L’'APPORT DE CHACUN A LA CAUSE COMMUNE
J'AI déjà parlé de “ l'atelier des vieillards ” : il est l’un des plus beaux exemples de ce noble effort patriotique que font les ouvriers pour contribuer autant que possible à la défense de leur pays. Cet atelier fait partie de l’arsenal national que l’on a commencé de construire au mois de juillet dernier. Ces ouvriers sont des ingénieurs-mécaniciens qui font l'ouvrage que seuls peuvent faire les hommes de métier, et sans lequel une fabrique de munitions ne saurait fonctionner. Ils sont presque tous âgés : ce sont des hommes qui se sont retirés
des affaires, il y a huit ou dix ou douze ans, et qui, après avoir travaillé dur pendant leur vie, espéraient bien, en auittant leurs salopettes et en déposant leurs outils, ne jamais les reprendre de nouveau. Le directeur me conduisit vers eux, me les présenta, et me donna l’occasion de leur parler e+ de leur dire que je comptais vanter à nos soldats dans Îles tranchées le noble exemple qu’ils donnaient en se remettant ainsi à leur ancienne besogne. Si âgés qu’ils fussent, —leur doyen avait 68 ans, et il le déclarait fièrement, —ils faisaient leur journée de travail sans un arrêt. Un de ces hommes, que je voyais dans ses habits tout souillés, et les mains salies et durcies par le travail, a une fortune de cinq cent mille francs. Un autre, le jour où il renonça aux affaires, mit sa fortune dans l’achat d’une petite ferme ayant une valeur de plusieurs milliers de livres. Or cet homme travaille chaque jour €'ins la fabrique de 8 heures du matin à 5 heures du soir; et le matin, avant
d'y arriver, le soir, en rentrant chez lui, sur les moors, il trait les vaches, panse ses poules et vaque à toutes les petites occupations qu'exige une ferme chaque jour.
Tous ces hommes ont souffert de la même angoisse. À leur grand regret, ils se sont sentis trop âgés pour endosser l’uniforme et aller dans les tranchées, mais ils sont heureux, trop heureux d’apporter leur quote-part, et de travailler dans les ateliers. Le directeur, qui est du pays même, lorsqu'il fut chargé de l’entreprise, se mit à repasser dans son esprit les noms de tous les vieux ingénieurs-mécaniciens qui vivaient de leurs rentes dans la localité. Il alla les trouver et leur exposa les faits : les hommes du front ne peuvent avancer faute de munitions ; l’on va construire un arsenal dans leur ville, mais l’on manque d'hommes du métier, d'hommes indispensables, comme ils le savent bien: veulent-ils lui apporter leur concours ?
S'ils le veulent? Ils sont prêts à se mettre
en route sur le champ avec lui et à commencer la besogne. Et maintenant les voilà tous à leur travail.
