AUX COMBATTANTS
EN arrivant du front il y a deux mois, je traversai la campagne anglaise, et je me rappelle encore à quel point elle me parut alors paisible et normale. Puis la voiture, qui me conduisit à travers Londres, me montra une foule qui,
‘bien que parsemée et tachetée çà et là d’uni-
formes khaki, courait, comme par le passé, à ses
affaires, ou flânait nonchalamment : les gens
faisaient leurs achats dans les magasins, se
promenaient ou roulaient en taxis ou en omni-
bus, comme si la guerre n'avait existé que B
dans les journaux, comme si la lutte ou la fabrication des munitions n'avait concerné qu'une certaine partie de la population et n'avait pas intéressé la vie ordinaire du pays.
Mais aujourd’hui je suis un meilleur juge de mes compatriotes. Mes yeux se sont ouverts, et ce que j'ai vu m'a pleinement, absolument rassuré.
La lutte n’a pas lieu en Angleterre, Dieu merci, mais les soldats, qui fourmillent dans la banlieue des grandes villes et ne se voient que rarement dans les rues des villes ellesmêmes, montrent de quelle étoffe sont faits nos défenseurs. Ce que l’on voit moins, (car là aucun uniforme ne se montre, et tout se fait derrière des portes closes et soigneusement gardées), c’est le travail à haute pression des forges et des hauts-fourneaux, c’est le labeur de la nation qui peine au tournage, au ceinturage des obus, au fraisage des rugueux, à toutes les opérations qui ont pour but d'envoyer au front la quantité énorme de munitions dont
le front a manqué pendant trop longtemps.
Il est permis à bien peu de gens de voir ce qui se fait vraiment dans les manufactures ; il est permis à moins de gens encore de dire
ce qu’ils ont vu: aussi voudrais je dire ici les
raisons qui m'ont fait écrire ces pages. Je
n'ignore pas que des journalistes fort compétents ont déjà traité de ce sujet dans une série d’articles qui ont paru dans les principaux Journaux anglais, et je sais aussi que des hommes
politiques éminents ont fait certaines déclarations au sujet de ‘l’augmentation des
munitions, ”?
des “ fabriques placées sous la surveillance de l'Etat,” et ‘ de l’organisation du travail,” etc. Mais je sais aussi que le front est devenu très sceptique au sujet de tous les faits et de tous les chiffres autour desquels on a fait tant de bruit, aussi qu’au sujet des promesses de l’année dernière. Je re me rappelle que trop bien avec quelle espérance nous autres, qui étions au front l'hiver dernier, attendions l’arrivée du printemps, comptant B 2
sur cet immense afflux de munitions qui devait nous aider à prendre la grande offensive. Je ne me rappelle que trop bien avec quelle patience nous avons dû essuyer alors le bombardement allemand, parce que nous manquions d’obus, de bombes, de mortiers de tranchées et de mitrailleuses ; et je me rappelle aussi notre résistance opiniâtre, notre froide résolution à ne pas céder un pouce de terrain, parce que nous étions absolument sûrs qu’au printemps de nouvelles armées viendraient nous seconder de toutes leurs forces, et que les munitions afflueraient pour nous aider au règlement de comptes. Et je me souviens encore du désappointement et de la rage qui ont animé nos cœurs, lorsque le printemps est arrivé et nous a apporté, au lieu de munitions, des histoires de grévistes et d’embusqués et la preuve que l’hiver avait été perdu. Puis toute l’année s’est traînée languissamment :
un lent printemps est devenu un été plus lent encore, et peu à pzu la certitude a pénétré en
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nous qu’il nous faudrait passer encore un autre hiver dans les tranchées. Tout cela est fini, et avec les soldats du front je ne suis que trop heureux d’oublier le passé. Mais c’est à cause de ce passé que j'ai demandé au ministre des Munitions de me permettre de voir de mes propres yeux ce qui se fait maintenant, de me donner l’occasion, à moi qui venais du front,
de révéler à mes camarades, (autant que possible)
ce que je pourrais voir, de leur dire ce qu’ils désirent tant connaître, à savoir quelle quantité de munitions le futur leur apportera. Le ministre de Munitions m’a permis d’aller voir certaines fabriques, de parler aux inspecteurs, aux contre-maîtres et aux ouvriers, de leur poser des questions, de regarder les travaux qui s’y faisaient, et de raconter ce que l’avenir réserve. Et maintenant je vais donner à mes camarades des tranchées autant de détails qu'il me sera possible d’en donner sur tout ce que se fait ici. Il y a certains détails qu’il serait peu sage de dévoiler : je les tairai donc,
mais il me restera encore assez de choses intéressantes à dire, et le front aimera à les entendre. J'espère que mes camarades liront ces articles sur la ligne de feu, et j'espère aussi qu'ils les lanceront, lestés d’une pierre, dans la partie la plus proche des tranchées boches : car la bonne nouvelle que j’annonce au front sera fort désagréable aux Allemands.
