CHAPITRE II
Je commence par mon arrestation.
Ce fut à V aube du printemps {i) : le 13 mai 1903.
L'abattement qui s'était manifesté dans les organisations du Parti, fut suivi d'un grand élan d'espérance.
La fusillade des ouvriers de Zlatooust, qui avait fait tressaillir de terreur le pays tout entier, ne resta pas impunie. Le 6 mai, en plein jour, au jardin municipal, l'auteur de la saignée de Zlatooust, le gouverneur Bogdanovitch, fut fusillé par les membres de V Organisation de Combat y suivant l'expression employée plus tard, à notre procès, par un de nos défenseurs.
Le Parti, à ce moment-là, passait par une phase d'organisation. Des personnalités isolées et des groupes s'efforçaient de nouer des relations les uns avec les autres. Ses forces augmentaient d'une façon considérable (pour l'époque). Tout une série d'entreprises étaient à l'ordre du jour. Il fallait, à la hâte, s'entendre avec Polivanoff (2),
(1) Titre d'une nouvelle très connue en Russie. {N. du trad.)
(2) Un célèbre révolutionnaire russe. (iV. du trad,)
récemment évadé de Sibérie, et mort depuis, ainsi qu'avec le groupe de Smolensk, d'où sortirent, plus tard, des personnalités aussi marquantes, que Schweitzer qui sombra tragiquement pendant l'explosion à l'hôtel Bristol, A. A. Bitzenko et d'autres. En un mot, la machine marchait à toute vapeur.
Je venais de quitter Saratoff et, jusqu'à Voronèje, je restais hésitant: irais-je directement à Smolensk? ou bien m'arrèterais-je à Kieff, où il était indispensable de s'entendre au sujet de l'imprimerie du Parti ?
J'avais, ces derniers temps, évité KiefF instinctivement : la gendarmerie possédait des renseignements sur mes fréquentes visites dans cette ville, et les mouchards étaient aux aguets. Je ne sais plus comment c'était arrivé — les voies de la Providence sont insondables ! — je m'étais dirigé vers Kieff. Pour ne pas m'arréter dans cette ville, j'avais donné un télégramme convenu pour faire venir des amis à Darnitza, lieu de villégiature à quelques stations de Kieff.
J'y arrive. Personne de ceux que j'attends, mais un type, ne disant rien qui vaille à un révolutionnaire, me saute aux yeux. Ayant suffisamment goûté l'air frais de la forêt, je prends le train suivant pour Kieff et, ne voulant pas faire sensation à la station terminus, je m'arrête à la station suburbaine Kieff II.
Un regard circulaire : quelques silhouettes
se profilent au loin, juste au nombre de cinq.
Est-ce pour moi ? N'est-ce pas pour moi ? Voilà une question qui se pose et dont la solution, d'ailleurs, ne va pas tarder.
Je traverse la gare et m'avance vers la ville. Je sens que c'est pour moi, sûrement ! Je n'ai garde de me retourner. J'élabore un plan de retraite : choisir un cocher isolé, lui promettre monts et merveilles, lui en faire sentir l'avantgoût sous la forme d'un rouble, et fouette, cocotte ! décamper au plus Adte. Ce plan, évidemment génial, a le sort de tous les plans de génie : on en empêche la réalisation. A peine un cocher se montre-t-il au loin, que j'entends derrière moi une course folle. Au bout de quelques instants, s'arrêtent deux fiacres ; quelqu'un, par derrière, me saisit les mains, je me sens enveloppé d'une solide étreinte et, du coup, me voilà entouré d'une petite, mais charmante compagnie : cinq mouchards et un agent. L'un d'eux, fort prévenant, prend mon portefeuille, deux autres me soulèvent sous les bras. Une voiture est là.
— Montez, s'il vous plaît.
— Va faire ton rapport au capitaine de gexkdarmerie.
— Où allez-A^ous ?
— Mais au commissariat du Vieux-KiejQf, pardi!
