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CHAPITRE IX

La maison de Temoana

Durant toutes ces dernières années, l’histoire des îles Marquises a été très compliquée par les allées et venues des Français. Ils se sont emparés au moins deux fois de l'archipel, et l'ont déserté au moins une fois ; et entre-temps, les naturels poursuivaient sans interruption leurs guerres cannibales et intermittentes. A travers ces événements et ces changements de dynastie, évolue une figure considérable, unique dans son genre : celle du grand-chef, un roi : Temoana. Les bribes de son histoire me furent contées : comment il fut d'abord converti par la mission protestante ; comment il fut enlevé et exilé de sa patrie; comment il servit à titre de cook, à bord d’une baleinière et fut exhibé, pour quelques sous, dans les ports de mer anglais! comment il s'en revint finalement aux îles Marquises, tomba sous la puissante et bénigne influence du dernier évêque, répandit son influence dans le groupe, gouverna pour un temps en collaboration avec le prélat, et était en mourant le soutien principal du catholicisme et des Français. Sa veuve reçoit une pension de deux pounds par mois du Gouvernement français. Elle porte généralement le titre de Reine, mais dans l'almanach officiel, elle figure comme : Madame Vaekehu, Grande-Chefesse. Son fils (légitime ou d'adoption, je ne sais), Stanislas Moanatini, chef de Akaui, remplit à Tai-o-hae l'office d'une

sorte de ministre des Travaux Publics, et la fille de Stanislas est grande-chefesse de l'ile méridionale de Tauata. Ce sont donc les personnages les plus importants de l'archipel; ils nous parurent aussi les plus estimables. Ceci est de règle en Polynésie, à peu d'exceptions près; plus élevé est le rang de la famille, meilleur est l’homme : meilleur dans son esprit, meilleur dans ses mœurs, et généralement supérieur dans sa taille et dans sa force. Un étranger s’avance là en aveugle. Il se choisit des relations comme il peut. A part le tatouage, aux iles Marquises, rien n'indique les différences de rang; cependant, presque invariablement, nous découvrions, après avoir choisi nos amis, qu'ils étaient des personnages. J'ai dit qu'ils sont « généralement plus grands et plus forts ». J'aurais pu me montrer plus absolu — la règle est générale dans toute la Polynésie et une partie de la Micronésie; les dignitaires de l'île et même ceux du village ont les os et les muscles plus vigoureux et la chair plus ferme que tous les gens du commun. L'explication courante — qui veut que l'enfant de bonne naissance soit tenu plus proprement, est probablement la bonne. Dans la Nouvelle-Calédonie, tout au moins, où cette différence n'existe pas, ou n'a jamais été remarquée, la pratique du shampooing elle-même paraît être inconnue. Ce serait là un sujet d'étude efficace pour les médecins.

Vaekehu habite à l'extrémité de la ville opposée à la Résidence, au-delà des bâtiments de la mission. Sa maison est installée sur le modèle européen : une table au milieu de la pièce principale ; des photographies et des images religieuses sur les murs. Elle donne, de chaque côté, sur une échappée de vue charmante : à travers la porte d'entrée, on aperçoit une pelouse verdoyante, des porcs familiers, les tombants éventails . des cocotiers et la splendeur des lames bondissantes derrière les clairières des forêts qui couvrent les montagnes et couronnent les précipices. C’est là que,

dans un violent courant d'air, Sa Majesté nous reçut dans une simple robe d’indienne, sans autres marques. distinctives de royauté que la perfection achevée de ses mitaines en tatouage, la recherche de ses manières et le gentil fausset dans lequel toutes ces dames Marquisanes, vraiment raffinées (et Vaekehu entre toutes) aiment à chanter leur langue. Une fille d'adoption servait d’interprète comme nous donnions des nouvelles et énumérions les noms de nos amis d’Anaho; — tandis que nous causions, nous apercevions, par la porte, une autre dame de la maison occupée à sa toilette, sous les arbres verts, et qui, lorsque ses -cheveux furent arrangés et son chapeau enguirlandé de fleurs, apparut sous la véranda du fond, avec de gracieuses salutations.

.Vaekehu est très sourde; merci est le seul mot français qu'elle connaisse ; et je ne puis dire qu'elle eût l'air intelligent. Un raffinement d’amabilité exqu:s, avec une ombre de quiétude, dû peut-être à l'influence des religieuses, est ce qui nous frappa le plus en elle. Ou plutôt, lors de cette première entrevue, nous eûmes conscience d'un état d'âme de dames de charité de notre part, et d’une sorte de condescendance évangélique de la part de notre hôtesse. L'impression suivante nous vint quand elle fut plus à l'aise et vint dîner à bord du Casco avec Stanislas et sa petite fille. Elle s'était habillée pour la circonstance ; elle était en blanc, ce qui seyait à ravir à sa figure brune et accusée ; et elle s’assit parmi nous, mangeant ou fumant sa cigarette, complètement à l'écart de toute la société, et ne s'y mêlant que de temps à autre par l'intermédiaire de son fils. Cette position eût facilement pu être ridicule, mais elle sut la rendre décorative, paraissant entendre et s'intéresser à tout ; son visage, quand par hasard elle rencontrait notre regard, s'éclairait du sourire de la bonne compagnie ; et ses incursions dans la conversation — s'il lui arrivait d'en faire — étaient toujours