En lisant ces lignes, nos soldats voudront bien se rappeler ceci: c’est que je n'écris pas pour plaire ou déplaire à un parti politique ; c'est que je n’essaie pas de soutenir ou de critiquer les croyances d’une partie de la presse ; c’est qu’en ce moment je n'ai pas d’autre intérêt à cœur que celui de mes camarades du front ; c’est qu'avec eux je voudrais que cette besogne fût finie une bonne fois pour toutes ; c’est que mon unique préoccupation a trait aux munitions et à leur fabrication. J'entends ce cri s'élever des tranchées : “ Allons-nous recevoir enfin les munitions dont
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nous avons besoin ? ” ‘ En manquerons-nous encore une fois ? ”
À ces deux questions, voici maintenant ce que je réponds, après avoir visité un très grand nombre de fabriques : ‘“ Nous aurons toutes les munitions dont nous avons besoin : nous n'en manquerons jamais plus.”
En parlant ainsi, je n'oublie pas à quel point notre armée s’est augmentée, à quel point ses besoins ont grandi, à quel point par conséquent nos approvisionnements doivent être considérables, à quel point nos fronts se sont multipliés ; je n’oublierai pas non plus que quelques-uns de nos alliés comptent sur nous pour obtenir une partie de leurs munitions. En dépit de tous ces obstacles, j'ai la conviction que nous aurons tout, absolument tout ce dont nous avons besoin, si (c’est un grand si, mais c'est le seul, et je reviendrai sur ce sujet tout à l’heure) si les ouvriers jouent franc jeu, persévèrent dans leurs efforts, nous soutiennent et nous permettent de jouer notre rôle à notre tour.
Si donc ils ne nous lâchent pas, nous aurons des munitions autant que nous en voudrons :
nous allons avoir une abondance d’obus et de mitrailleuses, de bombes et de grenades, d’aéroplanes et de mortiers.
Nous avons dès maintenant une quantité énorme de munitions qui sont prêtes, et cette quantité n’est qu’une taupinée auprès des montagnes de projectiles qui ne vont cesser de s’augmenter tous Îles mois. Camarades qui résistiez avec tant d’acharnement l’hiver dernier dans vos tranchées bouleversées par le feu l'ennemi et à moitié pleines d’eau, tandis que vus canons ne pouvaient que répondre faiblement à ceux de l’ennemi qui les écrasaient ; camarades artilleurs qui entendiez les cris d’appel et de colère de l'infanterie qui vous suppliait de rendre la pareille et de faire taire, par une canonnade bien nourrie, cette batterie-ci ou ce minnenwerfer-là ; camarades qui deviez imposer silence à vos désirs d’écraser l’ennemi, parce que vous manquiez d’obus, vous compren-
ve
Rat sat
drez, j'en suis sûr, ma joie profonde, le sque j'ai vu d’énormes rangées de projectiles ent assés les uns sur les autres, et attendant d’être chargés à bord des vaisseaux ; lorsque j'ai vu ces monstrueux engrenages, ces volants, ces bielles, ces presses, ces tiges d’acier ou de cuivre, tous ces mécanismes © fabriquent telle ou telle partie des armes ou rojectiles lorsque j'ai entendu les cont maîtres se demander où et comment ils alks =nt abriter route cette masse de munitions q=, augmentait sans cesse; lorsque j'ai appr:s, cornme je lai appris tant de fois, que la fabrique :ra-
vaillait jour nuit sans s'interrompse un seul instant, et que son rendement serait doublé dans un ou deux n 18, €* 4% adrait
son maximum en février, ou en n2rs, en avril ou en mai, suivant les cas. ‘ cette dernière assurance était peut-être 1. plus réconfortante de toutes, au cours de mon voyage si encourageant à tous les points de vue, cette affirmation que l’on voulait construire
ou que l’on construisait de plus grandes fabriques ; que l’on avait besoin de plus d'ouvriers encore, qu'on les faisait venir de partout, qu'on les instruisait : que l’on avait commandé d’autres machines, qu’elles ne tarderaient pas à venir, ou même qu'on les installait : que le rendement actuel de toutes les fabriques n'était qu’un commencement, qu’il allait s’augmenter de moitié autant, ou se doubler ou se tripler. Et pendant mon voyage je n'ai pas eu à =: : contenter d'entendre ces promesses, à me déclarer satisfait de belles paroles ; je n’ai jamais eu à craindre d’être trompé, ni à me demander si tout cela n’était qu'un désir ou qu’une espérance, ou qu’une vantardise, et si le printemps qui commençait ne ressemblerait pas au printemps de l’année dernière, en montrant encore une fois la ruine de nos espoirs et la futilité des mensonges.
