré d’elle, mais moi, son représentant sur la terre, je vous condamne!
Faustine triomphante serra la main de sa vieille amie de toutes ses forces.
Michel accablé se signa voyant déjà le diable en lui. La condamnation d’un prêtre est une terrible épreuve pour un Italien. L’accordé avec cela était dévot.
— Mais, balbutia-t-il vaincu, si j’aime une Saourgienne !
Le curé eut un mouvement superbe.
— Il ne faut point parler d’amour à Dieu, jeune homme, dit-il, mais de devoir. Or, votre devoir est d’épouser Faustine, la seule qui puisse être considérée par l’Église comme votre femme légitime. Ne vous croyez pas tenu envers une fille qui vous a engagé dans la voie de la paresse et de la désobéissance. Vous pouvez d’un mot faire le bonheur de vos
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parents, être approuvé du ciel, de votre conscience, béni par moi. Allons, brebis égarée, rentrez au bercail !
Michel sanglotait.
En voyant son voisin prêt à céder, Faustine éprouva tout à coup une insurmontable répulsion pour ce mariage qu’elle avait si passionnément désiré. Quoi ! les menaces, les défis amassés par elle, devenaient inutiles avec ce garçon sans courage ! Michel avait supplié d’abord, et maintenant il se laissait battre avec des mots. 11 abandonnait, par crainte de l’Église, cette Saourgienne qu’il avait une première fois délaissée pour Faustine, qu’il avait reprise, et pour laquelle il avait quitté sa place, renié un serment ! Quel amour, quel caractère, quelle union !
Faustine n’en voulait plus! Non, tout cela était trop misérable, et elle se sentait un véritable dégoût pour ce cœur si faible et si inconstant. Mais comment expliquer la cause de cet éloignement subit, à qui le dépeindre?
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Au prêtre? Ne défendait-il pas qu’on lui parlât d’amour, à plus forte raison de haine ! Aux deux pères qui déjà prenaient la main de Michel et l’attiraient à eux? A la mère de l’accordé, à sa vieille amie, qui avait tout compris jusque-là? Non, pas même à elle! La pauvre femme, émue, les yeux pleins de larmes, murmurait avec une tendresse passionnée : « Tu seras ma fille ! »
Michel s’avança vers Faustine. Elle bondit de côté comme un chat sauvage pour ne pas être touchée par lui- Alors le cœur en révolte, elle le regarda en face avec des yeux étincelants.
— Lâche, lui dit-elle, je te rriéprise !
Et elle s’élança hors de la maison, sans que Michel stupéfait, sans que le prêtre, les deux vieilles, les deux pères, cloués à leur place, songeassent à la poursuivre.
Elle descendit avec une rapidité folle la rampe qui conduit de Tende à la route de France et aux bords de la Roya. Le bruit
FAUSTINE
de sa course , tout ce qui s’agitait dans sa tête, l’empêchèrent d’entendre qu’on la suivait.
Tout à coup, elle s’arrêta au bord du fleuve torrentiel. Il courait comme elle avait couru, follement.
— Ah! s’écria- 1- elle, que pareille à la Roya j’aimerais à me briser sur les roches.
— Faustine, chère Faustine, murmura une voix derrière elle.
— André, toujours toi, quand je souffre!
Ta bonté m’impatiente, à la fin. Pourquoi m’as-tu suivie ?
— Je t’ai vue sortir de la maison de Michel, fuyant comme une insensée du côté de la Roya... J’ai cru que tu allais te tuer, j’ai couru derrière toi, et je ne te quitterai que si tu me jures de vivre. Tu sais tenir tes serments, toi!
— Je ne me tuerai point! Si l’amour agonise en moi, la haine y est vivante encore.
Faustine morte, Michel épouserait la Saour-
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gienne! Adieu, André, adieu! Je vais en France; dis à mes parents qu’ils ne me cherchent point. Je veux qu’on m’oublie, qu’on me laisse en paix !
Elle s’éloigna malgré les tendres paroles de son cousin. Faustine voulait être seule. La solitude était nécessaire à cette âme orgueilleuse et indignée.