aimables et flatteuses. Pas une attention à l'enfant qu'elle ne remarquât et dont elle ne nous remerciât. Ses adieux à chacun, lorsqu'elle prit congé de nous, furent pleins de grâce et de charme, comme avait été toute sa conduite. Quand Mrs. Stevenson lui tendit la main pour lui dire adieu, Vaekehu la prit, la retint et lui sourit pendant un instant; puis elle la laissa retomber et alors, comme par un second mouvement aimable et avec une sorte de condescendance chaleureuse, elle tendit ses deux mains et embrassa ma femme sur les deux joues. Etant donné les mêmes relations d'âge et de rang, la chose se fût passée de même sur les planches de la Comédie-Française ; ainsi Me Brohan se fût empressée auprès de M Broisat dans le Marquis de Villemer. C'est moi qui ramenai nos hôtes à terre : quand j'embrassai la petite fille en la quittant, sur les marches de la jetée, Vaekehu poussa un cri de plaisir, abaissa sa main dans le bateau saisit la mienne et la pressa avec cette douceur flatteuse qui semble être la coquetterie des vieilles dames dans tous les pays du monde. L'instant d’après, elle avait pris le bras de Stanislas et ils s'en allaient, le long de la jetée, dans le ciair de lune, me laissant stupéfait! C'était donc là une reine de cannibales ! elle était tatouée de la tête aux pieds, et peut-être le plus pur chef-d'œuvre alors existant de cet art, à tel point que, quelque temps auparavant, avant qu'elle fût devenue collet monté, sa jambe était montrée comme une des curiosités de Taio-hae ; elle avait passé de chef en chef ; on s'était battu pour elle et on l'avait enlevée dans des combats ; peutêtre étant une si grande dame, s'était-elle assise sur le haut-lieu, et avait-elle trôné là, seule de son sexe, au roulement éperdu des tambours, cependant que les prêtres élevaient les corbeilles de cochon-long ensanglantées. Et maintenant, voyez-la émergeant de ce passé de violence et de fêtes sanguinaires, vieille dame soignée, tranquille et douce, telle que vous en trouve-

riez chez vous (également avec des mitaines, mais rarement aussi bien élevées) dans une vingtaine de manoirs. Seulement les mitaines de Vaekehu étaient en couleur, non en soie ; et elles avaient été payées, non avec de l'argent, mais avec de la chair humaine grillée. Le désir me vint à l'esprit, comme un choc, de savoir ce qu'elle devait en penser, elle-même, et si dans le fond de son cœur, peut-être, elle ne regrettait pas, en le désirant encore, le passé émouvant et barbare ? Mais quand j'interrogeai Stanislas : « Ah! fit-il, elle est satisfaite; elle est dévote, et elle passe ses journées avec les religieuses. »

Stanislas (ou plus exactement Stanislaos, mais la consonnance finale est supprimée suivant la coutume polynésienne) fut envoyé par Mgr Dordillon dans l'Amérique du Sud, et-élevé là par les Pères. Son français est coulant, sa conversation sensée et brillante, et en sa qualité de brigadier en chef, il rend de grands services aux Français. Grâce au prestige de son nom et de‘sa famille, et avec l’aide du bâton, quand c'est nécessaire, il arrive à faire travailler les naturels, et à maintenir les routes dans un état passable. Sans Stanislas et sans les forçats, je me demande ce qu'il adviendrait du régime actuel à Nuka-hiva; si les grandes routes ne seraient pas impraticables, la jetée emportée, et la Résidence destinée à tomber en ruines sous les yeux des fonctionnaires impotants. Et pourtant, quoiqu'étant un ami héréditaire et l’un des principaux supports de l'autorité française, il a toujours un œil sur le passé. II me montra où était autrefois la vieille place publique, dont les bornes de pierre semées au hasard marquaient encore l'emplacement ; me dit quelle grande et belle place c'était, avec sa ceinture de maisons populeuses, alors qu'aux jours de fête, le peuple s’y pressait en foule au son des tambours. Le roulement de tambour des Polynésiens exerce sur les nerfs une étrange et sombre influence.

