‹ Dans les coulisses de l'histoire (volume 2)Chapitre 56 sur 60 · Derniers Souvenirs, par le Comte d'EsTOURMEL, pp · texte numérisé non relu

Derniers Souvenirs, par le Comte d'EsTOURMEL, pp

occupe tout un côté de l'appartement, m'apparaît dans sa beauté... »

Quand la cécité fut devenue complète et qu'il fallut renoncer à tout espoir de guérison, Chateaubriand supplia, dit-on, Mme Récamier de consentir à porter son nom. Mme Récamier refusa cet honneur, par suite des plus nobles et des plus délicats scrupules. « Un mariage, pourquoi? A quoi bon? disaitelle. A nos âges, quelle convenance peut s'opposer aux soins que je vous rends? Si la solitude vous est une tristesse, je suis toute prête à m'établir dans la même maison que vous. Le monde, j'en suis certaine, rend justice à la pureté de notre liaison, et on m'approuverait de tout ce qui me rendrait plus facile la tâche d'entourer votre vieillesse de bonheur, de repos, de tendresse. Si nous étions plus jeunes, je n'hésiterais pas, j'accepterais avec joie le droit de vous consacrer ma vie. Ce droit, les années, la cécité me l'ont donné; ne changeons rien à une affection parfaite. »

Les deux amis s'approchaient du terme à grands pas. Chateaubriand succomba le premier, le 4 juillet 1848; Mme Récamier lui survécut à peine un an.

LE DOCTEUR CRUVEILIIIER

(Collection de l'auteur)

Le 10 mai 1849, à quatre heures (1), a relaté un témoin de ses derniers moments, « la lecture et le livre terminés, et comme Mme Récamier se faisait habiller pour dîner, elle fut prise d'un malaise si étrange et si soudain, qu'elle fit à l'instant avertir Mme Lenormant. Celle-ci accourut : la voix de Mme Récamier se faisait à peine entendre, quand elle dit à sa nièce l'effet extraordinaire qu'elle ressentait.

« Le docteur Maisonneuve lui avait donné des soins, elle continuait à en recevoir de lui; il survint, on lui dit ce qui se passait, il recommanda de coucher la malade dans un lit bien chaud, fit quelques prescriptions insignifiantes, et en s'en allant, il répétait que cet état n'avait rien de grave, qu'on n'y prendrait pas même g^rde, si on ne se trouvait sous l'influence d'une épidémie.

« Il était moins rassuré cependant qu'il ne voulait le paraître : car à sept heures il revint de luimême, et passa la nuit entière au chevet de la malade avec un grand dévouement.

« Au moment où on la mettait au lit, Mme Réca-

1. D'après l'acte do docos. (|ui fait foi en l'espèce, elle serait morte le 11 mai à dix heures du matin.

mier s'évanouit; en revenant à elle, elle exprima le désir d'être laissée seule avec sa nièce, et d'une voix éteinte, mais d'une âme ferme, lui expliqua ses dernières volontés. L'altération de ses traits était si grande que la terreur s'empara de Mme Lenormant. Le docteur Récamier était malheureusement retenu à Bièvre par la maladie; on courut chez M. Cruveilhier, qui, logé tout près de la Bibliothèque, vint aussitôt. A la première inspection, il reconnut le choléra; il ne dissimula point à M. Lenormant qu'il n'avait aucune espérance, et ajouta que l'horrible lutte serait courte (1). »

Ses prévisions n'étaient que trop justes : peu d'instants après, la plus charmante femme de son temps avait rendu le dernier souffle.

« Quelques heures avant sa mort — écrit un de ceux qui l'approchèrent (2) — sa figure avait pris une expression de sérénité angélique, qui se maintenait encore lorsque l'on a dû la placer dans la bière. Ses traits avaient repris toute leur ancienne pureté, et elle était vraiment belle. »

1. Souvenirs et Correspondance de Mme Récamier, t. II, p. 157.

. 2. Lettre de Paul David à M. Pli. Delpliin, de Lyon, communiquée à M. Herriot.

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« Par une exception qu'on ne peut s'empêcher d'interpréter une dernière faveur du ciel — écrit la nièce de Mme Récamier — après avoir succombé à ce fléau qui laisse ordinairement sur ses victimes des traces effrayantes, Mme Récamier prit dans la mort une surprenante beauté. Ses traits d'une gravité évangélique avaient l'aspect d'un beau marbre : on n'y apercevait aucune contraction, aucune ride, et jamais la majesté du dernier sommeil ne fut accompagnée d'autant de douceur et de grâce. Un dessin transporté sur la pierre par Achille Devéria, a conservé le souvenir de cette remarquable circonstance : ce dessin, dont nous pouvons attester la scrupuleuse exactitude, prouve à son tour la fidélité de notre récit (1). »

Le croquis, d'après la lithographie de Devéria, que nous n'hésitons pas à donner ici, bien que nous l'ayons reproduit déjà dans un autre de nos ouvrages (2), confirme les témoignages que nous venons d'enregistrer. Le plus hideux des fléaux, en emportant la divine Juliette, n'osa pousser le sacrilège jusqu'à profaner sa beauté...

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