‹ Dans les coulisses de l'histoire (volume 2)Chapitre 57 sur 60 · Grands Névropathes, t. I, chap. Chateaubriand · texte numérisé non relu

Grands Névropathes, t. I, chap. Chateaubriand

QUELQUES MESURES DE PROPHYLAXIE CONTRE LE CHOLERA AU TEMPS DE MADAME RÉCAMIER

Dans des Mémoires trop rarement consultés, nous trouvons la relation donnée par le préfet de police Gisquet de la fameuse épidémie de 1832, de beaucoup plus meurtrière que celle dont devait être victime, en 1849, Mme Récamier.

A en croire cet administrateur modèle, aucune précaution n'avait été négligée pour éloigner ou plutôt pour empêcher le fléau d'envahir Paris. Plus de 20.000 maisons furent trouvées insalubres, environ 10.000 rapports parvinrent à la préfecture, sur les améliorations à prescrire. Le nombre des bornes-fontaines fut considérablement augmenté; un système nouveau de balayage fut adopté, pour la propreté de la voie publique et pour le lavage fréquent du pavé. Des ordres furent donnés aux marchands d'abats, de triperie, de volaille, de gibier, de poissons, de viandes cuites, etc., pour qu'ils eussent à

laver, nettoyer leurs tables et ustensiles, avec une solution de chlorure de chaux. Il fut interdit aux marchands établis dans les halles et marchés de conserver des marchandises avariées; il leur était enjoint de déplacer leurs étalages et ustensiles toutes les semaines, pour nettoyer à fond le sol qu'ils recouvraient; de renouveler l'eau des baquets, afin qu'elle ne pût contracter aucune odeur, sans jamais y laisser la même eau plus de six heures; il était défendu, en outre, de jeter des débris quelconques sur la voie publique; enfin, il était recommandé aux bouchers, charcutiers, marchands de poissons, gibier volaille, etc., de gratter et laver à la chaux les tables, seaux, baquets, et en général tous les ustensiles dont ils se servaient.

Une autre ordonnance imposait aux propriétaires l'obligation de blanchir à la chaux les murs des maisons : des recommandations les plus pressantes, et souvent répétées, leur étaient adressées, à l'égard des fosses d'aisance, des plombs, des puits, puisards, écuries, fumiers, dépôts d'immondices, rigoles, ruisseaux, gargouilles, etc.

Tous les égouts de Paris furent nettoyés à fond, et lavés périodiquement à l'eau courante.

Les cloaques et les mares existant dans plusieurs quartiers disparurent; des ruelles étroites, infectes, furent lavées, assainies, pavées et fermées.

Le pavé des rues et surtout le carreau des marchés étaient lavés plusieurs fois par jour. Les murs intérieurs des prisons furent blanchis à la chaux; l'air des chambres et des dortoirs, renouvelé par une ventilation continuelle. On distribua aux détenus des vêtements plus

chauds et des aliments plus abondants; beaucoup même reçurent « des bas de laine et des ceintures de flanelle ».

D'après un ancien usage, le parvis de Notre-Dame était tous les ans réservé, pendant la semaine sainte, à la vente des marchandises de charcuterie; ce marché temporaire s'appelait la foire aux Jambons. C'était un point de rendez-vous pour les marchands des départements de l'Est, et l'on y voyait arriver de cinq à six cents voitures chargées de lard, de jambons, saucissons, etc.

Une foire de ce genre à la porte de l'Hôtel-Dieu, au centre d'un quartier populeux, où les rues sont étroites, la circulation de l'air difficile, présentait un danger réel pour la santé publique, surtout quand la tenue de ce marché pouvait coïncider avec l'existence d'une maladie épidémique. Le préfet de police ordonna que la « Foire aux Jambons » se tiendrait dans le marché à fourrages du faubourg Saint-Martin. Cette position excentrique, sur un sol élevé, bien aéré et presque inhabité, réunissait toutes les conditions de sécurité désirables.

On voit par l'ensemble de ces mesures, que l'administration n'avait négligé aucun des moyens que la prudence humaine pouvait conseiller.

En dépit de toutes les précautions, le choléra faisait son entrée à Paris le 26 mars 1832; quatre personnes succombèrent ce jour-là même, en quelques heures :

1° Un cuisinier du maréchal Lobau, logé rue Mazarine, 68; 2° Une fille de dix ans, rue du Haut-Moulin, 1, quartier de la Cité; 3° Une marchande ambulante, demeurant rue des Jardins-Saint-Paul, 35, quartier de l'Arsenal; et 4° le nommé Leschenault, marchands d'œufs, rue de la Mortellerie, quartier de l'Hôtel-de-Villc.

Dès le 31, trois cents cholériques étaient dans les salles de l'Hôtel-Dieu, et l'on constatait 86 décès. Le nombre des décès, pendant toute la durée de l'épidémie, fut de 18.402. La partie de la population qui souffrit le moins fut celle des prisons. Parmi les professions les moins atteintes, citons, d'après notre guide (1) : les corroyeurs, les épiciers, les charpentiers, les ébénistes, les boulangers et les bijoutiers! Payèrent un fort tribut à la maladie : les journaliers, les blanchisseuses, les couturières et les cordonniers. Particularité singulière, les hommes travaillant aux clos d'équarrissage ou aux bassins des matières fécales furent, nous dit-on, presque indemnes.

Ce ne sont pas les seuls caprices que se soit permis le seigneur Choléra. Dans une carte dressée par le docteur Armieux (2), et où sont indiqués les départements visités par le choléra, lors des quatre épidémies qui ont sévi sur notre pays, on fait cette curieuse constatation que certains départements n'ont jamais reçu la visite du fléau, savoir : le Cantal, la Lozère, la Creuse, la Dordogne, le Gers, les Landes, le Lot, les Hautes-Pyrénées; 19 l'ont subi une fois; 8 deux fois; 38 trois fois; 12 quatre fois.

Quelle a pu être la cause du privilège dont ont joui les départements épargnés? Mystère! On a parlé de l'élévation du sol, de certaines conditions cosmiques : ce serait à voir. En réalité, on ignore la véritable raison

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