À chaque tournant de ma route, Je n'ai eu qu'à ouvrir les yeux pour me convaincre que toutes ces affirmations n'étaient pas de vaines
ÉAftiie
paroles, mais qu’elles reposaient sur une base solide. Ici j’ai pu voir d'énormes bielles qui venaient d’être déballées, là un plancher qu’on était en ‘ain de cimenter, plus loin de nouveaux étages qui s’élevaient entourés d’échafaudages et de poutres en acier, plus loin encore des forges, des hauts-fourneaux qui dressaient leurs squelettes au milieu d’un amas de briques et d’une mer de mortier. Pendant des heures et des heures je suis allé aussi vite que mon automobile pouvait me conduire, j’ai marché sans m'arrêter à travers d'énormes districts couverts de cabanes, de maisons ou d'ateliers en bois ou en briques: les rangées se succédaient les unes aux autres, les villes aux villes, toutes vides encore de machines et de travailleurs, mais résonnant du fracas des marteaux et des scies des ouvriers qui rivalisaient d’activité entre eux. Et ainsi les promesses que l’on me faisait d’un énorme rendement de munitions,;—promesses que j’envoie à mes camarades des tranchées, —n'étaient pas
PV
seulement de l’eau bénite de cour: elles m'apparaissaient sous la forme de murs de pierre ou de brique, ou de bois, sous la forme d'instruments d’acier ou de cuivre resplendissants, sous la forme de régiments de charpentiers et de maçons, de brigades entières de tâcherons vigoureux, creusant, drainant le sol, posant les fondations d'ateliers, cimentant l'emplacement où allaient se monter des machines à vapeur, et s’établir des fabriques. À vrai dire, ce qui m'intéressait surtout, c'était de découvrir ce qu'on allait faire plutôt que ce qu’on avait fait ou que ce qu'on était en train de faire, de m'assurer de l'avenir, parce que je sais, et mes camarades des tranchées le savent comme moi, Ce que nous avons maintenant en fait de projectiles ; mais nous ignorons les approvisionnements qui existent, en plus de nos besoins de chaque jour, nous ignorons comment nos caissons se rempliront de nouveau, si tous nos fronts de bataille commencent à tonner en même temps, si une
grande bataille suit de si près une autre grande bataille qu’il soit difficile de les distinguer l’une de l’autre et de leur donner un nom particulier.
Encore une fois, ma visite a absolument satisfait mon attente; et je puis prédire en toute sûreté que l’été prochain les hommes de nos tranchées seront aussi satisfaits que je le suis en ce moment : les Allemands le seront moins. Aujourd’hui j'écris au sujet des munitions, et je ne veux pas m'égarer en parlant de stratégie, pas plus que je ne désire entrer en concurrence avec les prophètes en prédisant quand aura lieu la fin de la guerre.
Mais après tout ce que j'ai vu et tout ce que j'ai entendu, je ne puis chasser de mon cerveau la pensée joyeuse que voici : si, pendant l’hiver, le printemps et l'été qui viennent de s’écouler, nous avons pu tenir tête à l’ennemi, nous avons pu repousser ses attaques désespérées, enfoncer ses lignes, et garder un kilomètre ou deux du pays, retenir quelques lignes
ML AEPAAbnr
de tranchées; si nous avons pu faire tout ce que nous avons fait avec une petite armée et un manque désespérant de munitions, qu’allons-nous accomplir dans cette année qui s’ouvre, avec une vigoureuse et puissante armée, avec des approvisionnements énormes en armes et en canons, avec un afflux de munitions arrivant sur le front plus vite que ncis ne saurions en dépenser? Une telle idée est plus qu’encourageante. Et maintenant je vais donner quelques-unes de preuves qui montreront que la perspective de notre succès n’est pas vaine.
Li AS