Ses yeux par hasard s’arrêtent sur son anneau; cet anneau dont elle a fait un confident, un ami, quelle a baisé tant de fois, ce témoignage de l’amour de son accordé ! Le gardera-t-elle? Non. Il faut qu’elle s’en sépare ! Elle l’arrache de son doigt, et le jette dans le torrent, qui ne le rendra pas à Michel.
André accompagnait sa cousine du regard ; il la vit lancer sa bague d’accordée dans la Roya.
— Elle n’aime plus Michel, pensa-t-il, mais elle aime sa haine, et elle y restera peut-être aussi attachée qu’à son amour !
FAUSTINE
Terminerai-je en racontant que l’âme de Faustine s’est apaisée, qu’elle a condamné elle-même son orgueil, et que, revenue à Tende, elle a épousé son cousin? Je ne puis m’y décider, dût le bon André en souffrir longtemps. Mais s’il plaît au lecteur de marier Michel et la Saourgienne, je l’avertis qu’une loi du Parlement italien, datée de janvier \ 866, et qui décrète le mariage civil, l’y autorise pleinement.
LA FILLE
CHASSEUR D’AIGLES
LA FILLE
DU
CHASSEUR D’AIGLES
Le père et la fille s’entendaient merveilleusement ; ils avaientles mêmes goûts, les mêmes fiertés. Jamais l’ennui n’apparaissait dans leurs longs tête-à-tête. Durant l’hiver ils vivaient seuls à San-Dalmas, au pied du col de Tende, refusant d’aller comme tous leurs voisins dans une étable pour causer, travailler, manger, dormir ou veiller en commun. Ils lisaient un petit nombre de livres qu’ils eussent pu redire mot à mot de mémoire, mais
LA FILLE
dont les personnages, amis bien connus, avaient pour eux des attraits toujours nouveaux. Quand l’existence est monotone, les lectures n’ont pas besoin d’être diverses pour charmer.
Le père et la fille ne goûtaient pas avec un plaisir égal les quatre ou cinq livres composant leur bibliothèque. 11 préférait les aventures de bandits, donnant pour raison de son choix que ses héros pouvaient vivre en Italie ou y avoir vécu. Elle adorait les contes de fées, dans lesquels un beau chevalier, £n costume de fer, pénètre par ruse ou par force au fond de l’antre des Magots, y découvre une princesse enchaînée, gémissante, qu’il plaint, qu’il délivre, qu’il épouse et rend heureuse.
Chaque printemps, le chasseur d’aigles et sa fille faisaient, avec leurs bêtes, l’ascension du pic de Tende, où le père avait défriché un morceau de forêt dans un vallon, à une grande hauteur, endigué un torrent, bâti un chalet.
Les exigences d’une propriété nouvelle, qu’il
DU CHASSEUR D’AIGLES
comptait donner en dot à sa Mariane, firent oublier pendant plusieurs années au chasseur une passion violente : celle de chasser les aigles. Mais lorsque sa terre lui parut suffisamment creusée, retournée, plantée, mise à son point de rapport, il se lassa du métier de laboureur, et reprit celui de chasseur d’aigles.
Un beau matin, il dit adieu à sa fille et sortit du chalet fièrement, sa carabine sur l’épaule.
— Je ne veux plus courber la tête, s’écriat-il du ton d’un homme heureux d’échapper à l’esclavage, je ne veux plus travailler des heures entières le dos voûté, les jambes presque immobiles. Je veux me sentir libre comme autrefois, sous le grand ciel!
— Ne vous attardez pas dans la montagne, mon père, dit Mariane ; soyez de retour avant le coucher du soleil.
— Oui, mon enfant... Ah! le fameux chasseur d’aigles ! continua le vieillard en riant
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avec pitié de lui-même : il oubliait son sac aux aiglons. J’entends bien cependant ne pas le rapporter vide. Cherche-le-moi.
— Voici votre sac, mon père. Souvenezvous que depuis quatre ans vous n’avez point escaladé de roches, que votre pied doit être moins sûr, et que votre œil n’est plus exercé à découvrir les aigles autour de leur aires.
— Bonjour, Mariane! Arrache l’herbe dans le carré de lentilles, et soigne bien nos bêtes jusqu’à ce soir !
— Comment pouvez -vous abandonner ainsi votre terre et votre enfant ? reprit la jeune fille.
