‹ Dans les coulisses de l'histoire (volume 2)Chapitre 2 sur 60 · LOISIRS DE PRINCE · texte numérisé non relu

LOISIRS DE PRINCE

Gravure de Bachel (Estampe de la Bibliothèque Nationale)

Napoléon, dans son Mémorial, prétend qu'il n'est pas séant, pour un souverain, de faire montre de trop d'habileté dans les sciences ou dans les arts. « Les peuples, dit-il, n'ont qu'à perdre, d'avoir pour roi un poète, un virtuose, un tourneur, ou un serrurier. » Les princes modernes ont une conception différente de leur rôle et presque tous ceux qui devaient être appelés à régner, en Europe du moins, ont été, dès leur jeune âge, initiés à un métier

manuel : doit-on y voir un symbole, qui a sa noblesse, ou une diversion à des occupations où le cerveau a une trop grande part?

Le travail manuel n'est-il pas pour les cérébraux un repos dans l'activité, et l'hygiène ne trouve-t-elle pas son compte à cette alternance de la mise en jeu des organes physiques et de l'exercice des facultés cérébrales? Ne peut-on, en outre, tirer des inductions, d'après la nature du travail manuel, de la qualité prédominante de celui qui s'y livre : attestant, chez les uns, la précision, la volonté, la patience; chez les autres, la frivolité, la puérilité; chez certains, en si petit nombre soient-ils, des goûts artistiques, littéraires ou scientifiques.

Sans entrer plus avant dans ces considérations d'ordre psychologique, il nous plaît de constater que des monarques, dont la fonction principale est de gouverner, n'ont pas toujours dédaigné de remplir leurs loisirs par des occupations qui les rapprochent du commun de leurs sujets.

Cette tradition, prétend-on généralement, daterait de la fm du xviii^ siècle. On a voulu y reconnaître l'influence des théories de J.-J. Rousseau sur l'éducation. Le philosophe de Genève fait apprendre .à son Emile le métier de menuisier: la noblesse et la

bourgeoisie françaises se sont engouées des doctrines de Jean-Jacques, et le roi donnant l'exemple, du plus élevé au plus humble, chacun voulut, pour la sécurité de sa vie, savoir manier la gouge ou la truelle.

En réalité, cette tradition remonte beaucoup plus haut (1) et ceux-là connaissent mal notre histoire qui s'imaginent que Louis XVI n'a pas eu de précurseurs. Celui que Marie-Antoinette appelait son Vulcain, s'adonnait, nul ne l'ignore, à la serrurerie; mais combien se doutent que l'époux de Catherine de Médicis, Henri II, a pratiqué la menuiserie (2)? On pouvait voir jadis au Musée des Souverains, un petit coffret, long de 0 m. 225, large de 0 m. 15, en bois doublé de cuir rouge et revêtu extérieurement

1. Une loi de l'Alcoran, toujours en vigueur, prescrit à tous les hommes d'apprendre un métier; les souverains euxmêmes n'en sont pas exempts. Sans doute est-ce en verta de cette loi qu'Abdul-Hamid, le sultan détrôné, s'était fait aménager, dans son palais d'Yildiz-Kiosk, un atelier de menuiserie. Il était même pai-venu, dit-on, à exécuter de véritables objets d'art. On a parlé d'un bureau de sa fabrication, qu'il offrit au tsar, et qui était une merveille : tous les tiroirs en étaient à secret et à ressort; au centre se trouvait un ricfie nécessaire de fumeur, or et ambre ; au fronton, les armes ottomanes et le jDortrait du fils du sultan, entouré de brillants.

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