‹ Dans les cachots de Nicolas IIChapitre 45 sur 46 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Bientôt, nous nous trouvons dans une localité tiabitée. Nous avons à découvrir la maisonnette où il nous fut dit de nous arrêter. Nous perdons tout une heure dans ces recherches. C'est trouvé enfin. Aucun indice de poursuites. Nous échangeons un regard, le cocher et moi. Tout de même, elle marche, l'affaire, elle marche épatamment!...

J'ai, dans cette ville, à chercher la personne, chargée d'organiser mon départ. Il importe ie trouver cette personne tout de suite. Il 3st huit heures du soir. Je suis, depuis toujours, m grand amateur de promenades de nuit, surtout par des nuits sans lune. Gomme nous ommes à l'extrémité de la ville, il est indispensable, pour trouver le chemin, de se procurer m compagnon. La chose, à mon grand étonnelement, n'est pas si facile que cela.

Le propriétaire de la maison, lorsque je lui bropose de m'accompagner, ouvre de grands eux et lève les bras au ciel.

— Mais voyons, voyons... C'est fou. Mais est- ;e qu'on peut sortir maintenant ?

— Et pourquoi ne peut-on pas ?

— Mais on vous tuera, on vous tuera sûrement !

— Et pourquoi, diable, nous tuera-t-on ?.. Nous ne toucherons personne.

— Il ne se passe pas de soir sans assassinat. Il y a deux jours, on a égorgé cinq personnes... Nous irons demain matin.

— Demain matin ! Vous êtes drôle, vous ! Mon patron m'a chargé d'une importante commission. Il faut que je présente des billets. C'est demain l'échéance. Si je ne les présente pas ce soir, ce sera une grosse perte pour le patron.

— N'empêche que personne n'ira le soir. 11 faudra attendre jusqu'au matin.

Je me précipite vers le cocher.

— Que faire, mon gars? Nous avons fait courir nos chevaux tant que nous avons pu, (l'un d'eux, complètement épuisé, marche à peine) pour arri* ver le soir et ne pas nous montrer dans la ville pendant la journée... Et voilà que tout peut être perdu ! Il faut trouver quelqu'un !

Le cocher pousse des oh et des ah ; il va de l'un à l'autre, mais toutes ses démarches n'aboutissent à rien, la réponse est toujours la même :

— Pas moyen d'y aller, on égorgera.

Tout à coup, du coin du poêle, d'où ne cessait de retentir un ronflement de géant, part un hurlement puissant.

— N'écoute donc pas ces gens là, bourgeois... Ils ne font que mentir...

Je regarde... Un solide gaillard se redresse de toute sa taille, et, les poings tendus, la langue pâteuse :

— On peut pas y aller, dites vous... On égorgera... Et qui donc m'égorgera, moi ? C'est moi qui égorgerai quiconque me tombera sous la main... Mon cheval, c'est du feu; et mon (lingot, ah ! frère, quel flingot ! T'offres un demi-setier ? Seulement, faut pas caner, t'entends !... S'il y a quelque chose, moi j'attrape mon flingot; toi, ton revolver. . . T'en as un , pas ?. . Alors, ça va! . . . Nous en coucherons une dizaine, frère ! Et que Kousma Guérasimoff ait peur de quelqu'un, ta s'est pas encore vu !...

Des discussions commencent. Les uns me conseillent d'aller avec lui, d'autres m'en dissuadent.

— Il est saoul. . . Que diable, feras-tu avec lui ? La proposition est séduisante, pourtant; mais

le propriétaire me prend à part, et :

— Laissez donc cela... N'allez pas avec Kousma... Vous le voyez bien vous-même, il est complètement saoul... Il vous en ferait des histoires... Vous le regretterez!...

Nous sortons dans la cour. Des voisins participent à nos délibérations... Tout le monde m'exprime sa compassion.

— C'est y pas malheureux, un homme qui a besoin de partir, et pas moyen !...

