L'HERMAPHRODITE DU PALAIS FARNÈSE
(Gravure de la collection de r auteur)
de cette ijretenduë découverte; les Vicaires Généraux furent consultez, et l'on fit prendre un habit d'Homme à la Suppliante.
Ce déguisement né luy estant pas convenable, elle fut à Bordeaux où ayant repris l'habillement de Fille, elle se mit au Service d'une Dame jusqu'en l'année 1691, qu'un Particulier l'ayant reconnue pour celle que les Vicaires Généraux avoient fait habiller en Homme, la fit congédier & la contraignit de retourner à Toulouse, où ayant esté mise en prison pour avoir esté trouvée en habit de Fille, il fut rendu contre elle une Ordonnance des Capitouls le vingt-un Juillet de la même année 1691, portant, qu'elle se nommeroit Arnaud Malaure, & serait habillée en Homme, avec défenses de prendre le nom & l'habit de Femme, à peine de foiiet : Ce qui luy ayant esté signifié, elle obéit à ce Jugement, sans sçavoir ellemême ce qu'elle estoit.
Se trouvant ainsi dépourveuë de tous moyens de gagner sa vie, parce qu'elle ne sçavoit aucun métier qui convinst à un Homme, elle a erré de Ville en Ville, ne subsistant que de charitez, se comportant néanmoins toujours avec sagesse, comme il paroist par diff'erens certificats des Magistrats des Lieux.
La Suppliante estoit extrêmement à plaindre, incertaine elle-même de son état; elle estoit prise par les autres pour une de ces chimères à qui les Fables ont donné le nom d'Hermaphrodite.
C'est une grande question de sçavoir s'il y en a de véritables; mais cette question est plus curieuse à examiner dans les Livres des Philosophes, qu'elle n'est ici nécessaire à traiter. L'o})inion la i)lus suivie est, que si
la Nature s'égare quelquefois dans la production de l'Homme, ses manquemens ne vont pas à faire des métamorphoses, qu'elle laisse toujours distinguer le caractère qu'elle a donné à chaque sexe pour le faire reconnoistre, qu'elle ne confond jamais ses marques ni ses seaux; & que par conséquent il n'y a point de véritables Hermaphrodites, en qui les deux sexes soient parfaits, qui puissent engendrer en eux comme les Femmes, & hors d'eux comme les Hommes.
Il faut pourtant demeurer d'accord qu'il a paru quelquefois des sujets d'une conformation extérieure si bizarre, que ceux qui n'ont pu en développer le véritable genre, ont esté en quelque façon excusables.
Mais il n'y avoit rien d'approchant dans la Suppliante; & s'il se trouve dans son accident quelque chose qui tienne du prodige, on ose dire que ce n'est que l'erreur des Médecins & Chirurgiens de diverses Universitez du Royaume qui l'ont veuë les premiers, & qui par l'examen qu'ils en ont fait, n'ont démontré d'autre vérité que celle de leur ignorance.
La Suppliante a toujours eu la taille, le visage, les inclinations, & les maladies même des Femmes; elle estoit à la vérité défigurée par Tembaras survenu en sa personne, qui a donné occasion à la faire passer pour Homme. Mais au mois d'Octobre dernier, estant venue à Paris, comme au centre des Sciences, pour y consulter des Gens habiles & experts, elle n'a pas plûtost esté veuë par le S'' Helvetius Docteur en Médecine, qu'il l'a reconnue sans peine pour ce qu'elle estoit, & le Sieur Saviard Chirurgien Juré de l'Hostel-Dieu, entre les mains de qui il l'a mise, a si bien rétabli toutes choses
en leur place, que l'énigme qui n'estoit causé que par le dérangement, ayant disparu, il ne reste plus rien maintenant qui puisse faire douter que la Suppliante ne soit parfaitement Fille, suivant les Certificats authentiques qu'elle rapporte.
Ainsi laissant à part les reflexions qui viennent naturellement dans l'esprit sur un événement si extraordinaire, il ne s'agit plus que de rendre civilement à la Suppliante le sexe que la Nature luy a donné, le nom qui luy a esté imposé au Battesme, & le vêtement que les Loix Civiles & Canoniques l'obligent de porter, qui sont de toutes les choses du Monde les trois qui peuvent le moins nous estre ravies, & lesquelles cependant les Capitouls de Toulouse ont osté à la Suppliante par leur Ordonnance.
Il est vray qu'il seroit des règles d'appeller de ce Jugement, et de relever l'Appel au Parlement de Toulouse; mais outre que la Pauvreté de la Suppliante ne luy permet pas de refaire ce long voyage sans s'exposer à de nouvelles disgrâces, sa pudeur y fait encore un obstacle insurmontable, en ce que par un privilège de la Jurisdiction des Capitouls, leurs Ordonnances estant exécutoires nonobstant l'Appel, la Suppliante ne pourroit paroître à Toulouse en habit de Fille, sans se rendre sujette à une punition infamante qu'elle ne mérite pas; & cependant elle ne peut plus reprendre à présent l'Habit d'Homme, sans choquer la bienséance, sans contrevenir aux ordres de la Police, & sans encourir les Censures de l'Eglise.
Sa modestie souffriroit encore beaucoup par une nouvelle visite & un nouvel examen, à quoy on ne manque-
roit pas de l'assujettir; & où elle seroit d'autant moins épargnée par les Médecins de Toulouse, que ce seroient les m-êmes qui l'ont veuë la première fois, & qui la traiteroient avec chagrin, & même avec danger de sa personne, comme celle qui a esté la cause, quoiqu'innocente, de la découverte de leur peu d'expérience.
C'est pourquoi l'erreur de fait, qui seule a donné lieu à l'Ordonnance des Capitouls, estant aujourd'hui entièrement dissipée, la Suppliante se trouvant sans parens, sans demeure fixe, & dans l'indigence, tous Juges du Lieu où elle se rencontre peuvent estre censez ceux de son domicile; & n'y ayant d'ailleurs aucune Partie ni publique ni particulière, qui ait interest d'empêcher qu'elle ne soit déliée des peines à elle imposées, elle a sujet d'espérer de la Justice de Vostre Majesté, dont l'Autorité souveraine est audessus des Procédures inutiles, qu'Elle ne fera aucune difficulté de luy accorder un Arrest qui assure son état.
A Ces Causes, Sire, attendu la singularité de l'espèce, qui ne peut estre tirée à conséquence, plaise à Vostre Majesté, casser, révoquer & annuller l'Ordonnance des Capitouls de Toulouse du vingt-unième Juillet 1691, comme rendue sur une erreur de fait sur l'état personnel de la Suppliante : Ce faisant, ordonner qu'elle reprendra son nom, sa qualité, & son habit de Fille; si mieux n'aime Vostre Majesté, pour satisfaire aux formes judiciaires, en évoquant à soy & à son Conseil, l'Appel que la Suppliante interjette en tant que de besoin de la même Ordonnance, & qu'il luy seroit impossible d'aller relever au Parlement de Toulouse par les considérations ci-devant observées, renvoyer la Suppliante