‹ Dans les cachots de Nicolas IIChapitre 46 sur 46 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

C'est dimanche. La patronne à qui mon cocher m'a recommandé particulièrement, vient de sortir du four des biscottes toutes chaudes que les Sibériens mangent avec du beurre fondu. J'emballe mes effets, et je mets de côté toutes les choses inutiles.

A neuf heures, je m'en vais chez mon camarade. Un accueil excellent. Une sympathie extraordinaire. Ce sont les Arméniens qui m'accueillent avec une cordialité toute particulière. Un jeune homme, entendant qu'il faut aider un évadé politique, se précipite chez mon camarade.

— Ne vous adressez à personne... à personne... Confiez-le moi, je l'amènerai à N... et là j'arrangerai tout... J'y ai des camarades, vous savez bien.

Mon camarade lui donne une tape sur l'épaule .

— Ah ! si tu prends sur toi de l'amener à N..., l'affaire est sûre.

Et, se tournant vers moi :

— Faites vos préparatifs.

Moi, je tiens à m'habiller en va-nu-pieds. On déniche un costume ad hoc. Je m'arrange

et, lorsque je jette un coup d'œil dans une glace, je suis ravi, indiciblement : un va-nupieds typique, authentique, qui, pour voyager» s'est payé quelques guenilles.

Pour rester dans la note, je mets mes effets dans un sac. Maintenant, il faut se faufiler jusqu'au train et filer vers l'est. Après bien des ruses stratégiques, le problème est résolu. Une personne m'accompagne en qualité de patron. Mon costume et tout mon habitus obtiennent tout de suite un prix : une formidable calotte d'un gendarme.

— Où que tu te fourres, spèce de mendigot? Chose étrange ! Jamais je n'aurais supposé

qu'il y a des moments dans la vie où une calotte procure un plaisir extraordinaire et me! du soleil dans l'âme ! Si quelqu'un vient à m'injurier, ces injures ont pour mon oreille locharme d'une musique céleste.

J'arrive même à gagner deux sous chez un officier...

Comme, ma bouillotte à la main, je cours chercher de l'eau bouillante, voilà que, d'une portière de deuxième classe, une voix m'appelle.

— Eh, ami! apportes-en pour moi aussi, de Геаи bouillante. Tu auras un pourboire.

— Mais avec plaisir, votre Haute Naissance. J'apporte de l'eau bouillante, et je reçois une

pièce de deux sous. « Eh, bien ! me dis-je, ça y

•est, maintenant... Je puis ne pas m'inquiéter du

succès ». Et, en effet, pendant les quatre ou

cinq jours que dure mon voyage, personne, pas même un chat, ne me dévisagera avec curiosité.

Seuls, les conducteurs s'acharnent après moi. L'usage général, là-bas, est de ne pas prendre de billet; tout le monde voyage en contrebande... Seulement, on s'ingénie à ne pas l'avouer, on ne paie pas le conducteur, et l'on déclare : « J'ai mon billet. »

Les conducteurs changent souvent et, toutes les trois ou quatre heures, ils viennent demander les billets. Mais à ceux qui sont mis tant soit peu convenablement, ils se bornent à poser la question :

— Vous allez plus loin ?

Mon aspect, quoique j'aie bien un billet, moi, n'inspire, évidemment, aucune confiance aux conducteurs... Un filou, bien sur.

— Ton billet ?

— Je l'ai... Je vais plus loin.

— C'est bon... C'est bon... Mais fais voir un peu.

Je sors mon billet.

Au bout d'une couple de jours de voyage, je veux savoir exactement ce que les conducteurs pensent de moi.

— Ton billet ?

La même histoire se répète : « C'est bon, c'est bon !... Mais fais voir un peu. » Je sors mon billet, et puis :

— Voilà comme c'est malheureux d'être un

pauvre homme... Personne ne te croit... Mon voisin, vous l'avez cru sur parole, et moi, je ne me distingue de lui que par ma mise... Et pourtant, je suis peut-être un homme comme lui, hein ?...

Le conducteur se trouble quelque peu.

— Mais c'est que trop souvent, il y en a de votre espèce qu'il faut surveiller de très près.

— De notre espèce !... De quelle espèce donc, dis un peu, je t'en prie. Et toi-même, de quelle espèce es-tu ? De la nôtre, peut-être bien... Réfléchis donc un brin!... Ceux de notre espèce, tous des filous, et, de la leur, tous des honnêtes gens, pas ?... Les aiguilleurs, les conducteurs sont, tous, de notre espèce, à nous... Alors, c'est tous des voleurs. Mais les ingénieurs, le directeur, ça c'est déjà de la leur, tous honnêtes, pas?... C'est bien comme ça, d'après toi?

