MADAME RÉCAMIER
par Mme Morin (Musée de Versailles)
i'h^lw ^.ur^cn
ville d'eaux que lui arriva une aventure dont son amour-propre eut quelque peu à souffrir.
Il y avait une quinzaine de jours qu'elle était l'objet des hommages les plus flatteurs, quand un matin on lui remet la carte d'un jeune Allemand, qui a vivement insisté pour obtenir une entrevue.
Mme Récamier — conte Mme Lenormant, à qui nous empruntons le récit qui va suivre — était assez accoutumée à l'empressement d'une curieuse admiration, pour que la démarche et l'insistance de cet étranger lui parussent naturelles; elle indique une heure dans la matinée du lendemain, et voit entrer un jeune homme de fort bonne mine qui, après l'avoir saluée, s'assied et la contemple en silence.
Cette muette admiration, flatteuse mais embarrassante, menaçait de se prolonger. Mme Récamier se hasarde à demander au jeune Allemand si, parmi ses compatriotes, il s'en est trouvé qui l'eût connue et qu'elle eût même rencontré, et si c'est à cette circonstance qu'elle doit le désir qu'il a manifesté de la voir.
« Non, Madame, répond le candide jeune homme, jamais on ne m'avait parlé de vous; mais en apprenant qu'une personne qui porte un nom célèbre était à Plombières, je n'aurais, pour rien au monde,
voulu retourner en Allemagne sans avoir contemplé une femme qui tient de près à l'illustre docteur Récamier et qui porte son nom. »
Ce petit échec d'amour-propre, cette admiration qui, dans sa personne, cherchait autre chose qu'ellemême, amusa beaucoup Mme Récamier, qui contait fort gaiement sa mésaventure.
Il faut arriver à l'année 1839 pour observer les signes avant-coureurs de l'affection qui devait attrister les dernières années de la vie de Mme Récamier. Cette année, sa vue avait commencé à s'affaiblir. Déjà elle ne lisait plus qu'avec beaucoup de difficulté et de fatigue, bien qu'elle pût encore se diriger sans aide. Elle dissimula longtemps à son entourage les inquiétudes qu'elle éprouvait, et dont on ne retrouve la trace que dans la lettre suivante écrite à sa nièce :
Au retour des Eaux d'Ems.
Paris, 11 septembre 1840.
Il est bien vrai, ma chère enfant, que je suis revenue dans un triste état, et véritablement désolée d'avoir fait un voyage si long, si cher et si inutile; que M. Lenormant a été parfait, et que je lui sais gré du mouvement qu'il avait de venir me chercher; mais, en vérité, je
suis si lasse de moi que je crains surtout d'en lasser les autres; non, assurément, que je ne compte sur l'attachement de mes amis; mais n'être pour eux qu'un sujet de tristesse; ne contribuer en rien à l'agrément de leur vie, est pour moi la plus vive peine que je puisse éprouver. — J'ai bien souvent et bien tendrement pensé à toi pendant ce voyage, pensé à nos enfants, fait mille projets que je ne saurai pas réaliser. Ma mauvaise santé est un obstacle à tout. Soigne bien la tienne, tu n'y es pas trop disposée : fais-le pour les autres. Je t'attends avec une vive impatience. J'ai eu avant-hier une crise si violente qu'elle m'a donné la fièvre, et que j'ai été obligée de passer la journée au lit, et, juge de ma contrariété, Mme de Boigne m'avait demandé à dîner, avec M. de Chateaubriand, ce même jour. Il a fallu renoncer à ce dîner, déranger leurs projets, et tout cela subitement avec les petites circonstances de détails les plus contrariantes. Enfin, ma chère enfant, je ne puis te dire à quel point je suis lasse de moi-même. Je t'attends pour me rendre un peu de courage. C'est encore un moment de bonheur que celui où je te reverrai.
Le voile qui obscurcissait la vue de Mme Récamier allait s'épaississant; l'idée d'une opération, sans l'effrayer, lui apparaissait cependant dans un avenir assez rapproché pour lui causer quelque trouble.
On lui parla d'un médecin, le docteur Drouot (1),