Les blancs n'y échappent pas — à ces sons précipités, leur cœur bat plus fort; et à en croire les vieux résidents, son action sur les indigènes était énorme. Mgr Dordillon aurait eu beau supplier, Temoana luimême ordonner et menacer, au premier son du tambour, les instincts sauvages prennent le dessus. Il pourrait, à présent, résonner sur ces ruines, qui s'y rassemblerait ? Les maisons sont détruites, le peuple anéanti, la race éteinte ; et le rebut de la population et les fugitifs d'îles et de baies lointaines campent sur leurs tombeaux. Stanislas se plaignait tout particulièrement du déclin de la danse. « Chaque pays a ses coutumes », disait-il, mais au dire de tout gendarme, peut-être désireux de renforcer avec le nombre des délits les instruments de son propre pouvoir, les coutumes, l'une après l'autre, sont mises à l'index. « Tenez, une danse qui n'est pas permise », me disait Stanislas, « je ne sais pas pourquoi, elle est très jolie, elle va comme ça, » et, plantant son parapluie au milieu de la route, il esquissa les pas et les gestes. Toutes ses critiques du présent, tous ses regrets du passé me frappèrent par leur modération et leur bon sens. Il considérait la trop courte durée des fonctions de Résident comme un des principaux défauts de l'Administration. À peine cet officier a-t-il le temps de rendre quelques services avant d'être rappelé. Je crus comprendre aussi qu'il envisageait avec quelque frayeur le prochain remplacement du gouverneur naval par un gouverneur civil. En tout cas, je suis sûr que, pour mon compte, je l'envisageais ainsi; car les serviteurs civils de la France ne sont jamais apparus aux étrangers comme la fine fleur de leur pays, tandis que leurs officiers de marine défient toute comparaison au monde. Au cours de sa conversation, Stanislas avait soin de parler de son pays comme d'un pays de sauvages; et quand il émettait une opinion personnelle, c'était avec une préface en manière d'apologie,

alléguant qu'il était « un sauvage qui avait voyagé ».1 y avait dans sa modestie affectée une bonne part d’honnète fierté. Pourtant, il y avait dans cette précaution quelque chose qui m'attrista : et je craignis qu'il ne fît ainsi que s'approprier une insulte trop souvent entendue.

Je me souviens avec intérêt de deux interviews avec Stanislas. Le premier eut lieu par une certaine aprèsmidi de pluie tropicale que nous passâmes ensemble dans la véranda du club. Tantôt causant en élevant la voix quand l’averse redoublait sur nos têtes, tantôt, passant dans la salle de billard, pour consulter dans le jour blafard et couvert, cette mappemonde qui en est le principal ornement. Il ignorait naturellement l’histoire d'Angleterre, de sorte que j'avais beaucoup de choses à lui apprendre. Je lui racontai d’un bout à l’autre l’histoire de Gordon, et de nombreux épisodes de la révolte des Indes, Lucknow, la seconde bataille de Cawnpore, la délivrance d’Arrah, la mort du pauvre Spottiswoode, et la campagne de Sir Hugh’ Rose. Il écoutait passionnément ; sa face brune fortement marquée de la petite vérole s’altérait et s'enflammait avec chaque vicissitude. Ses yeux brillaient du reflet des batailles ; ses questions étaient nombreuses et intelligentes et bien souvent, nous ramenaient auprès de la carte. Mais c’est de notre séparation que je garde l'impression la plus forte. Nous devions nous embarquer le lendemain et la nuit était venue, sombre, orageuse et pluvieuse, quand nous escaladâmes la colline pour prendre congé de Stanislas. Il nous avait déjà comblé de présents; mais bien d’autres nous attendaient. Nous nous assimes autour de la table chargée de cigares et de noix de coco vertes ; des coups de vent s’engouffraient dans la maison et éteignaient la lampe qui, chaque fois, était instantanément rallumée à l’aide d’une seule allumette ; et ces intervalles périodiques d’obscurité nous étaient un réel soulagement.

Car il y avait quelque chose de douloureux et d'embarrassant dans l'attendrissement de cette séparation. « Ah ! vous devriez rester ici, mon cher ! disait Stanislas en pleurant; vous êtes les gens qu'il faut pour les Canaques ; vous êtes doux, vous et votre famille; vous seriez obéis dans toutes les îles'. » Nous avions été polis, mais encore pas toujours, ma conscience me le disait, et jamais rien de plus. Et toutes ces louanges étaient la mesure, non de notre considération pour eux, mais de l'absence de cette considération de la part des autres. Le reste de la soirée, en allant chez Vaekehu et en revenant à la jetée, Stanislas me suivit, son bras passé dans le mien et m'abritant sous son parapluie; et quand le bateau eût pris le large, nous pûmes distinguer encore ses gestes d'adieu dans l'obscurité. Ses paroles, s’il en prononça, se perdirent dans la pluie et le bruit de la mer. à

J'ai mentionné les présents, question épineuse dans les mers du Sud, et qui montre bien l'habitude, commune aux ignorants, de juger les races en bloc. Dans bien des endroits, le Polynésien ne donne que pour recevoir. J'ai visité des îles où toute la population me harcela comme les chiens qui se jettent sur la pâtée des chats, et où cette fréquente proposition : « You my pleni, — ami — » ou (avec plus de passion) : « You all'e same my father », devait être accueillie par un fou rire et des exclamations. Et peut-être partout, parmi les gens cupides et rapaces, un présent est-il regardé comme un goujon destiné à amorcer une baleine. C'est la coutume, là-bas, de donner des cadeaux et d'en recevoir, et de tels caractères, se conformant aux habitudes, y regardent de près pour ne pas perdre au change! Mais pour les personnes d'une autre trempe les choses ne se passent point ainsi. Le Polynésien mesquin est anxieux jusqu'à ce qu'il ait reçu un cadeau

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