En français dans le texte
en retour; celui qui est généreux est mal à l'aise jusqu'à ce qu'il ait offert le sien. Le premier est désappointé si vous ne lui avez pas donné plus qu'il n'avait fait ; le second est malheureux s’il croit avoir donné moins que vous. C’est, du moins, le résultat de mes observations. Si elles contredisent celles des autres, je regrette leur sort et m'applaudis du mien : la circonstance ne peut altérer ce que j'ai vu, ni diminuer ce que j'ai reçu. Et réellement ceux qui me contredisent partent d'un point de départ plein de présomption; comparant le Polynésien avec un personnage idéal composé de générosité et de gratitude, et tel que ‘je n'ai jamais eu le plaisir d’en rencontrer ; et oubliant que ce qui est presque la pauvreté pour nous représente pour eux une richesse inexprimable. J'en donnerai un exemple : je parlais, par hasard, en les admirant, de ces présents de Stanislas, avec certain homme très intelligent, plein de haine et de mépris pour les Canaques. « Eh bien quoi ! qu'étaient-ils ? une poignée de vieilles barbes! quelle misère! » Et le même personnage, moins d’une demi-heure après, suivant le cours de pensées différentes s'étendait, à la fin, sur l'estime que les Marquisans font de ces biens, et comme ils le préfèrent à tout autre, sauf celui de la terre, et quels prix fantaisistes ils pourraient atteindre. Usant de ses propres chiffres, je calculai que dans ce seul article, les présents de Vaekehu et Stanislas représentaient entre 2 et 300 dollars; et le salaire officiel de la reine est de 240 francs par an! Mais, la générosité, d’une part, et la cupidité affichée de l’autre sont une exception dans les mers du Sud comme chez nous. C'est sans aucun espoir de bénéfice, et sans le moindre désir de plaire, que le Polynésien ordinaire choisit et offre ses présents. Ils représentent pour lui un simple devoir social auquel il se conforme correctement, mais sans le moindre enthousiasme. Et nous comprendrons mieux son état d'esprit si nous le
comparens avec le nôtre dans l’absurdité analogue des cadeaux de mariage. Nous donnons, dans cette circonstance, sans aucune pensée de retour ; pourtant, si le cas se présente, et que nous soyons oubliés, nous nous considérons comme offensés. Nous les offrons généralement sans affection, et pour ainsi dire jamais avec un véritable désir de plaire; et nos présents sont plutôt une preuve de notre situation que la mesure de notre affection pour celui qui les reçoit. Ainsi en va-t-il avec la générosité des Polynésiens ; leurs présents sont une formalité ; ils n'impliquent rien de plus qu'une reconnaissance sociale ; et ils sont donnés et rendus exactement comme nous faisons et rendons nos visites. Et la coutume de souligner les événements et de donner la mesure de ses sentiments par des présents, est universelle dans le monde des îles. Un présent joue pour eux le rôle d'un timbre ou d'un cachet ; et le rôle est entré profondément dans l'esprit des insulaires. La paix et la guerre, les mariages, les adoptions, les naturalisations, sont célébrés ou déclarés par l'acceptation ou le refus de présents; un insulaire apporte un cadeau aussi naturellement que nous déposons une carte de visite.