LA GRANDE QUESTION
Dans les chapitres précédents j'ai dit à mes camarades des tranchées tout ce qu’il m’a été permis de dire des munitions, et de ce que l’on pouvait attendre de l’effort gigantesque que l’on faisait dans les arsenaux. A en juger par ce que j'ai vu, rien ne pourra résister à nos armées, ai-je dit, ni à la pluie de fer et de feu qu’elles pourront lancer sur l’ennemi, une fois le printemps venu, pourvu toutefois que les ouvriers y mettent du leur. C’est là le seul si: mais dans les ateliers que j'ai visités, ce fameux s7, ce point d'interrogation se pose ; aussi voudrais-je maintenant, ayant passé tout
l'hiver dernier, et presque une année dans les tranchées, m'adresser maintenant aux travailleurs des arsenaux, et prier mes camarades du front, lorsqu'ils écriront à leur famille, ou à leurs amis, qui peuvent être employés dans les ateliers, de ne cesser de répéter sur tous les tons aux ouvriers que les arsenaux doivent travailler au maximum de pression.
Il y a certes des preuves,—et ces preuves, elles sont sous les yeux et sous les mains des ouvriers,—-qu’une masse énorme de munitions est en train de se fabriquer. Mais ce sur quoi je voudrais insister, c’est sur la quantité prodigieuse de munitions dont le front a besoin— et a absolument besoin—de façon à percer les lignes de l’ennemi. Je n’ai pas le moindre désir de rabaisser—même si cela était possible —Jes efforts des travailleurs, mais je .ï as à ce qu'ils comprennent qu’ils ne peuvent se permettre de ralentir leurs efforts un seul jour, si le front doit recevoir une provision abondante, et plus qu’abondante, de munitions. Le nouvel
arsenal de l’État et ses ouvriers peuvent être justement fiers de fabriquer 5,000 obus par semair.e ; ils peuvent penser qu'ils auront bien mérité de la patrie, si au printemps ils ont triplé ce rendement. Mais qu’ils se rappellent ce fait: une batterie d’artillerie peut tirer en un seul jour le nombre d’obus que produit la manufacture en une semaine ; une brigade d'artillerie peut tirer en un seul jour ce nombre triplé, soit 15,000 obus. Les ouvriers répondent, et avec raison, qu’ils n’ont qu’une fabrique, eux, et qu’il y en a des douzaines, des vingtaines d’autres, qui fabriquent autant d’obus, et même plus. Mais nous répondrons que sur le front il y a aussi des douzaines de canons et de batteries. L’ouvrier sait-il combien l’armée posséde de batteries aujourd’hui? Je ne puis en donner le nombre exact, mais tout le monde sait que nos batteries sont innombrables, et qu’elles dépensent des centaines d’obus, et qu’elles demandent un travail opiniâtre aux ouvriers qui veulent les alimenter. Sur les
lignes de feu du front occidental, —je devrais dire sur la ligne de feu, parce que, même si on lance un assaut sur quelques kilomètres de tranchées, l’on doit attaquer sur tous les endroits à la fois, de façon à empêcher l’ennemi de deviner où se fera l’assaut principal, on doit employer un nombre prodigieux de canons. A quelque distance derrière les tranchées d’infanterie, le sol est tout simplement couvert de batteries. Jusqu'ici nos canons n’ont tiré sans s'arrêter q * pendant un jour ou deux.
Nc:s n'avons aucun désir de recommencer des efforts aussi spasmodiques. Sur le front
occidental, dans les Balkans, sur n'importe
nuel front, quand le grand jour sera venu, nous devons nous attendre à ce que la lutte continue avec la même intensité et la même férocité pendant des semaines. Nous voulons voir les Allemands chassés de leurs positions à coups d’obus, bousculés, serrés de près, chassés de leur seconde ligne, poursuivis de nouveau,
sans répit et sans trêve, exactement de la même
façon qu'ils ont traité les Russes dans leur grande attaque de l’année dernière. Or nous ne pouvons réussir, comme les Allemands l’ont fait, qu’en faisant pleuvoir sur eux des torrents de mitraille et d’obus, de balles et de bombes. L'on doit s'attendre naturellement à ce que les Allemands nous répondent de la même façon, à ce qu’ils fassent de leur mieux pour faire taire nos gros canons et pour éteindre notre feu par une canonnade encore plus nourrie.
Les ouvriers de nos arsenaux savent l’énorme quantité de munitions qu’ils préparent, mais le front connaît aussi le rendement gigantesque des établissements allemands. L'année dernière, nous l'avons trop connu, lorsqu'il nous fallait essuyer le feu de l’ennemi dans nos tranchées, tout en lui ripostant faiblement ; notre grand espoir maintenant est de nous battre avec lui à armes égales. Mais pour arriver à ce résultat nos ouvriers ne doivent pas relâcher leurs efforts un seul instant : ils doivent faire feu des quatre fers. C’est eux
qui supportent tout l'édifice : on leur a donné les matériaux, les ateliers, les machines : ils ont à leur disposition les intelligences les plus fortes de l’empire britannique pour les guider et pour veiller à ce que les arsenaux produisent le plus grand rendement. Et maintenant il ne leur reste plus qu’à travailler.