Le conducteur est tout à fait confus.

— Eh, frère, quel service ! autant dire un métier de chien.

— Ah! ah! le service!... Alors, à cause de votre service, nous autres, gueux quoique honnêtes,

nous sommespartoutenbutte à des persécutions.

— Mais quoi... Je ne te fais rien, frère... Faut pas t'offenser... Tout ça, c'est le service... Mais le reste, ça...

J'arrive sans aucun incident à la ville, d'où je dois passer au Japon. Là, j'ai à subir tout

une série d'ennuis à cause d'une confusion dans les mots de passe. De tout cela, de même que du voyage sur la mer du Japon, il ne convient pas de parler, en attendant, pour des raisons d'ordre révolutionnaire. D'une façon générale, je n'ai pas de chance. Je subis, dans des conditions excessivement défavorables, un violent typhon pendant 36 heures, sans sommeil, sans nourriture, fourré dans un trou où je ne puis guère bouger. Je vomis de la bile; je suis absolument sur que, cette fois, c'est bien la fin, et une profonde tristesse m'envahit... Mais la fin ne vient, tout de même, pas ; elle ne commence seulement pas à venir. Alors, je suis pris de crainte... Réussirai-je à débarquer à Nagasaki sans incident ?

A quelques kilomètres du port, le bateau s'arrête. C'est l'inspection sanitaire et policière. Lorsque, ces formalités terminées, le bateau se remet en marche et que, sur le pont, commence le va-et-vient habituel de l'accostage, je me décide à sortir de ma tannière. Ma mise est changée. Je ne suis plus un va-nu-pieds ; je suis un Européen.

L'éclatante lumière du soleil m'aveugle, d'abord. Une douce chaleur enveloppe les êtres et les choses. Après toutes ces ténèbres, tout ce froid et toute cette puanteur, le port me paraît une image de conte n^agique. Serpentant comme des anguilles, des centaines de petits canots glissent sur le tendre azur des eaux.

Des bateaux minuscules vont et viennent. D'un côté, une rive élevée etabrupte, couverte de hauts arbres tropicaux ; de l'autre, un quai de granit, brûlé par le soleil. Des villas sont enfouies dans des palmiers, des cactus et des fleurs... Tout semble inondé d'une lumière joyeuse. Un minuscule canot japonais me reçoit au débarquement du bateau et me porte au quai... La voilà, près, tout près, la rive japonaise, inabordable aux maîtres de la Russie, mais hospitalière et sans danger pour nous. Un Japonais bronzé et à demi-nu. agitantjoyeusement les bras et faisant des saluts, m'aide à monter sur les dalles de granit du quai.

C'est la fin des épreuves, c'est la fin des inquiétudes! Involontairement, je m'arrête. Je regarde autour de moi avec ravissement, et, n'osant croire mes yeux, je pense :

— Est-ce vraiment la réalité ?... Ai-je vraiment réussi ?

Je ne cesse de songer au passé, devenu si lointain, désormais : l'arrestation, les chaînes, les horreurs gouvernementales, l'attente de la potence, la captivité dans les griffes de Plehve, Schlusselbourg, l'éclaircie momentanée, la chute de Schlusselbourg, la tour Pougatscheff, Akatouï, les vaines tentatives d'évasion...

Est-ce possible?... Est-ce possible?...

Une seule pensée recouvre d'un léger voile de tristesse toute ma folle joie de l'étreinte de la liberté et de la lutte proche : je songe aux amis et camarades, restés à Akatouï.

Je A'ais trouver le camarade qui demeure à Nagasaki.

— Vous ne me reconnaissez pas ? lui dis-je.

— Non.

— Regardez-moi bien.

— On dirait que je vous ai vu quelque part ; mais, vraiment, je ne m'en souviens pas très bien ! fait-il, en me toisant d'un regard soupçonneux.

Je me nomme; puis :

— Suis-je en sûreté ici ?

— Dans la plus complète. Il est seulement indispensable de découvrir votre incognito.

— Gomment ? vivre sous mon vrai nom ?

— Absolument!.. Sans cela il peut y avoir de gros ennuis (1).

Alors, la voilà donc, la liberté !

La liberté pour la lutte, et la lutte pour la liberté!...

(l) Plus tard, sur le bateau, et à Tokio, à mon arrivée, j'ai pu apprécier toute l'importance de ce conseil. Si j'avais gardé mon faux nom, j'aurais eu de grands ennuis, car cela est considéré par les Japonais comme un crime très grave ; tandis que, sous mon vrai nom, j'ai trouvé partout un accueil plein d'attentions et de prévenances.

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