Le directeur qui se montrait si enthousiaste, et à juste titre, au sujet du noble effort de ces vieillards, ne me dit rien de lui-même. Mais le fonctionnaire du ministère qui me faisait visiter cet arrondissement me donna tous les renseignements que je voulais avoir. Il me dit que le directeur était à la tête d’une certaine fabrique dans la ville, mais qu'il l’avait abandonnée lorsque le gouvernement avait déclaré qu’il avait besoin d'hommes entendus et d'hommes d’affaires pour mener à bien cette fabrication des munitions ; il avait dû ainsi créer l'arsenal, faire venir les machines, fabriquer les outils, apprendre le fonctionnement d’une industrie toute nouvelle pour lui, l’enseigner aux autres, enfin mettre en branle tout l'établissement et ne cesser de le diriger ; il fabriquait très bien et très vite, et le ministère des Munitions connaissait sa valeur, et
appréciait son travail : or il faisait tout cela gratis, sans recevoir la moindre récompense |
Puis je fus présenté au directeur des ateliers, âgé de 22 ans seulement, —contraste frappant, au sortir de l'atelier des vieillards. L'air sérieux et mûri dans un visage jeune, il apportait lui aussi sa quote-part, comme tous ces braves gens, à l’œ re générale. “I] prend tout au sérieux, notre directeur,’ me dit-on, “ quand nous tirions des plans pour organiser notre travail, il passait des nuits à songer aux obus, et Je suis bien sûr qu’en dormant il y pensait encore. Il prend tout au sérieux ; ce n’est pas lui qui voudrait rire d’une plaisanterie ! ” —Et le jeune directeur, entendant cela de lui-même, se contenta de sourire,
C’est dans ce même établissement que je rencontrai l’un des inspecteurs du gouvernement qui examinent les obus, lorsqu'ils sont achevés : c'était un ex-marchand de fromages. L'on trouve parmi ces inspecteurs toutes les professions et tous les commerces : il y a
des acteurs et des acrobates, des instituteurs et des fabricants de saucisses. Dernièrement un député a posé une question en plein parlement au sujet de ces hommes: il semble qu’à cette occasion on ait dépensé beaucoup d'esprit en essayant de prouver la sottise qu’il y avait à employer comme exnerts de tels novices. Mais en fin de compte il n’y a point là sujet à plaisanterie. Il n’est pas impossible, il n’est pas même difficile à un homme intelligent d’apprendre l’ouvrage que font ces hommes-là. Ils doivent passer l’obus dans différents calibres, et l’obus doit aller à tous ces calibres. Ils doivent veiller à ce qu’il n’y a point de défaut visible, à ce que le vernis soit uni et lisse, etc., etc. Leur métier est beaucoup plus facile, à mon avis, que celui de fabriquer l’obus lui-même, or l’obus a été fabriqué, lui aussi, par des ‘ amateurs.”
Mais après tout la très grande majorité
des ouvriers sont des “ amateurs,” bien qu'ils
soient devenus maintenant des experts, de même que les inspecteurs. L'armée anglaise est composée, elle aussi, de soldats qui appartenaient à tel ou tel métier, à telle ou telle profession, soldats ‘ amateurs ” si l’on veut. comme les ouvriers et les inspecteurs. Et lorsqu'on y pense, que sont donc les membres du Parlement, sinon des ‘“ amateurs,” eux anssi? N’avaient-ils pas une carrière, une ptofession quelconque avant de devenir députés? Je ne vois donc pas pourquoi ils jetteraient des pierres dans le jardin des in- Specteurs, qui après tout font de leur mieux, —Comme tout le monde,—pour contribuer à la défense de la patrie.
Dans une cartoucherie j'ai vu des jeures filles qui vérifiaient des cartouches. Une ouvrière prenait une poignée de cartouches, les roulait rapidement l’une après l’autre dans sa main, et jour rapide et continuel que fût ce mouvement, elle ne laissait jamais passer le moindre défaut. Quelques-unes des imper-
fections étaient si légères que, lorsque je ramassai quelques-unes des cartouches qui avaient été mises au rebut, je ne pus rien y découvrir de défectueux, même en les examinant de près; il fallut que l’ouvrière me montrât une égratignure imperceptible, un point défectueux, comme un renfoncement ou une bosse presque invisible. L’on ne peut espérer trouver des ingénieurs - experts pour servir d’inspecteurs (si c’est la ce que les membres du Parlement désirent). C’est par millions que les cartouches sortent de cette fabrique toutes les semaines. Lorsqu'on se promène dans ces ateliers, l’on voit des jeunes filles qui ramassent avec une sorte de pelle à charbon les masses de cartouches et les jettent entre les énormes mâchoires de machines, vastes trémies, qui secouent et vannent en quelque sorte ces cartouches entre leurs dents noires ; elles les tournent et les retournent, semblant les mâcher, et les rejettent en un flot qui tinte et sonne; et voilà une opération
de faite ! Partout l’on rencontre des barriques de cartouches qu’on est en train de rouler, ou qui sont alignées par rangées, ou qu’on v'de ou qu’on remplit ; l’on voit des kilomètres de rubans de cuivre qui passent sous des emportepièce, lesquels découpent des rondelles ; l’on voit des centaines de ces rondelles courir de machines en machines; et chaque machine leur donne un coup en passant, les presse de plus en plus en les faisant approcher de leur étape finale.