— Lorsqu’on a l’ambition d’épouser un chevalier, il vaut mieux être fille d’un chasseur d’aigles que fille d’un laboureur, répliqua le vieillard, content comme un Italien qui croit avoir trouvé un trait d’esprit.
Le montagnard s'éloigna. Suivant un chemin étroit et rapide au bord du torrent qui coupait en deux le petit vallon, il disparut dans
DU CHASSEUR D’AIGLES
la gorge, non sans avoir envoyé quelques adieux moqueurs à sa fille.
Derrière une longue table de mélèze, plusieurs bancs recouverts d’un toit de vigne vierge étaient adossés au chalet. Mariane s’assit sur un de ces bancs; son regard parcourut avec une joie un peu égoïste le cher vallon dont son père lui abandonnait le soin et pour ainsi dire la propriété. Ses champs lui parurent plus beaux et plus larges. Elle se promit de les cultiver plus amoureusement encore, ce qui eût paru impossible à tout autre qu’à Mariane.
Bientôt la jeune fille se leva pour aller détacher ses bêtes qui, de l’étable, appelaient avec impatience leur maîtresse. La nuit et ses ombres font peur à la plupart des animaux, comme une chose mystérieuse, incompréhensible, et le matin leur apporte toujours la sécurité et l’appétit.
Mariane, en se livrant à ses occupations, suivit tout le jour par la pensée son père
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dans la montagne. 11 lui avait tant de fois conté ses chasses, leurs ruses et leurs dangers, quelle s’animait à distance avec lui, escaladait les roches difficiles, franchissait les torrents, et fredonnait la chanson favorite du vieux montagnard :
a L’aigle chasseur, aime à saisir, — à saisir pour le dévorer, — l’agneau dans le troupeau. — Le chasseur d’aigles aime à son tour, — à prendre vif pour l’étouffer, — l’aiglon dans son nid. »
. Peu de gens chassent l’aigle au pic de Tende. Rien n’est plus dangereux, et dans aucune poursuite il ne faut déployer autant de courage et de sang-froid. Cette chasse, d’ailleurs, est fort lucrative quand elle est heureuse. Voici comment:
Tous les pâtres qui conduisent des troupeaux sur les hauteurs de la chaîne de Tende sont nommés par les communes, assermentés, et tenus de rapporter à l’automne plusieurs aiglons ou le cadavre d’un aigle. Occupés à
DU CHASSEUR D’AIGLES
traire leurs nombreuses laitières pendant le jour, à faire du fromage pendant la nuit, les bergers ne peuvent abandonner leurs bêtes.
Ils achètent donc aux chasseurs d’aigles, moyennant de bel argent, le produit de leur chasse. A la commune on sait bien avec quelle facilité les choses s’arrangent. Bah! où .les conditions des serments sont-elles remplies à la lettre ! L’aigle étant l’ennemi des troupeaux, il importe peu qu’il soit détruit par des chasseurs ou des bergers.
Le soleil marque dans le ciel les premières heures du soir; Mariane attend son père.
Dans le chalet la polenta fume sur la table.
La jeune fille interroge la gorge par laquelle le chasseur d’aigles est sorti le matin du vallon. Cette gorge s’ouvre au pied d’une colline basse, sans arbres, couverte seulement d’une herbe épaisse.
Sur la colline, tout à coup, le chasseur d’aigles paraît. Il court comme un homme poursuivi par son plus terrible ennemi et
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descend la colline avec une rapidité effrayante. Mariane, inquiète, s’élance à la rencontre de son père.
Les yeux du chasseur sont fixés sur un point noir qui grossit et se meut entre les bois et le ciel. Mariane s’arrête épouvantée. Elle vient de reconnaître un aigle ! ,
Le chasseur traîne avec lui son sac dans lequel des aiglons s’agitent et gémissent douloureusement. L’aigle qui vole entend-il ces plaintes?
— Laissez votre sac! s’écrie Mariane.
— Ouvre le chalet, vite, vite! répond le père. Si je puis arriver au grand mélèze, je me jette derrière la porte que tu refermes, et j’ai l’aigle avec les aiglons.
