‹ Dans les mers du SudChapitre 21 sur 68 · LS · texte numérisé non relu

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Paepae signifie le plancher ou plateforme sur lequel ‘s'élève la demeure des naturels, et même un tel paepae — « üun paepae-haëe » — peut être dit tabou, dans un sens atténué, une fois qu'il est déserté et devenu le rendez-vous des esprits; mais le haut lieu public, tel que je le parcourais à présent, était construit sur une grande échelle. Aussi loin que mes yeux pouvaient voir dans l'obscurité du couvert, le sol de la forêt était entièrement pavé. Trois étages de terrasses s'étayaient au flanc de la colline — en avant un parapet croulant limitait l'arène principale et le pavement de celle-ci était percé et morcelé par plusieurs sources et de petites clôtures. Nulle trace ne demeurait d'aucune superstructure; et le schéma de l’amphithéâtre se reconstituait difficilement. J'en visitai un autre à Hivaoa, moins grand, mais plus parfait, où il était aisé de retrouver des rangées de gradins, et de distinguer des sièges d'honneur, isolés, pour les personnages éminents ; et où sur la plateforme supérieure une solive unique du temple ou de la nécropole demeurait avec ses montants richement ‘sculptés. Dans les anciens jours, le haut lieu était soigneusement entretenu. Aucun arbre, sauf le banyan sacré, n'avait le droit d'empiéter sur les marches, aucune feuille de pourrir sur son pavement. Ses pierres étaient serties avec soin et, m'a-t-on dit, maintenues avec de l’huile, dans tout leur éclat. De tous côtés, des gardiens étaient placés, campés dans des huttes auxiliaires pour veiller dessus et le nettoyer. Nul autre pied humain n'avait le droit de l'approcher; le prêtre seul, au jour de sa course, venait là pour dormir — peut-être pour y rêver à sa mission impie; mais au temps de la fête, le clan s’assemblait en foule dans le haut lieu et chacun avait sa place déterminée. Il y en avait pour les chefs, les tambours, les danseurs, les femmes et les prêtres. Les tambours — au nombre de vingt environ, et quelquesuns d’entre eux ayant douze pieds de haut — battaient

en mesure sans discontinuer. Pendant ce temps, les chanteurs poursuivaient leur chant, sorte de hululement lugubre et monotone ; entre-temps, les danseurs eux aussi se livraient à leurs évolutions en d'extraordinaires atours, allant et sautant, se balançant et gesticulant, leurs doigts emplumés gesticulant dans les airs comme des papillons. Dans toutes ces races océaniennes, le sens du rythme est extrêmement perfectionné, et dans ce festival, il n’y avait pas un son, pas un mouvement qui ne tombât en mesure. L’agitation des convives de la fête croissait avec une unanimité d’autant plus grande; et d'autant plus sauvage aussi eût paru la scène aux yeux d'un Européen appelé à les contempler là dans le puissant soleil et l'ombre non moins puissante du banyan, frottés de safran pour donner un relief plus vigoureux encore aux arabesques du tatouage ; les femmes blanchies par des jours et des jours de réclusion jusqu’à atteindre une pâleur de teint presque européenne; les chefs couronnés de plumes d'argent faites avec des barbes de vieillards, et ceints de pagnes faits avec des cheveux de femmes mortes. Toute espèce de nourriture insulaire était pendant ce temps réservée aux femmes et au vulgaire: et, pour ceux qui étaient admis au privilège d'en manger, on portait à la nécropole, les corbeilles de cochon-long. On dit que les réjouissances se prolongeaient longtemps; le peuple en sortait épuisé, réduit par la débauche à l'état de brutes, et les chefs alourdis par cette nourriture bestiale. Il y a certains sentiments que nous qualifions emphatiquement d’humains — et nous refusons les honneurs de cette épithète à ceux qui en sont dénués. En de pareilles fêtes — où, particulièrement, la victime a été tuée dans sa maison et où les hommes ont banqueté avec le corps d'un pauvre camarade qui avait partagé les jeux de leur enfance, ou d'une femme dont ils avaient reçu les faveurs — tout l'ensemble de ces sentiments est outragé. A le considé-

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rer de trop près, on est amené à comprendre, sinon à excuser, les ferveurs des vieux capitaines de vaisseau qui, forts de leur droit, armaient leurs canons et ouvraient le feu en passant devant une île de cannibales.

Et pourtant c'était un phénomène étrange. Là, sur ies lieux, comme j'étais debout sur la voûte élevée et ruisselante d’eau de la forêt, ayant d’un côté le jeune prêtre dans sa robe courte, de l’autre l’écolier marquisan, aux yeux brillants, toute la chose m'apparaissait infiniment distante, tombée dans la froide perspective de la lumière crue de l’histoire. Peut-être l'attitude du prêtre m'influençait-elle ? Il souriait; il plaisantait avec l'enfant, héritier à la fois des convives de ces banquets et de ceux qui en faisaient les frais; il frappait des mains et me chantait un verset d'un des vieux refrains de mauvais présage. Des siècles avaient pu naître et s’écouler depuis que ce théâtre boueux avait servi pour la dernière fois ; et je contemplai son emplacement avec aussi peu d'émotion que j'en eusse ressenti en visitant Stonehenge.

À Hiva-oa, quand je me rendis compte que la chose était vivante encore et latente sous mes pas, et que d'entendre les cris de la victime prise au piège était pour moi dans la limite des choses possibles, mon attitude historique s'évanouit entièrement et je ressentis à l'endroit des naturels une certaine répugnance. Mais là aussi, les prêtres ne se départirent en rien de leur humeur joviale, plaisantant les cannibales comme sur une excentricité plus absurde qu'’horrible, cherchant à leur faire honte de cette coutume plutôt en la ridiculisant avec douceur comme nous faisons pour un enfant qui a volé du sucre. Il est facile de reconnaître ici l'esprit sagace et avisé du Père Dordillon.

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