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UNE LICORNE

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l’ « ESSAY » A LA COUR DE FRANCE

mains de l’huissier de salle, pour témoignage qu’il n’a aucune interdiction de la chambre où est le Roy malade ».

Le roi demandait-il à boire, le maître d’hôtel rapportait « en ses mains la couppe avec un essay suivi du chef du goblet et de son ayde ». Le chef du gobelet reprenait la coupe des mains du maître d’hôtel, aussitôt que le roi avait bu. « C’est, conclut l’auteur de la pièce que nous venons d’analyser, la forme que les Rois ont accoustumé d’estre servis, lorsqu’ils sont au lit malades (1). »

Le roi malade voulait:il prendre un bouillon, ce n’était pas une mince affaire : toutes les trois heures, il arrivait à l’heure dite ; il était déposé sur la table du malade, gardé par le premier maître d’hôtel, goûté par l’échanson et le médecin.

Puis, l’huissier annonçait d’une voix stentorienne : le bouillon du roi ! On ouvrait aussitôt la porte de la chambre. Ceux qui étaient admis dans le cabinet suivaient en cortège la tasse royale et venaient rejoindre le premier médecin et le premier gentilhomme, qui se trouvaient déjà dans la chambre où reposait le royal égrotant. Le roi, enfermé dans ses doubles rideaux, la chambre fort éclairée, mais le lit fort noir, avançait son bras, sans ouvrir la bouche, et l’huissier s’écriait : Retirez-vous ! L’au-

(1) Manuscrit de la B. N., fonds français, n° 4.324, f° 96, reproduit in extenso par Paul Guillon, la Mort de Louis XIII, 158.

guste patient avait enfin le droit de boire son bouillon (1).

Nous avons dit qu'il y avait deux manières de faire Y essai ; soit en goûtant les aliments, solides ou liquides, soit en les touchant avec un des objets réputés alexipharmaques, c’est-à-dire propres à combattre l’action du poison, tels que la langue de serpent, corne de licorne, et certaines pierres qu’on croyait douées d’une action antivénéneuse.

Les langues de serpent, qui étaient en réalité des dents de requin (2), étaient plus spécialement employées à l’essai du sel : elles accompagnaient la salière, à laquelle elles étaient d’ailleurs attachées par une chaînette (3).

Pour les présenter sur la table, on les suspendait généralement à un languier, pièce d’orfèvrerie souvent très compliquée (4) et toujours d’une grande valeur. L’usage des langues de serpent dura jusqu’au premier tiers du xvr siècle. Les languiers avaient disparu bien auparavant, du service courant.

La licorne, cet animal fabuleux qui a tenu, dans les préoccupations de nos ancêtres du moyen âge, une place si considérable, fut longtemps l’emblème, le symbole de la virginité. On la voit figurer, à ce

(1) Cf. Mémoires de Dufort de Cheverny , t. I.

(2) Amb. Paré, Œuvres, éd. de 1607, 1064.

(3) Alf. Franklin, la Vie privée d'autrefois : les Repas, 22.

(4) Cf. ait. Languier, du Dictionnaire de IIavard.

l’ « ESSAY )) A LA COUR DE FRANCE 347

titre, dans les romans et les peintures, et on la retrouve jusque dans les tapisseries et le mobilier. Sur nombre de meubles anciens, de pièces d’orfèvrerie, on voit « une dame qui tient un mirouer et (qui) a une unicorne devant li (elle) ».

La licorne, qui est restée un des supports des armes d’Angleterre, trouvait aussi son emploi dans les fêtes et réjouissances publiques (i).

Pendant près de huit siècles, on demeura convaincu que la corne d’un animal aussi pur ne pouvait supporter le voisinage d’un breuvage corrompu; il n’était grand seigneur ni haut personnage qui ne possédât un ou plusieurs fragments de ces cornes merveilleuses : elles atteignaient un prix considérable, en raison de leur rareté et de ce qu’elles étaient très recherchées. Le roi de France, seul, pouvait s’offrir le luxe d’en posséder une entière. On ne cite après lui que le duc de Berry qui en avait reçu une en cadeau du roi de Navarre, et le duc de Bourgogne, dont le luxe était réputé et qui en possédait jusqu’à trois !

Pour donner une idée de la valeur de ce talisman, il nous suffira de rappeler le récit de Brantôme (2), rapportant qu’un seigneur, dont il tait le nom, ayant vendu une de ses terres pour la somme, alors con-

(1) V. la Chronique de Tournai, en 1430, racontant les noces de Philippe le Bon.

(2) Des Dames, éd. Lalanne, t. IX, 119, cf. Capitaines français , t. IV, 105 (anecdote relative à M. de Brissac).

sidérable, de 50.000 écus, accepta, en paiement, pour 15.000 livres, une corne de licorne. Et le plaisant conteur ajoute ce savoureux commentaire : ce fut « grande risée pour ceux qui le sceurent. Gomme si, disoyent-ils, il n’avoit pas assez de cornes chez soy sans y adjouter celle-là ».

Ambroise Paré nous apprend, d’autre part, que la corne de licorne valait, de son temps, pas moins de 1.270 écus soleil, soit plus de 4.600 livres.

Le bon Ambroise, qui si aisément s’en laissait accroire, voulut se rendre compte, par lui-même, de l’efficacité de la licorne. Il existait alors, sur le Pont-aux-Changes, « une honneste dame, marchande de cornes de licorne, » qui en avait « quantité de grosses et de minces, de jeunes et de vieilles ». Elle en tenait toujours « un assez gros morceau attaché à une chaîne d’argent, qui trempe ordinairement en une aiguière pleine d’eau, de laquelle elle donne assez volontiers à tous ceux qui luv en demandent. . . » Poursuivant ses expériences, notre chirurgien s’assura que la licorne vendue par les marchands n’avait aucune vertu, et que la seule qui pût offrir quelque garantie d’authenticité était celle que possédait le chapitre de Saint- Denis, et qui comptait encore, au siècle suivant (1) , au nombre des richesses de la célèbre abbaye. Servant au roi en personne, elle ne pouvait être suspectée.

(1) Cf. la Description de Parts, de Piga.niol de la. Forge, t. IX,

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