Mariane est déjà dans le chalet; elle se penche un peu et regarde../
Un aigle royal, dont les ailes rousses déployées occupent un espace énorme, plane au-dessus du vallon. Le vieillard sort d’un taillis en faisant tournoyer d’une main ha-
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bile et vigoureuse sa carabine autour de sa tète; il se précipite sous le grand mélèze dans les branches duquel les larges ailes de l’aigle vont s’embarrasser. Mais l’ennemi du chasseur prend terre non loin de l’arbre.
Alors, rasant le sol, il attaque avec fureur le- montagnard par derrière, lui déchire la nuque d’un formidable coup de bec, et le jette à genoux. Le père de Mariane Lâche les aiglons qui, bien enfermés, continuent de gémir. L’aigle demeure un instant immobile auprès d’eux ; il réfléchit sans doute... Bientôt il saisit le sac et emporte fièrement dans les airs ses petits qu’il a sauvés. Il abandonne le chasseur : sait -il que son adversaire est frappé à mort?
Mariane baigne d’eau fraîche la blessure de son père. Le vieillard a les yeux fermés.
Cependant il les rouvre encore.
— Mon enfant, murmure-t-il d’une voix affaiblie, je meurs, je vais te quitter, te dire le plus triste adieu ! Ne vends pas ce vallon ;
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garde-le pour ta dot... Couche-moi sous le grand mélèze dans un lit de pierres, profond si tu peux... Hélas ! hélas ! je la laisse seule... Pauvre Mariane 1
Il répéta plusieurs fois encore : « Pauvre Mariane! » Puis vinrent des mots sans suite, sans liens; puis le montagnard se tut, soupira profondément et fit un grand effort pour mourir. Sa main froide s’échappa de celle de sa fille, ses regards s’éteignirent, son cœur cessa de battre.
Oui, pauvre Mariane! elle sera seule dans la grande montagne, seule dans le petit vallon, seule lors de son retour à San-Dalmas.
Le désir de quitter la vie avec son père traverse son esprit exalté par le désespoir.
Si elle avait sa mère, un parent, une affection, elle n’aurait point cette pensée coupable, criminelle; mais n’est-elle pas seule au monde ?
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Durant toute une longue nuit, agenouillée auprès du mort ou couchée à ses côtés, la fille du chasseur d’aigles se désola sans tarir la source de ses larmes, sans lasser l’écho insensible aux accents de sa douleur.
Mais le matin elle entendit dans la forêt les hurlements des loups qui, durant l’été, parcourent la montagne et rôdent à l’entour des troupeaux. Mariane alors sentit son courage renaître. L’idée que son père, qu’elle-même, deviendraient la proie des bêtes si elle se laissait écraser par son chagrin, lui donna la force de se tenir debout. Elle alla chercher
des instruments de labourage propres à
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creuser la terre et à la rejeter sur les bords d’une fosse profonde; puis la jeune montagnarde entreprit son triste ouvrage avec volonté, avec ardeur. Il semblait à la fille du chasseur d’aigles que les lèvres pâlies de son père murmuraient tout- bas :
— Hâte-toi, mon enfant, hâte-toi ! l’air et le soleil tourmentent la chair des trépassés. Mon âme s’agite en mon pauvre corps et ne veut le quitter qu’ après que tu l’auras couché dans un lit de terre profond, profond, aussi profond que tu pourras le creuser !
— Père, je le creuserai profond, votre lit de terre, répondait tout haut Mariane, car les loups que j’entends là-bas pourraient ouvrir votre tombe et troubler votre long sommeil 1
Lorsqu’elle eut creusé la fosse, les dernières paroles du chasseur lui revinrent à la mémoire : n’a-t-il pas demandé un lit de pierres ? Il faut le lui bâtir ! Comme elle dormira tranquille alors, dans sa maisqn de San-
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Dalmas, durant les nuits d’hiver, où la neige tombe, où la bande affamée des loups hurle sous les grands murs des cimetières !
Épuisée de lassitude, elle entre dans le chalet et mange un peu de sa polenta refroidie.