On part pour le commissariat du Vieux-Kieff, qui est en même temps le bureau de la gendar-
merie. En chemin, je commence à tâter le terrain.
— Pourquoi, somme toute, m'avez-vous arrêté ?
— C'est l'ordre.
— Eh, bien ! prenez gard« ! Il pourrait vous en cuire : c'est, peut-être bien, une jolie gaffe que vous faites là.
— Tout est possible... Seulement, on nous a donné l'ordre, nous l'exécutons.
— Mais est-ce que vous me connaissez ?
— Pourquoi voulez-vous que nous vous connaissions ? On nous a dit : « Il arrivera un particulier ». Eh, bien ! vous êtes arrivé. Pour le reste, on s'expliquera au commissariat.
— Oui, on s'expliquera peut-être, pensé-je, me iigurant, par avance, l'explication.
Nous roulons. Les passants, pris de soupçons, se retournent. « Un drôle de monde », semblentils dire. Tout est comme à l'ordinaire: enseignes, boutiques, petits couples se dirigeant vers les jardins publics. Chose bizarre ! Pendant plus de deux ans, j'avais toujours cherché à m'imaginer le moment de mon arrestation. « Comment cela se passera-t-il ? pensais-je. Qu'éprouverai-je à ce moment, où, tout à coup, l'on est retiré de la vie ? »Et toujours il m'avait semblé que mes sensations auraient, à ce moment, je ne sais quoi de particulier, d'extraordinaire. Eh, bien ! mes sensations sont les plus ordinaires du monde... Comme si de rien n'était!...
Seule, une pensée m'obsède :'« Alors, voilà comment cela a fini ! Comme c'est simple ! »
Je regarde autour de moi... « Est-ce que, par hasard, on ne pourrait pas? » Non, on ne peut pas, en aucune façon...
On arrive. Commissariat du Vieux-Kieff.
Salut, asile bien connu ! Un officier de police est de garde. Tout autour, c'est silencieux et désert comme dans la tète d'un ministre. Les mouchards chuchotent quelque chose à l'officier.
On commence l'interrogatoire habituel.
— Votre nom? d'où venez-vous ? votre passeport ?
— Voici.
Suit la perquisition. De la poche de côté, on
retire un revolver. La gent du commissariat s'anime.
— Avez-vous un permis de port d'armes?
— Non,
— Alors, vous savez, c'est une sale affaire.
— Vraiment ? On est donc si sévère que ça ?
— Très sévère en ce moment. Pensez donc, un Brawning! (i) Vous ne vous en tirerez pas sans une amende.
— Par exemple ! Et pas moyen de s'arranger ?
— Attendez : le chef de VOchrana (2) ne va pas tarder.
On n'a, évidemment, pas la moindre idée de ma personne. J'attends. Ne pourrait-on pas, par
(1) Le nom de la marque.
(2) La Sûreté Politique. (iV. du trad )
hasard ? Impossible. Les mouchards, ne sachant où aller, se mettent aux portes. Il s'écoule une vingtaine de minutes. Tout à coup, par la porte bruyamment ouverte pénètre lourdement un monsieur.
Impossiljle de s'y méprendre : c'est un gendarme en civil. Le monsieur court droit à moi.
— Votre nom ?
— Du moment que vous m'avez arrêté, vous le savez certainement.
— Allons, allons ! Vaut mieux le dire tout de suite! Pas la peine de faire le malin!...
Est-ce la désinvolture de son ton ? Est-ce, simplement, la colère qui déborde? je ne sais. Mais voilà que, presque malgré moi-même, je lui crache à la face ;
— Dites donc, vous, c'est, sans doute, dans une porcherie qu'on vous a élevé. Je ne vous permets pas de me parler sur ce ton-là !
Le chef de VOchrana recule d'un pas, me fixe un moment et pousse un hurlement.
— Des gendarmes ! Des agents ! Des soldats aux portes ! Vous me répondez de cet homme sur votre tète !