L'on voit de longues cordes de plomb, que dévident d'énormes tours, entrer dans des machines qui les coupent et en font des balles, lesquelles à leur tour s’en vont se mettre dans des enveloppes de nickel, qui les attendent d’un autre côté et qui ne font plus qu’un avec elles ; on les voit continuer leur course et aller retrouver les cartouches de cuivre qui sortent de l'atelier où on les a remplies de cordite, tandis que la bourre était enfoncée mécaniquement.
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Et ce torrent incessant de cartouches, —une fois qu’elles ont été cylindrées, amorcées, chargées, bourrées, munies de leur ballc,— s’en va dans l'atelier d'emballage, puis sort de la fabrique ; or tout cela est l'ouvrage, et si bien l’ouvrage “ d'amateurs ” que l’on peut compter dix ouvriers novices sur un homme du métier employé par l’arsenal.
Et lorsque cet établissement sera achevé, il fabriquera 5 millions de cartouches par semaine, et les ouvriers seront toujours des jeunes filles venues de toutes les parties du pays pour aider, elles aussi, à la défense de leur patrie.
Il est vrai que les hommes du métier ont aplani beaucoup toutes les difficultés pour ies “amateurs.” Quelques-unes des machines semiautomatiques et automatiques sont si merveilleuses qu’on les croirait douées de vie et d'intelligence. L'une d’entre elles m’a absolument fasciné : c’est une machine à faire des vis: après avoir cannelé en spirales le métal, elle étend un irdex et un pouce en acier, saisit
la vis, la met dans une nouvelle position, et l'y serre, de façon à ce qu’un nouvel outil arrive à la minute précise et lui fasse l’entaille sur la tête. Il y a des tours automatiques qui s’emparent d’une tige d’acier ou de laiton qu’on y a introduits : ils en coupent un morceau, ils font des rainures, des filets de vis sur l'extérieur, ils forent l’intérieur, ils y gravent une autre sorte de cannelures, rejettent l’article, une fois qu’il est fini, font entrer un peu plus de la tige de métal, et recommencent la même opération. Quelques-unes de ces machines ont cinq ou six outils en mouvement, et chaque outil fait son travail tour à tour sur la fusée ou la partie de l’obus. Dans une manufacture d’armes à feu, il y a un immense atelier plein de ces tours automatiques qui bourdonnent et grincent et fonctionnent à toute vitesse. Et les ouvriers sont si peu nombreux dans cette salle qu’on les remarque à peine, et qu’on a l’impression que la fabrique marche toute seule. En réalité il y a un homme
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par dix machines, pour passer les longues tiges de laiton et d’acier dans les engrenages, pour veiller à ce que l’huile coule toujours et régulièrement sur chaque outil. Dans cette fabrique il y a des machines automatiques qui creusent les canons des fusils, et dont le foret ne s'introduit que peu à peu: la inachine le retire, de façon à permettre à une petite main d'acier de pénétrer dans le canon et de la nettoyer d’un air très affairé, en enlevant la limaille et la poussière, et en essuyant le foret qui de nouveau se glisse doucement à l’intérieur et continue son travail. Une goutte d’huile ne cesse jamais de tomber sur chaque outil, et il faut une machine ayant une force de cent chevaux environ pour pomper cette huile et l'envoyer dans les machines à percer. Cette usine fabrique maintenant 8000 fusils par semaine et un peu plus de 300 mitrailleuses.