Que les pierres vont être lourdes! Pourquoi le chasseur avait-il l’habitude de porter à l’extrémité du vallon toutes celles qu’il trouvait dans sa terre ? Mieux vaudrait ramener le mort à la maison, l’enfermer, et courir au col de Tende pour chercher une mule ou quelque ouvrier. Mais l’auberge est à quatre heures de marche du chalet; Mariane sent bien que ses forces la trahiraient en chemin.
— Il n’y a donc rien de vrai dans les livres de contes, rien de vrai dans les livres de religion, s’écria l’orpheline. Ah ! les fées ni les saints n’existent pas, sans quoi ils verraient tous qu’il est temps de me secourir!
Elle retourne auprès de son père.
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Qu’est-ce donc? Une voix d’homme jeune et forte rompt le silence de la grande solitude. Mariane écoute ; qui peut chanter en ce lieu? Un chasseur? Alors, il aura pitié du chasseur mort, et il lui bâtira un lit de pierres. Hélas ! celui qui chante dans le bois épais soupçonnera-t-il qu’il y a si près de lui un petit vallon habité?
La jeune fille pousse de sa voix la plus désolée le cri de détresse des montagnards :
« Aou, aou ! » On ne lui répond pas ! Mariane prête l’oreille avec attention... Que chante le passant sur la collipe ? Ce n’est ni le refrain des chasseurs de chamois, ni celui du messager d’un pâtre. C’est un air vénitien. Le chanteur est un voleur de la bande de Leonardo de Venise. On disait que cette bande se dispersait en été. Puisse le brigand n'avoir pas entendu le cri de Mariane ! puisse-t-il ne pas découvrir le petit vallon ?
C’en est fait ! un lévrier apparaît sous -les hauts mélèzes; un jeune homme le suit; il a
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vu le vallon, il a entendu le cri de détresse, il accourt, il se dirige vers l’orpheline.
— Fées bienfaisantes, murmure la jeune fille, vous savez que je ne puis souffrir davantage, et vous ne m’enverriez pas un voleur en ce moment!... Oh ! non, ce n’est pas un bandit, c’est plutôt un chevalier, se dit Mariane. Comme il a l’air noble et fier !...
Le chanteur est auprès de la jeune fille.
En voyant un mort, il ôte son grand chapeau, s’agenouille et se signe. Ses beaux cheveux blonds s’éclairent sous les rayons du soleil, et son front blanc, découvert, adoucit l’expression d’un regard trop hardi.
— Ce mort est votre parent? demande-t-il à la montagnarde, en se relevant.
— Mon père.
— Est-ce la maladie qui l’a tué?
— Il était chasseur d’aigles, un aigle l’a vaincu, répond Mariane.
— Votré père a quitté la vie aussi glorieusement que les soldats frappés à la bataille.
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— Vous voulez honorer un pauvre chasseur, je vous en remercie, répliqua tristement l’orpheline.
— N’avez-vous plus votre mère ? demanda encore l’étranger; ou serait-elle allée chercher un prêtre ?
— Ma mère attend mon père dans l’autre monde depuis le jour de ma naissance, répondit la jeune fille.
— Allez-vous donc demeurer sçule ici jusqu’au retour de l’hiver?
— Seule avec mes bêtes.
— Et vous reviendrez dans ce chalet au printemps prochain ?
— Oui, signor; dit Mariane en sanglotant.
— Ne pleurez pas, ma chère, vous êtes jeune, belle, vous vous marierez aisément.
Peut-être vous êtes-vous déjà promise à quelque brave montagnard ? S’il vous faut un messager pour aller prévenir votre amoureux, disposez de moi. Je ne veux pas vous savoir abandonnée dans ce vallon.
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— J’v habiterai sans peur chaque année,
reprit Mariane en essuyant ses yeux. Je ne me marierai pas.
L’étranger regarda longuement l’orpheline de son regard le plus doux.
— Si vous n’avez personne qui puisse vous venir en aide/ dit-il, acceptez mes services ; je suis assez courageux pour vous défendre, j’ai assez de temps pour veiller su r vous, j e me crois assez de cœur pour compatir à votre chagrin.
— Et quelle récompense demanderez-vous pour tant de bontés?
— Celle d’être considéré par la fille du chasseur d’aigles comme son ami.