Puis, il tombe sur le commissaire, complètement ahuri, et, finalement, se met à courir parla pièce, comme un fou.
C'est le cas de dire: « Je n'aurai qu'à frapper du pied, et des légions surgiront de dessous la terre ».
En un instant, — je n'ai même pas le temps
de me retourner — , toute la chambre est bondée de gendarmes et d'agents. Les uns ont la tunique déboutonnée, les autres sont en blouse et remettent, tout en marchant, leur sabre. Tous regardent autour d'eux, l'air étonné, semblant demander la cause de ce bruit, — puisqu'il n'y a pas de pugilat. Ou monte et on descend l'escalier, le téléphone n'arrête pas de sonner. C'est en train, quoi !
A'^oulant toujours arrivera connaître la raison précise de mon arrestation, je dépose aussitôt une protestation contre la détention illégale par les agents de la sûreté d'un homme qui leur est totalement inconnu.
— Mais vous êtes bien un tel ! Nous le savons, allez... Pourquoi ne diriez-vous pas votre nom ?
— Commencez par m'expliquer pourquoi vos agents m'ontarrêté.Après,nous pourrons causer.
Et nous n'obtenons rien l'un de l'autre.
Vers onze heures, on m'enferme dans une cellule, dont la clef est emportée par le capitaine. La porte est gardée par deux gendarmes qui ne quittent pas des yeux le judas.
Cette première nuit, qui suit la pendaison de la crémaillère, se passe sans incidents. La paille est dure et piquante, les punaises, — féroces. A la fin, d'ailleurs, les punaises se fatiguent, le rebelle aussi, et tous finissent par s'endormir.
Le lendemain, on me fait garder dans la cel-
Iule par deux gendarmes; l'un d'eux, un Pelit- Russien, est d'un certain âge, l'autre est un jeune homme.
Pendant une ou deux heures, je ne leur adresse pas la parole. Puis, lorsqu'ils se sont suffisamment ennuyés et que leurs mâchoires, à force de bâiller, commencent à craquer, j'entame une causerie avec eux.
— Qu'en pensez-vous, mes amis ? qui, de nous trois, est le plus heureux, de vous ou de moi ? Moi, du moins, je sais pourquoi je me trouve ià... Mais vous ? quels sont vos péchés ?
— Le service, pardi, fait entre les dents le Petit-Russien, jetant un coup d'œil sur la cour.
— Le service soit! Mais vous êtes-vous seulement demandé quels pourraient être mes crimes, pour qu'on vous eût donné l'ordre de ne pas me quitter des yeux.
— C'est pas notre affaire. Nous sommes, panitch (1), des petites gens. Nous n'avons qu'à
faire ce que les chefs commandent.
— Allons donc ! Si on vous ordonne de donner à un homme à boire et à manger, parfait ! Л-^оиз n'avez pas à critiquer cet ordre. Mais si l'on vous commande de garder étroitement un homme que vos chefs conduiront à la potence ? Est-il possible que vous ne л'оиз demandiez seulement pas pourquoi on veut le pendre ?
(1) « Petit maître » nom, que les domestiques donnent au fils de leur maître. (Л''. du trad).
Les gendarmes tressaillent; puis ils s'approchent (le moi, l'oreille tendue.
— Ecoutez, dis-je. Réfléchissez un peu.
Croyez-vous donc que je ne savais pas, moi, ce qui m'attendait. Pourquoi alors ai-je abandonné la maison paternelle, mes parents, ma situation ? Nous ne sommes pas des fous, cependant!... Il faut, par conséquent, pour agir ainsi, avoir un but... Or que voulons-nous ?
Et, pendant près d'une heure, nous causons.
Toute vivante se dresse devant moi l'image du vieux gendarme aux yeux noirs, tout humides de l'émotion, qui l'avait étreint, après qu'il eut causé, sans témoins et d'homme à homme, avec un prisonnier.
