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DES OBUS ET ENCORE DES OBUS

IL me serait impossible de décrire en détail toutes les fabriques que j'ai pu visiter, mais dans un grand nombre d’entre elles j’ai recueilli assez de renseignements pour savoir avec

quelle activité les ouvriers travaillent aux munitions.

Je suppose qu'il n'est pas de question plus intéressante pour mes camarades de tranchées que celle de la production des obus. Les obus et les canons sont des facteurs si importants aujourd’hui, le feu roulant de l'artillerie prépare tellement l’attaque de l’infanterie, et par contre les tirs de barrage de

l'artillerie ennemie sont si destructeurs, bref l'effet moral et physique d’une artillerie supérieure à celle de l'adversaire est si grand que le front apprendra avec la plus grande joie, j'en suis sûr, que des obus de tous les poids et de tous les calibres sont fabriqués dans les usines et en sortent en un flot ininterrompu, et qui n’a pas encore £tteint tout son volume.

L'un des spectacles les plus émotionnants que j'aie vus pendant mon voyage a été la fabrication d’obus dans une fonderie, où les lopins étaient en train de devenir des obus de 15 et de 20 centimètres. La fonderie était une immense salle, à demi éclairée par les éclats de lueurs rougeâtres aperçus à travers la rangée des portes des fours, et transperçant la pénombre chaude : ajoutez à cela la baie, chargée de vapeur et de fumée, d'énormes machines se dressant vaguement dans la demi-obscurité, et les formes des ouvriers affairés. Une porte s'ouvre brusquement, et une lumière d’un

éclat aveuglant illumine tout à coup l’atelier ; de longues tiges de fer sont plongées aussitôt dans ce trou de volcan et tisonnent à la hâte le feu, tout en cherchant à harponner, à saisir le morceau d'acier étincelant qui enfin sort en roulant, se dresse et retombe et tourne sur le plan incliné devant la porte de la fournaise. Au milieu d’un grand brouhaha, d’un bruit de pas qui se précipitent et du fracas d’un truck, le lopin chauffé à blanc est saisi et porté sur un truck à bras et poussé là où l’attendent des ouvriers, groupés auprès d’une énorme presse dont la masse se dresse dans les ténèbres. Là le métal encore tout rouge est mis en position dans la matrice de la presse hydraulique, et aussitôt la machine, avec un long sifflement, s’abaisse et emboutit le métal d’un mouvement lent mais irrésistible. Un jet de flamme s’élance, une fumée épaisse et noire s'élève dans l’air et s’évanouit rapidement, et le poinçon s'enfonce, remonte, s’abaisse de nouveau et recommence encore. La machine pousse de

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nouveau un autre soupir, écarte le premier poinçon, en soulève un autre au-dessus du métal étincelant, et enfonce celui-là, comme le précédent. L’un après l’autre tous les poinçons viennent chacun à leur tour emboutir l’acier plastique. Enfin le dernier poinçon sort du métal et deux hommes armés de leviers fort longs font sortir de la matrice l’acier qui n’est pas refroidi, mais qui est devenu en quelques secondes un cylindre creux, du bloc grossier ex nd qu'il était auparavant ; des grappins pendant à des chaînes s'emparent du cylindre, et le portent rapidement à la presse horizontale où l'acier est tiré, comme s’il n’était que du mastic, et tréfilé de façon à avoir la grandeur voulue. Lorsqu'elle a accompli sa tâche, la presse horizontale rend le cylindre, qui en se refroidissant a pris une teinte rose rouge, et le jette par terre, tout en attendant qu’on lui en serve un autre :

les ouvriers roulent alors le cylindre sur le sol, auprès de la longue rangée des autres obus 2e

qui prennent peu à peu toutes les teintes du rouge, et vont jusqu’au sombre, en passant par le rose, le rouge sang, et le cramoisi violet, enfin le gris froid et le noir. Et tandis que les presses travaillent un lopin rougi à blanc, un autre lopin sort de la lingotière, un autre est dans la presse horizontale, un autre roule sur le sol pour aller trouver les autres obus qui refroidissent. Plusieurs équipes d'ouvriers, plusieurs pilons et plusieurs presses travaillent au maximum de vitesse ; la fonderie est remplie du fracas, du grondement, et du sifflement des machines : du roulement des trucks, du cliquetis des chaînes, des leviers et des pinces, du bruit sourd et du heurt des lopins tombant et roulant sur le sol, et de temps en temps de la clameur des voix éclatant brusquement dans le silence, et de la course précipitée des pieds des ouvriers. L’ouverture et la fermeture des portes des batteries de fours, l'éclat flamboyant des fournaises, les lopins d’acier chauffés à blanc, ou rouges encore, le jet de