— Signor, dit Mariane reconnaissante , je
vois à vos paroles qu’une bonne fée vous envoie à mon secours. Vous bcâtirez avec moi au chasseur mort un lit de pierres; votre chien gardera le trépassé pendant que nous irons prendre dans la gorge, au fond du vallon, de gros éclats de roche.
— Je suis prêt, répondit le jeune homme.
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Mariane, plus vaillante, fortifiée par la présence de son nouvel ami, courut chercher une civière sous un hangar.
L’étranger déposa sur la table de mélèze, à la porte du chalet, son fusil et sa veste de drap. Toute la nuit, et jusqu’au soir du lendemain, ils portèrent de lourdes pierres.
Mariane, plus habile que son compagnon, les arrangea et les réunit avec une sorte de ciment fait de sable et d’eau, dans le fond du trou qu’elle avait creusé.
Au moment de se séparer du corps meurtri et décomposé de son père, l’orpheline éprouva ,un véritable apaisement. Enfin, elle couchait le chasseur d’aigles en un abri sûr! Ce fut sans cris, sans désespoir, qu’elle le recouvrit de terre. Pour la montagnarde , le long sommeil de son père dans le vallon n’avait rien de terrible. La terre à ses yeux était une amie vivante qui a des entrailles et dont le sein réchauffe en hiver les corps glacés. Ce n’était point éette boue noire, froide, insensible, que les
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femmes des villes entrevoient dans leurs plus affreux cauchemars.
Quand la triste cérémonie fut terminée :
— Il peut dormir maintenant, dit la jeune • fille; son âme heureuse .va monter au ciel.
Vous êtes mon ami, sigpor étranger. Mille grâces pour votre aide et vos excellentes paroles! Entrez dans le chalet et reposez-vous x sur le lit du chasseur. Moi, j’ai encore un devoir à remplir.
Le jeune homme entra dans la salle du chalet; comme il était très-las, il s’endormit presque aussitôt. Mariane, les bras chargés d’herbes odorantes, vint un peu plus tard, à la lueur d’un bâton de résine, ranger les vêtements du mort dans une espèce de grand coffre qui sert d’armoire aux montagnards de la chaîne de Tende. Ses tristes rangements terminés, elle ferma la porte de la salle, ouvrit celle de sa chambre, se jeta tout habillée - sur son lit, et, la tète pesante, douloureuse, elle s’endormit à son tour.
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Lorsque Mariane se leva, le matin, aucune tristesse n'était répandue sur le vallon; tout y souriait, tout y fêtait le retour de la lumière. Et cependant le chasseur ne vivait plus î
— Gomme la mort chagrine peu la nature, se dit l'orpheline, car je ne puis prendre pour des larmes les gouttes de fraîche rosée qui tombent du ciel sur l’herbe. Rien, non, rien ne pleure avec moi la perte de mon pauvre père !
La jeune fille souffrait beaucoup, et elle
eût volontiers reproché à sa chère montagne son indifférence; mais réfléchissant que c'était sa seule parente, le seul attachement qui lui
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restât, elle fut plus indulgente et pardonna aux collines, aux champs, aux bois, leur gaieté. Bientôt même, reprise par sa tendresse pour la montagne qu'elle se plaisait à personnifier, Mariane ne vit plus dans les sourires de son amie que des efforts généreux pour la distraire et la consoler de son malheur.
Les gens de San-Dalmas ont bien raison d’appeler la fille du chasseur d’aigles « la Songeuse î » Quand les commères prétendent que Mariane a plus de goût pour le ciel de la * montagne, pour les cris des bêtes, que pour les voûtes des églises et les chants religieux, elles ne la calomnient pas.
Sans mère , souvent abandonnée par le chasseur d’aigles, son père, l’imagination ardente, même pour une Italienne, Mariane, dès son enfance, a peuplé sa solitude de personnages fantastiques, et s’est appris à voir dans les choses des êtres vivants. La montagne, ses bois, ses collines, le ciel, la terre, prennent des formes dans la pensée de la
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Songeuse, se revêtent d’habits de lumière ou d’ombre, ont des qualités, des sentiments, des passions. Tout ce qui a une voix, la brise, les oiseaux, les torrents, a pour Mariane un langage.