Et il est inutile d’ajouter qu’elle se prépare à augmenter son rendement. L'on a déjà ajouté six hectares environ à l'établissement, et l’on Es
bâtit étages sur étages qu’on remplit aussitôt de machines qui, dès qu’elles sont arrivées, se mettent à tourner, à ronfler et à marcher aussi vite que possible. Au-dessus d’un atelier, qui est plein d'ouvriers et de machines, les maçons sont à l’œuvre; ils sont en train de construire une autre salle ; ils font le bétonnage du plancher, rivent les poutres d’acier et mettent le nouveau toit. Et dès qu’un toit est en place, qu’un plancher est mis, et qu’une armature d’acier est achevée, d’autres ouvriers arrivent qui placent tous les arbres moteurs, et mettent les vitres aux fenêtres, —-je devrais dire mettent les vitres aux murs, car chaque atelier n’est qu’une immense cage vitrée, — puis ils posent les machines; or chacune de ces cages vitrées a environ 600 pieds de long sur 40 pieds de large, et elles sont innombrables : les architectes et les maçons sont toujours en train d’en construire et de les entasser les unes sur les autres. Il est clair que, si l’on continue ainsi, elles ne tarderont pas à menacer le ciel !
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Mais je dois m'arrêter ici et me contenter d'affirmer à mes camarades des tranchées, que j'ai visité les arsenaux d’une façon beaucoup plus complète que ces chapitres ne sembleraient l'indiquer. Je ne crois pas cependant avoir négligé une seule partie de cette immense entreprise du gouvernement. J'ai vu fabriquer des bombes, des grenades, des torpilles aériennes, des mortiers de tranchées et des obusiers, et quelques-uns de ces derniers sont dignes d’inspirer le respect, car ils lancent à quelques centaines de mètres des bombes et des torpilles à ailettes de grande dimension ; j'ai vu fabriquer des obus, des obus en quantité innombrable, depuis celui qui a la grandeur d'un homme et mesure près de quatre pieds de tour, lancé par nos canons de marine, en passant par tous les degrés des ‘“ marmites,”’ jusqu'aux obus de nos 76 et de nos howitzers : bref toute la gamme des projectiles depuis ceux des gros canons jusqu’à ceux des pièces de montagne et à ceux qui abattent les aéroplanes.
J'ai vu des canons de toutes les formes et de tous les calibres, des monstres massifs depuis les énormes blocs d'acier jusqu'aux tubes étincelants et polis, depuis les obusiers si courts et comme accroupis, jusqu'aux pièces de campagne innombrables, jusqu’aux pièces légères et aux mitrailleuses.
J'ai visité aussi une fabrique d’aéroplanes où une vingtaine de machines étaient en train d'être construites : l’une l'était complètement, et n'attendait plus que son moteur ; les autres n'étaient encore que des disjecta membra, et je ne parle pas de toutes les pièces qu’on était en train de fabriquer. Cet établissement produisait, —du moins je l'aurais pensé, —plus d'aéroplanes par semaine, (aéroplanes de combat, acroplanes d’observation, aéroplanes de chasse), qu’il n’en fallait à toutes nos armées ; et cependant il y a, à ma connaissance, plusieurs autres fabriques en pleine activité.
Ainsi donc, camarades des tranchées, vous pouvez m'en croire ; dans la visite aussi com-
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plète que possible que j'ai faite aux arsenaux, Je me suis convaincu afin de vous convaincre à votre tour, que les fabriques vont subvenir à tous vos besoins, si grands qu'ils soient. Je ne puis finir le rapport que c'e la même façon que je l’ai commencé : vous n'allez plus manquer de munitions, camarades! Vous aurez beau les dépenser aussi vite que vous voudrez, les arsenaux iront plus vite encore ; et plus la guerre durera, plus nous serons armés, mieux nous serons équipés. Tout cela est absolument certain, si (c’est le seul si, mais c’est un grand si) si les ouvriers, dis-je, continuent à y mettre du leur. et vous aident ainsi de toute leur énergie à remporter la victoire.
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