ROME MEL
la forme et l'apparence d’obus. Nous sommes témoins de l’usinage, du tournage et du ceinturage des obus. Nous contemplons les lopins d'acier mis au point sur une série de tours de précision ; nous assistons au ceinturage de l’obus. On prépare d’abord le logement de la ceinture en creusant dans le métal une gorge où l’on trace des stries qui la font apparaître comme guillochée. La ceinture, constituée par un anneau découpé dans un tube en cuivre sans soudure, est placée dans cette gorge par une presse qui écrase le cuivre en lui faisant épouser les creux et les aspérités de l’acier. Elle est fixée de telle façon que la pression formidable des gaz dans le canon ne saurait la détacher.
La machine, appelée banding press que nous voyons fonctionner est une nouvelle machine que l’on vient d'installer, et elle est en train de fabriquer des obus pour la première fois. La encore j'entends de nouveau les mêmes paroles, “ Cette nouvelle machine va beaucoup augmenter notre rendement” me dit le directeur avec
joie, pendant que nous la regardons fonctionner. “Tant qu’elle marchera, notre fabrication va grandir de . . . pour cent.”
Dans une autre vaste salle, on fabrique des bombes que l’on appelle en Angleterre des ananas, parce qu'elles rappellent ce fruit par leur forme et le dessin réticulé de leur surface : elles se briseront en effet en autant d’éclats qu'il y a de lignes tracées. Dans la fonderie le sol est couvert de rangées innombrables de boîtes carrées, peintes en gris sombre, et d’autres boîtes qu’on pourrait croire remplies d'empreintes creusées par des altères. Les ouvriers travaillent autour de ces boîtes, qui sont des moules à bombes ; et à l’une des extrémités de la salle d’autres hommes sont en train de fourgonner à une sorte de porte de four. Lorsque le bouchon en argile est enlevé, on voit le métal ruisseler en une coulée étincelante, d’un rouge rosé, dans l'énorme baquet qui doit le recevoir. Lorsque ce seau est plein, un autre bouchon de terre est mis en
place pour arrêter la coulée, et aussitôt l'énorme poche saisie par des crochets, au bout de longues
chaînes qui courent sur des rails au-dessus de nos têtes, porte le métal en fusion dans les moules qui l’attendent. Le baquet se déverse dans chaque moule, et l'acier liquide coule doucement dans chaque trou, jusqu’à ce que le baquet soit vide. Après notre visite dans les salles où les tours grondent et crient, où l'acier grince sans cesse sous l’action des instruments qui le coupent, où les marteaux n’interrompent jamais leur fracas épouvantable, cette fonderie paraît étrangement silencieuse : mais dans cette salle, comme dans toutes les autres, l’on a la même impression d’activité, d'énergie, de grouillement et d'organisation ; et la coulée du métal en fusion, l’éclat du four, le grondement du feu, le souffle puissant de l’air, tandis que lon chasse des moules la moindre trace de poussière et de sable, le fracas et le cliquetis des outils, les mouvements des ouvriers en sueur, et à demi-nus, tout
donne la sensation de l’activité la plus puissante et de la volonté la plus tenace.
‘ Nous fabriquons trente mille de ces choseslà par jour,” me dit le directeur, “et nous ferons encore mieux dans quelque temps ”—
Et maintenant, camarades des tranchées, grenadiers, membres du “ Club des Suicidés,”? faites attention à mes paroles: cette usine fabrique à elle seule trente mille grenades par jour, et elle ne fait pas que des grenades.
Elle est une des nombreuses fabriques que j'ai visitées, et des très nombreuses usines que je n’ai pas vues; et on y fait seulement une certaine grenade, parmi les nombreuses autres que l’on fabrique en ce moment, comme vous le savez.
Cela vous fait-il comprendre le nombre de grenades que vous recevrez bientôt? Je l'espère. J'espère que vous comprenez maintenant que vous ne serez jamais plus chassés à coups de bombes d’une tranchée que vous aurez conquise, faute de grenades. Et j'espère
aussi qu’Herr Fritz, votre voisin d’en face, se rendra compte du changement qui aura lieu bientôt, et le trouvera à son goût !
Après notre visite à la fonderie, nous allons dans les ateliers, nous faufilant entre des montagnes d’obus à toutes les phases de leur fabrication. Après avoir gravi des escaliers, trav:rsé de nombreuses salles, remplies d'ouvriers et de machines, et fait ainsi des kilomètres, nous voici enfin dans un grand atelier vide. Là il n’y a pas âme qui vive, maïs l’on peut voir de nombreuses machines.
Les planchers résonnent sous nos pas ; les murs nous renvoient nos paroles; les machines sont silencieuses, couvertes de poussière, sales, tristes, abandonnées ; et entassés dans des coins, sur et sous des bancs, mais toujours hors de la portée de la main, nous voyons des monceaux de ces parties de locomotives que cette usine fabriquait autrefois. Ces articles, ces machines qui ne fonctionnent plus représentent des milliers de livres sterling, et l’on
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aurait pu craindre que la vue de ce spectacle, la pensée de toute cette expérience spécialisée et maintenant inutile n’eussent attristé Île directeur d’un pareil établissement. Mais il n’y a point de place dans son âme pour le regret, ni pour le souvenir du temps passé.
“ Nous n'avons pu adapter ces machines à notre nouveau travail,” me dit-il, “ aussi allonsnous nous en débarrasser et les remplacer par d’autres, propres à fabriquer des obus.”
Cette phrase résume vraiment toute cette immense organisation du ministère des Munitions. L'homme ou la machine qui ne peut ou ne veut pas s'adapter à l’usinage des obus est écarté sas pitié et remplacé par l'ouvrier ou l'instrument propre à ce nouveau travail. Disons-le à l'honneur de ces hommes ; très peu de leur machines n’ont pu être adaptées ; très peu d’entre eux n’ont pu être mis à la fabrication des munitions; un nombre plus restreint encore n’a pas voulu s’y livrer.
Les ouvriers se sont arrêtés un instant :
Le 68
caserne
car c’est l’heure du diner ; aussi sortons-nous ;
et l’automobile doit traverser une foule de gens qui se pressent à l’entrée principale, et fendre les flots des hommes qui ont envahi la route.
Et maintenant, ami lecteur, pour en revenir à cette remarque qu'avait faite l'ingénieur en sortant de l’humble atelier où jadis l’on fabriquait des boutons et du vrai travail d'indigène, vous comprenez ce qu’il voulait dire par ces paroles: ‘Du sublime nous sommes tombés dans le ridicule, n'est-ce pas ? ”
Mais non! il ne me paraît pas qu’il en soit ainsi. Car l’ex-fabricant de boutons fait de son mieux, tout autant que l’ex-fabricant de pièces pour locomotives. Songeons-y: n'y a-t-il pas quelque chose de vraiment noble dans le spectacle de cet homme qui a renoncé à son occupation habituelle, pour prendre un nouveau métier, et tout cela pour servir sa patrie! Si nous pensons à ce fabricant de
boutons, à cet autre vieillard et à sa femme,
et à la tige de cuivre passant par le trou dans le mur, si nous y voyons l’exemple de l'esprit qui anime l'empire et ses ouvriers aujourd’hui, n'est-ce pas là une chose dont nous devons remercier la Providence? Sachons envisager les choses, comme il convient: lorsqu’en sortant de ces immenses établissements, nous nous rendrons à la petite chambre de l’humble ouvrier. nous ne tomberons pas du sublime dans le ridicule; nous monterons plutôt du sublime à ce qui est plus sublime encore.