La fille du chasseur, après avoir fait sa paix avec la montagne et s’être laissé un instant bercer par ses songeries, se dirigea vers ses bêtes qu’elle avait oubliées depuis le fatal retour de son père. Étendues les unes à côté des autres, les brebis et les chèvres essayèrent en vain d’aller à la rencontre de Mariane. Leur pis gonflé et douloureux les faisait gémir à chaque mouvement. Pauvres bêtes ! elles souffraient depuis la mort du chasseur. Peut-être de la prairie avaient-elles suivi d’un œil intelligent tout le drame qui s’était passé sous le grand mélèze? L’orpheline ne se souvenait pas d’avoir entendu ses chèvres ou ses brebis l’appeler.
Mariane courut à l’étable et rapporta ses plus grandes jarres quelle emplit d’un lait
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• crémeux et abondant. Bientôt les chèvres et les brebis furent sur pied et rendirent à leur maîtresse les caresses qu’elle leur prodiguait.
La jeune montagnarde retourna au chalet, en ouvrit la porte avec précaution et déposa ses jarres pleines sur la table. L’étranger dormait encore. Une lumière pâle éclairait son beau visage.
La Songeuse, à qui tous les héros dès contes de fées apparurent à la fois dans la personne de cet étranger devenu si vite un ami, le contempla avec extase. Ne serait-ce point le fils du roi caché sous des habits de chasseur?
Le grand lévrier vint doucement lécher les mains de Mariane et lui demander un peu de ce bon lait qui fumait sur la table et dont la mousse de neige s’échappait des jarres. Elle lui en laissa boire tant qu’il en voulut.
Le chien rassasié, Mariane reprit tristement ses occupations habituelles. Elle alla chercher dehors un fagot de bois sec. Mais en
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déposant sa lourde charge auprès du foyer, elle fit un peu de bruit. L’étranger se réveilla.
— Ai-je dormi! dit-il gaiement; vous devriez me refuser ma nourriture ce matin; je suis un paresseux !
— Notre travail d’hier vous a fatigué pour plusieurs jours, répondit Mariane. On voit à vos mains que votre métier n’est pas de porter des pierres.
— Je suis chasseur.
— Chasseur de loups, chasseur de chamois?
— Chasseur d’aigles quand vous voudrez !
Mariane rougit et tourna le dos au jeune homme. Mêlant alors avec une feinte attention de la farine et de l’eau, elle pétrit une pâte épaisse quelle découpa en morceaux et sema . dans le lait qui chauffait sur le feu.
L’étranger s’assit auprès de l’âtre, en face de Mariane. La tête penchée sur sa poitrine, les bras croisés, il avait l’air sombre et dur.
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L’expression douce, presque tendre de son visage s’était effacée complètement.
11 songeait à lui, à ses propres douleurs, sans doute, car ses yeux ne voyaient pas ce qu’ils fixaient.
La jeune montagnarde débarrassa un coin de la grande table du chalet, toute couverte d’ustensiles de ménage. Après l’avoir lavée soigneusement, elle y plaça du vin, des fruits, et versa la polenta bouillante dans des plats de terre qu’elle mit en face l’un de l’autre. L’étranger vint machinalement prendre sa place vis-à-vis de Mariane.
Par la porte ouverte, la fille du chasseur d’aigles apercevait le grand mélèze sous lequel son père était couché... Des larmes brûlantes coulèrent sur ses joues. En entendant les soupirs de son hôtesse, le jeune homme secoua les lourdes pensées qui courbaient son front. Il s’entretint avec Mariane de tout le travail qu’elle aurait à faire jusqu’à l’automne, supposant bien que la montagnarde
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trouverait dans cette conversation un sujet d’apaisement.
— Oui, dit-elle, le travail calme le chagrin. Je veux qu’au moment où les pâtres descendent des hauteurs, chassés par la neige, ma moisson soit rentrée, mon grain battu, mes semailles faites.
— Comment emporterez-vous votre grain?
lui demanda-t-il.
— Comme les pâtres emportent leurs fromages, avec des mules, qu’on leur amène à eux de Tende, et qui viennent pour nous chaque année de San-Dalmas.
’ — Mais songez que jusqu’à l’époque de votre départ il y a encore trois mois !