Je ne crois pas que l’on puisse craindre le moins du monde que les ouvriers manquent à leurs engagements, mais il est facile de voir que la paresse ou l'indifférence ou le mécontentement d’une section d'ouvriers pourra occasionner des retards considérables et causer des pertes irréparables. Dans cette grande entreprise du ministère des munitions, il faut absolument que tous les rouages soient bien engrenés, et que le rendement soit partout le même. Jlest inutile d’avoir un millien d’obus,
si par la faute des ouvriers fabriquant les fusées, il n’y a pas un million de fusées pouvant s'adapter aux obus; il est tout aussi inutile
d’avoir un million d’obus et de fusées, si l’on
n’a pas préparé un million de gargousses, si l’on n’a pas complété les canons qui doivent les tirer, si l’on n’a pas construit les Caissons, si l’on n’a fabriqué ni télescopes ni prismes, ni cartes, ni vêtements, ni bottes, ni équipement pour l'artillerie; mais en admettant même que toutes les armes, que toutes les munitions, que tous les fourniments soient prêts pour l'artillerie, l’avancée ne pourra se faire, ou, ce qui est pis, les troupes seront battues et écrasées par l’ennemi, si l’on manque de mitrailleuses ou de cartouches, ou de bombes, ou de grenades. Dans une grande bataille toutes les armes de l’armée doivent travailler et marcher ensemble, de façon à faire un tout harmonieux et irrésistible ; et il est également essentiel que les ouvriers prennent part, eux aussi, à la bataille. Ces ouvriers par exemple qui fabriquent l’une des nombreuses pièces d’une fusée peuvent être la cause de la perte
d'un combat, s’ils paressent, s’ils empêchent les fusées d’être achevées, si, par leur faute, le
front manque d’obus, et ne reçoit aucun appui de l'artillerie. Toute cette entreprise de la fabrique des munitions doit rester en panne, si les mineurs, les camionneurs, les mécaniciens, les ouvriers qui travaillent aux poudres, bref si tous les corps de métier ne nous soutiennent pas. Un arrêt semblable est sans doute inimaginable, mais il existe un autre danger qui est plus vraisemblable et qui serait également aussi désastreux. Il y a un certain nombre d'ouvriers qui ne semblent voir dans la guerre qu’une source de profit pour eux ; il existe un autre groupe qui ne pense qu'aux heures et aux salaires, et aux conditions du travail, et aux règlements, et aux lois, écrites et non écrites, et aux profits que font ou sont censés faire les patrons, et à leur position et à leur condition lorsque la guerre sera finie : voilà ce qui préoccupe ces hommes bien plus que la victoire.
Comme je voudrais faire voir à ces hommes
par un instant le spectacle angoissant de soldats
arrêtés par des fils barbelés, faisant des efforts désespérs pour les couper, courant çà et là, en groupes surexcités, pour trouver une ouverture et un chemin libre à leurs baïonnettes, de soldats héroïques tombant par centaines sous les balles des mitrailleuses et des fusils, et au milieu de l’éclatement des bombes ! Comme je voudrais faire voir à ces hommes cette ligne de héros diminuer et se fondre peu à peu, et n'être plus bientôt qu’un amas de morts et de mourants couchés dans la boue, ou accrochés encore au réseau des fils de fer : seules quelques formes çà et là rampent par terre, roulent et traînent leurs membres brisés sous une pluie de feu, dans un dernier effort pour trouver un abri! Si seulement les mécontents parmi nos ouvriers pouvaient contempler un tel spectacle, ils comprendraient que toute cette tragédie est due uniquement au manque de munitions :
les réseaux de fils de fer n’ont pas été coupés, parce qu’on n'avait pas assez d'obus pour niveler le terrain. Je me demande si ces
ouvriers parleraient encore de “loyauté à leurs camarades,” s’ils oseraient perdre un jour ou même une heure, s'ils ne voudraient pas consacrer toutes leurs forces, toute leur énergie, toute leur intelligence à la cause commune.
Il était question l’autre jour d’une demande des mécaniciens qui voulaient une augmentation de salaires de 15/. Sans aucun doute ils croient y avoir droit, parce que la vie a renchéri maintenant. Mais c’est là cette façon de penser qui paralyse nos hommes dans les tranchées. Supposons que le prix des denrées ait augmenté, qu’il ait augmenté de 507 au lieu de 15/. Est-ce que cela veut dire que ces mécaniciens vont souffrir de la faim et de la soif, qu’ils ne vont pas avoir un lit où se reposer, un toit pour s’abriter? Or ce sont là les souffrances qu’endurent souvent leurs camarades dans les tranchées; à coup sûr les ouvriers pourraient bien prendre leur part de telles fatigues sans grogner ; ils pourraie « bien,—lorsque la margarine remplace le beurre K
devenu trop cher,—ne pas demander une augmentation de salaire de façon à continuer à avoir du beurre sur leur table. Ce sont de pareils exemples qui font voir dans toute son horreur la signification de ce “si.” Il est impossible que la vraie gravité de la situation, que les conséquences qui en dépendent, aient pu être vraiment compris de ces ouvriers qui chôment, ou mettent des bâtons dans les roues, ou finassent sur des points qu'ils soulèvent sans cesse, comme la question des heures de travail, des salaires et de la position de l’ouvrier.