Vers cinq heures, j'entends du bruit. D'incessantes allées et venues. Un officier de gendarmerie entre dans ma cellule.
— Venez, s'il vous plaît.
Le couloir et l'escalier sont noirs de gendarmes et d'agents. On m'introduit dans une pièce, également bondée d'individus du même acabit.
Les autorités sont au complet. Il y a là un monsieur en redingote. C'est le procureur de la chambre criminelle.
— Sur l'ordre du Département de la Police, vous allez être dirigé sur Pétersbourg. Ayez la bonté de vous déshabiller.
Hugo dit, quelque part, que les bourreaux sont, dans l'exercice de leurs fonctions, d'une amabilité exquise. Les gendarmes russes ne le sont
pas moins, lorsqu'ils ont à remplir une obligation sérieuse. Je me rappelle que, à ce ton d'une correction exagérée, j'eus un serrement de cœur et qu'une idée traversa mon esprit.
— Ils machinent quelque chose...
Au milieu de la pièce, une chaise ; tout autour, des épaulettes et des brandebourgs. Je me déshabille. Je reste en chemise. On examine minutieusement mes vêtements, dont la doublure avait déjà été décousue la veille.
— Ayez la bonté de tout enlever.
J'obéis. J'attends.
Tout est inspecté ; on ne découvre rien d'illégal.
On dit que les rois font accompagner leur toilette de tout un cérémonial. Je me demande quel plaisir ils peuvent bien y trouver...
— Apporte du linge propre !
Me voilà rhabillé.
— C'est tout? demandé-je.
— Oui c'est tout. Seulement, voyez-vous, monsieur G., vous aurez à subir un petit désagrément. D'ordre supérieur... Voici le télégramme... Cela ne dépend pas de nous.
Tout troublé et bredouillant, le vieux colonel indique un papier.
— Mais qu'est-ce qu'il y a? De quoi s'agit-il ?
— Voyez-vous... Nous avons l'ordre de vous enchaîner.
Un jeune soldat apparaît; il apporte des chaînes et une enclume.
Un bruit de chaînes retentit.
C'est, sans doute, un phénomène ordinaire à l'heure actuelle. Il en était autrement aux temps anle-constitiuionnels. A cette époque, on n'y était pas encore habitué.
Tous sont troublés et confus ; tous baissent lat-ête ou laissent courir leurs yeux, évitant de se regarder. On essaie les chaînes. On en trouve à ma mesure. Le premier coup de marteau retentit violemment. Tous tressaillent. Les yeux s'abaissent davantage. Le procureur mâchonne avec force son cigare ; le colonel a l'air de fixer quelque chose parla fenêtre.
Juste en face de moi, se tient le gendarme aux yeux noirs, avec qui j'avais causé le matin. Nos yeux se rencontrent. И y a dans son regard tant de compassion et tant de peine, que je sens en lui une âme fraternelle. Il est pâle comme un mort. Je m'efforce à le fixer tout droit dans les yeux. Le soldat accomplit sa besogne avec célérité. Le marteau résonne bruyamment, et ses coups, même chez ces gens-là, semblent réveiller la conscience.
— C'est fait. Faut-il des menottes ?
Le colonel dit oui de la tête. Le gendarme aux yeux noirs, haletant, recule vers le mur, cherchant un appui, n'y parvient pas et, craignant, sans doute , de tomber, s'avance lentement, imperceptiblement, vers la sortie.
C'est un sentiment étrange que celui qui s'empare de l'enchaîné, un sentiment élevé et
profond. Tout ce qui l'entoure prend un air de grandeur. On sent passer le souffle de la mort. La terre est loin, le ciel est proche. A ce moment, les plus terribles tortures sont acceptées, sans doute, avec ravissement et supportées aisément. Amoureusement, avec un geste de caresse, les mains étreignent le fer des menottes. La tête se penche bas, très bas et, involontairement, les lèvres effleurent les chaînes....
Vi DANS LES CACHOTS