— Personne ne sait que mon père est mort, excepté vous-. Les malfaiteurs de la montagne ne sont jamais venus rôder autour du vallon du chasseur d’aigles.
— Mais l’an prochain tout le monde saura que vous êtes orpheline.
— J’y ai pensé cette nuit. Je louerai un
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vieil ouvrier que mon père eût choisi luimême.
— Voulez-vous me permettre, demanda le jeune étranger après un silence, de rester ici quelques jours ? Peut-être vous serai-je encore utile.
— Ne prenez point tant de mal pour moi, signor. Il vous serait trop difficile de devenir paysan. Vous n’avez jamais travaillé à la terre, et je ne suis pas certaine que vous soyez un chasseur... Votre parole, votre air, me permettent de croire que, pareil aux chevaliers dont j’ai lu les aventures dans mes livres , vous avez caché votre grandeur sous des habits grossiers.
— Je pourrais vous dire la même chose, reprit-il en souriant. Vous avez bon air, signora, sous votre costume de montagnarde.
Vous me rappelez la princesse Orso, enfermée par de mauvais génies dans, un vallon sans issues, et dont vous devez connaître l’histoire.
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Mariane rougit, mais le compliment ne parut pas lui déplaire.
— D’ailleurs, continua l’étranger, si je ne suis pas laboureur, je n’aurai que plus de mérite à vous rendre service; acceptez donc.
— Non, je vaux trop peu, dit-elle humblement ; vous perdriez votre peine.
— J’ai l’idée tout à fait contraire, repartit le jeune homme avec assurance.
Elle le regarda, pensant qu’il allait rire et se moquer : il parlait sérieusement; dans ses grands yeux brillaient la tendresse et l’audace.
Le cœur de la jeune fille s’agita singulièrement; une émotion à la fois pleine d’angoisse et d’attrait l’envahit et l’enchaîna un instant à ce regard. Inquiète, elle voulut sortir de la salle. L’étranger lui saisit la main et l’obligea de s’asseoir auprès de lui. Elle tremblait. Il essaya de la calmer par de douces paroles, qui la rendirent plus craintive encore.
— Votre amitié me fait peur, murmurat-elle. Vous qui savez ce que vous êtes,
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dites -moi si j’ai raison ou tort de vous craindre.
Il se tut.
— Apprenez-moi au moins votre nom?
continua Maria né, toujours plus troublée.
— Paolo, répliqua-t-il d’un ton dur et froid.
— Paolo, est-ce tout ? Vous chantiez dans la montagne un air vénitien.
— Oui, je suis de Venise.
— Gomme les hommes de Léonardo le Vénitien I
— Gomme eux.
— Sainte madone, appartiendriez-vous à une bande de voleurs?... Répondez, signor, dit l'orpheline suppliante.
— Non, répliqua Paolo, mais le mieux est que je vous quitte.
Il prit son fusil et fit signe à son chien de le suivre.
— Je voudrais savoir si je dois ma reconnaissance à un honnête homme ou à un ban-
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dit, demanda Mai’iane en saisissant à son tour
la main de l’étranger avec hardiesse.
Il la repoussa.
— Adieu, adieu! cria -t- il sans se retourner. '
— Parti ! se dit tristement la jeune • fdle ; un méchant serait resté. Je lui ai fait de la peine. Pauvre Paolo ! Ah! puisse-t-il ne revenir jamais !
L’étranger marchait vite, très-vite; il disparut bièntôt dans le sentier de la gorge où Mariane et lui, le jour précédent, étaient allés chercher des pierres pour la tombe du chasseur d’aigles.
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Épuisée par ses émotions, l’orpheline ne se sentait point la force de travailler. La chaleur était accablante ; un orage se formait clans le col de Tende. Mariane s’agenouilla sur la tombe du chasseur d’aigles.
Retrouvant là quelque courage, elle commença d’arracher l’herbe dans le carré de lentilles que son père lui avait ordonné de nettoyer le matin de sa mort, et sarcla tout un jour, sans plaisir et sans ardeur pour la première fois de sa vie. Mille pensées se croisaient dans l’esprit de la Songeuse. Paolo, certainement, était déjà loin du vallon. 11 avait dû comprendre les avertissements de