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la flamme et le vol des étincelles au premier coup de la presse hydraulique jettent un manteau d’une lumière tantôt dorée et comme rouillée, tantôt orange éclatant, tantôt rouge sombre sur les machines iuisantes, les formes des hommes courant çà et là, sur leurs bras qui s’avancent et se retirent tour à tour, sur leurs épaules qui se haussent et s’abaissent, sur leurs visages brillants de sueur, leurs yeux éclatants et leurs dents paraissant plus blanches encore. La fonderie palpite de vie.

elle bourdonne, elle tremble, elle halète dans son activité incessante et farouche. dans son énergie inlassable et merveilleuse, dans sa virilité admirable et bien ordonnée. Il fait bon être là, et regarder les lopins les uns après les autres sortir de la fournaise et tomber avec fracas sur le sol ; il fait bon voir l'immense machine les battre et leur donner une forme ; il fait bon entendre les voix et les clameur: des ouvriers, sentir l’action, la force, la poussée de toute l’entreprise. La poussée, c’est bien

le mot pour décrire l’activité de cette usine, comme de toutes celles qui travaillent aux munitions. Le directeur qui me fait visiter l'établissement n’a qu’un désir, celui d'obtenir le maximum de rendement de sa fabrique, et d'ajouter sans cesse de nouvelles machines à celles qu’il possède déjà. Chaque nouvelle méthode d’améliorer le travail est aussitôt soumise à l'examen: toute invention qui a pour but « ‘conomiser le temps est aussitôt adoptée, dès qu'il a été prouvé qu’elle répondait au but de l'inventeur.

L'on me montre tantôt une nouvelle machine en train d’être construite pour nettoyer l’obus une fois achevé ; tantôt une nouvelle installation pour peindre rapidement et d’une façon égale les obus par un jet de couleur s’élançant d’une brosse : partout, dans tout l’établissement je vois de semblables trouvailles pour ménager le temps et accélérer le rendement.

Et l’on doit toujours se rappeler que dans de tels établissements épargner le temps et le

travail ne veut nullement dire (qu’on m’entende bien !), diminuer les heures de travail, ou le nombre des ouvriers ; cela signifie uniquement trouver du temps pour faire d’autre ouvrage, et permettre aux ouvriers de se consacrer à un autre labeur. Tout ce qui a pour but de décharger un peu les mécaniciens et donner plus de travail à la grosse main d'œuvre, de façon à accélérer l’ouvrage des premiers, est considéré comme un bienfait. Dans l’établissement dont je parle, il y avait deux mille ouvriers,—je dis, il y avait, parce que cela se passait il y a quinze jours, et qu’en une quinzaine il se passe de grands changements dans une fabrique de munitions, —il y avait 2,000 ouvriers, et dans ce nombre il n’y en avait que soixante qui fussent mécaniciens.

Je demande alors ce que sont ces hommes que j'ai vus sortir les obus des lingotières, mettre les lopins sous les presses, et manœuvrer ces énormes machines si habilement et si doucement. ‘“ Ces hommes,” me dit le di-

recteur, ‘“ ne savaient absolument rien de tout cela il y a quelques mois. Ils étaient des laitiers, des maraîchers, des charretiers, que sais-je ? toute sorte de gens, qui étaient aussi novices qu’on peut l'être, et n'étaient jamais entrés dans un atelier, n’avaient jamais manié d’outil avant de venir ici.” Cela peut paraître incroyable, mais depuis j’ai trouvé de nombreux cas analogues, et l’ingénieur, qui m’accompagnait dans ma visite, me dit que c'était là la règle, et non pas l’exception. Et ainsi toute cette fabrication des munitions ne se contente pas de transformer en établissements militaires des usines fabriquant des machines à coudre et des manufactures de tabac, de changer en industriels métallurgiques des fabricants de boutons, de convertir en machines à munitions des tours propres à faire des bicyclettes et des rouages d’horloge; mais elle arrive à métamorphoser en ingénieurs et en mécaniciens des laitiers et d’autres hommes que leur métier antérieur ne préparait? nullement

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à une semblable besogne. Le directeur de cette manufacture, lui aussi, m’annonce la même bonne nouvelle que les autres directeurs, c.-à-d. l’accroissement de l’usine et l’augmentation du nombre des ouvriers et de la production. En sortant de la fabrique, je trébuche sur quelques briques, au milieu d’un amas de planches, de mortier et de matériaux de construction ; je vois le même spectacle que j'ai vu au dehors de tant d’autres établissements : des fours et des planchers en ciment en train de se construire ; et le directeur me parle du bâtiment en construction, des machines

qu’il a “ commandées ” ou qu’on lui a “ commandées,”” et de l’accroissement du rendement qui en résultera. Cette usine fabrique en ce moment surtout des obus de 15 et de 20 centimètres ; mais tous les établiss m nts que j'ai visités ont adopté le même programme d'augmenter leur production en obus de toute espèce.