J'aperçois dans la foule un couple : un jeune et brave gaillard ; étroitement serrée contre lui.

une jeune fille, au visage espiègle, mange des noisettes de cèdre.

Je m'adresse à la jeune fille.

— Allez en Russie, ma belle.

— Et pour quoi faire? laisse-t-elle tomber entre ses dents, en jetant sur moi un regard de malice.

— Chez nous, en Russie, les gars sont meilleurs.

— Les nôtres, non plus, ne sont pas mauvais !

— Pas mauvais... Ce sont des poltrons, les vôtres! Voilà votre cavalier... Un beau gars, il n'y a pas à dire... Mais un poltron, lui aussi, à ce que je vois.

Le gars est visiblement piqué au vif.

— Moi, un poltron?.. Et où as-tu pris cela, mon vieux ?

— Où ! Mais est-ce que chez nous, en Russie, un gars comme toi aurait peur de sortir la nuit ?

La jeune fille jette un regard provoquant sur son cavalier.

— Mais on égorgera! fait celui-ci, on te l'a bien dit!...

— On égorgera!... Et toi, serais-tu un poulet? Tu as des bras, je suppose... J'y vais bien moi, je n'ai pas peur...

Il est évident que j'ai touché à la fibre la plus sensible. J'ajoute :

— Viens, mon gars.. Tu auras un bon pourboire, et tu achèteras un joli cadeau à ta belle.

Les regards de la belle transpercent le gars de part en part.

— Mais as-tu tlu moins un revolver, ? fait-il.

— Je te crois ! Et quel revolver encore !

Je sors un admirable Smith et Wesson^ merveilleusement travaillé. Le revolver produit de l'effet.

— Eh ben ! soit, fais atteler... Nous irons. On chuchote dans la foule. Un autre gars

s'amène.

— Donnes-tu deux roubles?... J'irai avec le camarade.

— Attelle :

Le premier gars est camionneur. On attelle un camion ; mon gars s'aVme d'un fusil, moi, d'un revolver et le troisième, d'un énorme levier. Nous voilà assis, et nous volons avec la rapidité d'un éclair... Je ne songe plus au danger. Accroché de mes deux mains aux planches du camion, je tâche de ne pas me mordre la langue... Il se trouvera peu d'amateurs pour attaquer une expédition aussi impressionnante. Nous arrivons sans incident. Je trouve mon homme; nous "onvenons de tâter le terrain le lendemain matin et de nous faufiler, le soir, à la gare.

Dans le même ordre et avec les mêmes arnes, nous rentrons au bout d'une heure. Nous ommes salués comme des vainqueurs.

Mon cocher m'emmène à part, et dans un nurmure, plein d'inquiétude :

— Ah! mon gars, encore des embêtements!... \ous sommes mal tombés ici...

— Qu'est-ce qu'il y a ?

— Voilà, il y a eu, par ici, un grand vol, ces jours derniers... Alors, la police fait dans le quartier desperquisitons tous les jours... Elle y étaithier soir et viendra peut-être aujourd'hui.

Ga va de mal en pis... Mais nous n'avons pas où déménager. Advienne que pourra... Je m'arrange, tant bien que mal, pour me coucher dans la maison surchauffée et bondée de monde... Toutes les affaires terminées, je me sensterriblementfatigué et brisé. Quoique n'ayant pas mangé depuis deux jours, je n'ai pas faim. C'est bien mauvais signe... Je me couche, après avoir pris du thé... Ma température doit monter à 40'. Je ne délire pas, mais j'ai des hallucinations visuelles... Je vois des petits bonhommes, des espèces de poupées avec des têtes énormes et, toujours, des gendarmes... Je me rends parfaitement compte de tout ce qu'il y aurait d'épouvantable si je devenais patraque, et c'est plein de cette inquiétude que je finis par m'endormir.

Je me réveille le matin, et ma première pensée est: « Suis-je bien portant?» Je me tâte... Je remue mes bras et mes jambes... Gomme si de rien n'était! Je suis frais et dispos, mais je meurs de faim.

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