LICORNE DE MER
l’ « ESSAY » A LA COUR DE FRANCE
A la cour de France, on n’avait jamais douté de ses qualités, à telle enseigne que la plupart des rois ou des reines qui se sont succédé sur le trône de France en conservaient parmi leurs objets les plus précieux. Anne de Bretagne (1) ne se contentait pas d’avoir une licorne « enchâssée d’argent doré par les deux bouts », elle possédait encore « ung anneau d’or en la teste duquel était de la licorne », et qui lui permettait de s’assurer instantanément si le breuvage qu’on lui offrait était ou non nocif.
Charles- Quint buvait dans un gobelet « tout de licorne, garni d’or... armoyé des armes de Bourgoingne (2) ». En vain, Paré s’entremit-il auprès du premier médecin de Charles IX, qui était alors (( M. Ghappelain, grandement estimé entre les gens doctes», pour qu’il s’employât à faire abolir cette coutume. Le monarque n’en continua pas moins à tremper un morceau de licorne dans la coupe où il buvait, craignant, peut-être à bon droit, le poison qu’on aurait pu y glisser. Cent ans plus tard l’apo thicaire-épicier Pomet, sans croire positivement aux propriétés antitoxiques de la licorne, émettant à cet égard un doute prudent, continuait à en vendre à ses clients.
Ce que l’on donnait sous le nom de licorne n’était autre que la dent du narval, ce qu’un savant chi-
(1) Inventaire de 1498.
(2) Inventaire de 1536.
miste du xvine siècle (1) reconnaissait, d’ailleurs, en toute bonne foi.
<( La corne dite de licorne, écrivait Nicolas Lémery, n’est que celle du narval ; elle n’en a pas moins toutes les propriétés que l’on attribuait à la licorne. »
A défaut de corne de licorne (ou dent de narval), les marchands ne se faisaient aucun scrupule de vendre de la crapaudine, pierre que l’on prétendait extraite de la tête du crapaud. L’apothicaire Pomet convient toutefois, que celle qu’il vendait ne provenait pas de ces animaux, et qu’il était « faux que la crapaudine change de couleur et qu’elle sue quand on l’approche du goblet où il y a du poison ». Malgré cette déclaration, dont on ne pouvait dire que l’intérêt l’avait dictée, la croyance à l’efficacité de ce produit n’aurait pas été entamée, si un Anglais, le chevalier Brown, n’avait dévoilé tout au long la supercherie, dans un traité sur les Erreurs populaires qui fit grand bruit à son apparition. Il en résulta une dépréciation immédiate sur la matière jadis tant recherchée, et on en vit apparaître sur le marché à 50 sols la livre (2). A Copenhague, on pouvait s’en procurer même à raison de 2 à 5 rixdalers, et le rixdaler danois valait, à cette époque, 6 fr. à 6 fr. 50.
Jl) N. Lénery, Traité des drogues , ad. de 1759, 577 et 606.
(2) Art. Licorne, du Dict. de V Ameublement et de la Décoration.
l’ « ESSAY )) A LA COUR DE FRANCE 353
Nous avons parlé de certaines pierres qui étaient également considérées comme donnant des épreuves décisives. Les comptes et les inventaires ne manquent pas d’en signaler, mais sans grande précision. Par eux, nous savons, toutefois, que Charlotte de Savoie possédait un bracelet d’or, « orné de plusieurs pierres estranges contre le velin (venin) », mais on nous a laissé ignorer quelle était la nature exacte de ces pierres. Par ailleurs, il nous est dévoilé qu’on employait, à cet effet, la jacinthe (1), le corail (2), l’escarboucle (3), et l’ambre (4).
Si la foi en ces talismans s’affaiblit sous les règnes de Louis XIY et de son successeur, le cérémonial que nous avons décrit sous le nom d’Essay n’en subsista pas moins jusqu’à la Révolution, et même au
(1) C’est, dit Olivier de la Haye, à la suite de son poème sur la grande peste de 1348, « une manière de pierre précieuse qui, de sa propriété, conforte le cuer (cœur) et resjouist et vault contre le venin. » Jean de la Taille, dans son Blason de la Marguerite et des autres pierres précieuses, lui reconnaît les mêmes qualités :
Jupiter.
Fait au jacinthe ce don de rendre L’homme aymé, s’il touche à la chair,
De l’éjouir et le deffendre Du tonnerre à l’éclatant son,
De foudre, de peste et poyson.
(2) Le corail, quand on le portait au cou, dénonçait, par son changement de couleur, la présence du poison dans les aliments ou les boissons.
(3) V. le Dictionnaire Havard, au mot Essai, 561.
(4) Jean de la Taille dit de l’ambre :
Poyson ne peult à qui l’a nuire.
delà, puisque nous l’avons retrouvé à la Cour impériale.
Nous n’avons pas à trop regretter cet usage suranné ; il avait sa raison d’être à une époque où la barbarie des mœurs autorisait à soupçonner son entourage, même familier; plus tard, cet excès de précautions contre un danger souvent imaginaire aurait constitué une injure à l’égard d’un personnel domestique, dont il existait heureusement d’autres moyens d’éprouver la fidélité.