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Dans les cachots de Nicolas II

Lorsque, après avoir réussi à m'évader du bagne d'Akatouï, j'avais revu des camarades, quelques-uns d'entre eux insistèrent vivement auprès de moi pour me faire écrire mon autobiographie.

Ecrire son autobiographie ! Comme cela paraît ridicule et grotesque ! A quoi bon et pourquoi faire ? A qui et à quoi pourrait-elle bien servir PEtcomment l'écrire, grands dieux ? Il y a si peu de choses dans le passé et tant de rêves merveilleux dans l'avenir ! Toutes les pensées, tous les rêves vont non pas à ce qui a été vécu, mais à ce qu'on aura encore à vivre.

C'est une vie nouvelle, qui surgit devant les yeux, et il est difficile de revenir complètement au passé, ne fût ce que par la pensée. Et, par dessus le marché, c'est inutile. Où, et quand je suis né ; qui étaient mes parents; comment j'ai poussé; comment s'est écoulée mon enfance, etc., etc. — matériaux constitutifs habituels d'une autobiographie — autant de questions qui ne sauraient avoir d'importance.

Tout cela est bon pour satisfaire à la curiosité

des oisifs, et ce n'est pas à nous autres, révolutionnaires, à y prêter la main. Ce qui serait intéressant, ce serait de parler de notre action révolutionnaire, de nos premiers pas hésitants, mais le moment n'en est pas encore venu.

Une autre idée me vint à l'esprit. La lutte continue. Touslesjours, des dizainesde combattants tombent entre les mains du gouvernement. Et tout jeunes, pour la plupart, inexpérimentés, se trouA'ant pour la première fois dans une pareille situation, ils sont comme au bord d'un gouffre. A chaque instant, ils sont menacés par de misérables manœuvres du gouvernement. Leur isolement, leur incertitude sont complets. Et les agents du gouvernement, impitoyables, vénaux et rusés, tissent le filet autour de leurs victimes ; du moment qu'il s'agit de briser la fermeté et le courage d'un révolutionnaire, leur esprit inventif ne connaît pas de bornes dans le crime.

Et quand le jeune ouvrier de la bonne cause commence à se sentir pris dans le filet du gouvernement, il cherche, épouvanté, une issue ; il s'efforce à garder intact l'honneur révolutionnaire. Le milieu dans lequel il se trouve, l'écrase par tout ce qu'il présente de nouveau et d'inaccoutumé. Il lui semble être le seul sur la tête de qui se soient accumulés tant de nuages. Et ce serait, à un pareil moment, un grand allégement de savoir qu'on n'est pas le premier à passer par tout cela, que d'autres

avaient vécu ces souffrances et que ces autres avaient trouvé la force de tout endurer et de sortir avec honneur de toutes ces épreuves.

Il y a longtemps qu'on Га dit : « C'est un grand bonheur que de connaître, par avance, toute l'étendue d'un malheur à venir ». Certes, nous autres, révolutionnaires, nous considérons les épreuves à subir dans les geôles tzaristes non pas comme un malheur, mais comme un complément inévitable et naturel, comme le couronnement de toute notre carrière. Cependant, le récit de ce qu'on avait vécu et éprouvé de Vautre côté de la vie peut ne pas être inutile aux jeunes ouvriers de la cause.

C'est donc à leur intention, que je jette ces lignes sur le papier.

Malheureusement, le moment n'est pas encore venu de parler de bien des choses, que la jeunesse aurait profit à connaître. J'aurai à garder le silence sur bien des points et à passer rapidement sur d'autres.

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