L'un d’eux par exemple est prêt à livrer

plusieurs centaines d'obus de gros calibre par semaine, en plus des milliers d’obus de 20 centimètres et des lopins d’obus de quinze, et il espère entreprendre la fabrication complète de ceux-ci. J'ai vu dans cet établissement un nombre énorme de tours et de moteurs que l’on allait mettre en place, et j'ai vu aussi les nouveaux ateliers qui font travailler 4,000 nouveaux ouvriers.

Un autre établissement a commencé à bâtir une fabrique d’obus sur un emplacement de trois hectares ; il emploie maintenant 1,600 ouvriers, et ce nombre deviendra bientôt 2,500. Dans un autre endroit la manufacture actuelle

qui couvre plusieurs hectares et qui fourmille d'ouvriers et de machines s’élève sur un terrain qui était un champ avant la guerre. Maintenant elle occupe 6,500 ouvriers, et chaque semaine elle en occupe à pcu près deux cents

autres. Dans un autre lieu se dressait au mois de juillet (je parle de l’année actuelle, 1915), un établissement qui chômait : aujourd’-

hui il fabrique 5,000 obus par semaine, et bientôt il pourra en produire 20,000. Tous ces faits, je les prends au hasard dans mes notes, et ils ne sont que des exemples. Je pourrais les multiplier, et dans chaque district que j'ai visité, le bureau local des munitions aurait pu, si on le lui avait permis, me donner des chiffres et des dates presque à l'infini. Avant de finir ce chapitre, je dois envoyer le message que les ouvriers d’une certaine fabrique m'ont donné à l'adresse des hommes des tranchées. Je venais de dire au directeur quel bien cela m'avait fait de voir les monceaux d’obus et l’activité incessante qui animaït tout l'établissement, et je venais d’entendre tout ce qu'il m'avait dit des progrès qu'il faisait et qu'il allait faire, et ainsi je fus amené à lui parler du manque de munitions de l’année dernière, des pertes qu'avait causées à nos troupes le feu de l'artillerie lourde de l’ennemi, alors que nous ne pouvions lui rendre coup pour coup. Le directeur me demanda si je

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voulais parler à quelques-uns des contremaîtres, et leur dire ce qu'était pour les soldats dans les tranchées un manque de munitions.

Il rassembla donc une vingtaine environ de ces hommes, et je leur adressai la parole, pour leur dire que notre succès sur le front dépendait des efforts des travailleurs en Angleterre. Je leur parlai de l’hiver dernier dans les tranchées, des espérances que nous chérissions de voir arriver d’abondantes munitions au printemps, du coup que cela nous avait porté d’entendre dire que l’on allait en manquer encore, et d'apprendre les disputes entre ouvriers et patrons, et leur marchandage au sujet de quelques sous de plus par jour, ou bien au sujet de leur samedi ou de leur dimanche, tandis que les soldats dans les tranchées essuyaient un feu d’enfer, enfonçaient jusqu'aux genoux dans la boue, mouraient de froid ou avaient les pieds gelés, restaient sans être relevés pendant six ou seize jours de suite, n’avaient pas un seul jour de congé et se contentaient

d’un schelling par jour. Sans doute en parlant ainsi à ces hommes, j'aurais pu épargner mon temps et ma peine, car, comme le directeur me l’affirma, cet établissement travaillait et avait toujours travaillé on ne peut mieux ; et il n’y avait eu ni friction ni querelle dans aucun de ses ateliers. Quoiqu'il en soit, c’est ainsi que je leur parlai, en ajoutant que les soldats sur le front espéraient recevoir au printemps une quantité illimitée d’obus, de façon à pouvoir percer les lignes impénétrables jusqu'ici de l’ennemi, qu’ils comptaient avoir les munitions qui leur permettraient enfin de se battre à armes égales (or c’est là tout ce que nous voulions, et rien de plus), de façon à obtenir la victoire. Ces braves gens m'écoutèrent; et après mon départ, tous ces contre-maîtres en retournant à leurs ateliers répétèrent mes paroles à leurs hommes ; et leur directeur m’envoya une décision qu'ils avaient votée, un engagement qu'ils avaient signé. Quand je pense au cercle de ces visages

sérieux et attentifs qui m'entourait, pendant que je parlais à ce groupe d'hommes en salopettes tachées d’huile, qui se tenait dans le cabinet du directeur au-dessus de l’atelier où les tours et les marteaux, les poinçons et les presses chantaient leur chanson continuelle dont le refrain était ‘‘ d’obus, d’obus et toujours d’obus,” je suis sûr que ces ouvriers tiendront leur engagement jusqu’au bout, et que jusqu’au bout leur résolution restera inébranlable.

Voici maintenant leur message dont je re-

tranche simplement les noms des signataires et de l'établissement.

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