Il semble si invraisemblable qu’il y ait maintenant des gens qui ne se rendent pas compte de la nature de la lutte; et pourtant je suis sûr qu’il y a des ouvriers qui ne la comprennent pas vraiment, et que l’on pourrait amener à croire que les munitions sont désormais si abondantes et que les approvisionnements futurs sont si complets que l’on ne sera plus à court de rien. Mais qu'ils se rappellent que notre
armée qui a manqué de munitions était une petite armée auprès de l’armée d'aujourd’hui. Ce rendement de nos arsenaux, qui, ily a un an, ne parvint pas à fournir aux besoins d’une armée de 200,000 hommes, peut grandir et se multiplier par vingt, et cependant ne pas arriver à suppléer les munitions d’une armée de quatre millions d'hommes. Or ce n’est pas une seule multiplication, mais de nombreuses multiplications par vingt qui remédieront à jamais à ce manque de munitions dont nous avons tant souffert, alors que des milliers de vies humaines ont été sacrifiées, parce que l’acier et le fer faisaient défaut; ce sont de nombreuses multiplications par vingt qui nous permettront d’être une force irrésistible capable d'avancer à travers des kilomètres de fers barbelés et de tranchées, d’attaquer des positions solidement fortifiées, d’enfoncer des hordes de soldats bien armées et se croyant invincibles, de surmonter tous les obstacles dans une tempête de fer et de feu, au milieu de l’éclate- K 2
ment des obus et des bombes, au milieu des gaz asphyxiants et des liquides enflammés, des balles des fusils et des m.trailleuses. Les ouvriers des arsenaux doivent aujourd’hui pourvoir aux besoins de plus d’un front. Il ya le front des Flandres et de France, celui des Balkans, celui de l'Afrique orientale, celui de la Mésopotamie, sans parler de l'Egypte, et des autres lignes de feu que l'avenir peut faire naître. Nos ouvriers font des merveilles, ils fabriquent des montagnes de munitions ; mais les ouvriers de l’ennemi font de même, vous pouvez en être sûrs. Ils avaient commencé bien avant nous; leurs arsenaux et leurs machines étaient depuis longtemps en pleine activité, alors qu'il nous à fallu improviser et tout organiser. Nul doute que les fabriques allemandes et autnchiennes ne travaillent jour et nuit, que les directeurs de ces établissements n'aient prévu lonesæemps à !’avance les besoins :mmenses des munitions qui se feraient sentir ;
nul douts que les ouvriers allemands ne
s'efforcent de leur mieux de donner à leurs armées tous les obus et toutes les balles dont elles ont besoin pour triompher et de nos soldats et de nos travailleurs.
Nos camarades des tranchées se sentent absolument certains de battre les Allemands, si nos ouvriers arrivent à battre les travailleurs ennemis : “ Donnez-moi les moyens dont nous avons besoin,” dit le front, ‘et nous vous donnerons la victoire.” Les armées allemandes disent probablement les mêmes paroles à leurs arsenaux, et ainsi la question se résume au fond à une bataille d’ateliers, à une bataille entre nos arsenaux et les leurs. L’armée britannique ne demande qu’à combattre à armes égales, et seuls les ouvriers anglais peuvent lui donner les moyens d’attaquer avec des chances de succès. Le soldat anglais est tout prêt à souffrir de la faim et de la soif, à grelotter sous la pluie glacée, à enfoncer dans
la boue des tranchées et à en supporter toutes
les misères, à endurer toutes les fatigues du corps et de l’esprit, à faire des marches forcées, à sacrifier son sommeil et son repos, en étant
de garde aux avant-postes, à braver les morsures du froid et les maladies, à perdre la vue ou quelques-uns de ses membres, à se rire des blessures les plus cruelles, à affronter tous les dangers et la mort, dans son désir de faire triomphe: sa patrie. Il peut vaincre, et il vaincra, si les ouvriers le soutiennent, consacrent toutes leurs forces et toute leur énergie à ce travail des munitions, et résistent à la tentation de se montrer égoistes, à la tentation d’argumenter ou de se quereller avec leurs directeurs. Nos soldats ne pensent qu’à une chose, qu’à une seule chose, à remporter la victoire : il n’est point question avec eux de longues heures de travail ou de salaires ; ils ne se demandent pas “ ce qui arrivera quand la guerre sera finie,” ni quels individus profiteront de leurs sacrifices; ils ne pensent point à
tout ce qu’ils ont sacrifié eux-mêmes. Et
l’on peut dire dès maintenant que la victoire
est nôtre,—bien qu’il faille en payer le prix demain, —si, et seulement si, les ouvriers pensent et agissent de même que nos soldats. Le feront-ils ? À eux de répondre |