‹ Dans les mers du SudChapitre 22 sur 68 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

L'histoire d'une plantation

Taahauku, sur la côte sud-est de l’île de Hiva-oa — Taahauku en a fait la négligence des blancs — peut s'appeler le port de Atouona. C'est un étroit et petit mouillage, situé entre des pointes abaissées de falaises, et s'ouvrant plus haut sur une vallée boisée ; un petit fort français, à présent hors d'usage et abandonné, domine la vallée et la passe. Atouona elle-même, à l'entrée de la baie, est encadrée d'un cirque de montagnes qui dominent l'emplacement plus immédiat de Taahauku et donnent au tableau son caractère saillant. On estime qu'elles n'ont pas plus de quatre mille pieds d'altitude ; mais, Tahiti avec huit mille, et Hawaï avec quinze mille ne peuvent offrir un panorama d'alpes aussi abruptes, aussi mélancoliques. Le matin, quand le soleil tombe directement sur elles, elles s'élèvent comme une vaste muraille : verte au sommet, si par bonheur les sommets sont éclairés, et la façade striée de cours d'eau étroits comme des lézardes. Vers l'après-midi, la lumière tombe plus obliquement et les contours de la chaîne prennent plus de relief, les gorges profondes s'emplissant d'ombre, les arcs-boutants énormes et tortueux s'élevant, cernés de soleil. À toutes les heures du jour, elles frappent le regard par quelque beauté nouvelle et l'esprit par la même tristesse menaçante.

Les montagnes qui divisent et font dévier le perpé-

tuel déluge alizéen sont incontestablement responsables du climat. Un fort courant d’air soufflait jour et nuit sur le port. Jour et nuit, les mêmes nuages fantastiques et défaits fuyaient à travers les cieux; la même calotte sombre de pluie et de vapeur tombait et s'élevait tour à tour sur la montagne. Les brises de terre soufflaient, fortes et froides, et la mer, comme l'air, était dans un tumulte perpétuel. Les vagues s'engouffraient dans l’étroit mouillage comme un troupeau de moutons dans une bergerie; débordant des deux côtés, haut sur l’un et bas sur l’autre ; perpétuant un certain son creux de caverne, fumant comme des canons et se répandant finalement sur le rivage.

Du côté le plus éloigné d’Atouona, le promontoire, bien abrité, était une pépinière de cocotiers. Quelquesuns étaient encore des enfants; aucun n'avait encore achevé sa croissance; aucun ne fusait encore vers le ciel avec ce jet en coup de fouet des palmiers à maturité. Chez les jeunes arbres, la couleur change avec l’âge et la taille. En ce moment, tous ont la teinte infiniment délicate de l'herbe verte; bientôt la côte se dorera, les frondaisons demeurant vertes comme des fougères; alors, les troncs continuant de s'élever atteindront leur couleur grise définitive, et les grands éventails, revêtus d'une épaisseur de verdure plus vigoureuse et plus prononcée et découpés sur le lointain en sombres saillies, brilleront au soleil et étincelleront sous les assauts du vent comme des fontaines d'argent. Dans ce jeune bois de Taahauku, toutes ces nuances et ces combinaisons étaient représentées et répétées par vingtaines. Les arbres croissaient, agréablement espacés, sur une pelouse accidentée, entremélés çà et là de palissades pour faire sécher le copra ou de quelque hutte délabrée où on l’'emmagasine. A chaque instant, le flâneur pouvait entrevoir le Casco se balançant non loin de là, dans l’étroit mouillage, et audelà, le sombre amphithéâtre des montagnes,

d'Atouona et les falaises abruptes qui l'enclosent du côté de la mer. Les vents alizés, passant parmi les éventails, faisaient un bruit sans fin de pluie d'été; et, de temps en temps, on entendait le flot s'engouffrer dans une caverne sous-marine avec le bruit d’un roulement de tambour subit et lointain.

À l'extrémité supérieure de la passe, son revêtement de rochers bas s’abaisse de deux côtés et forme une plage. Un entrepôt de coprah s’abrite à l'ombre des arbres qui la bordent ; autour de lui voltige éternellement une troupe d’hirondelles naïnes; et une ligne de rails, construite sur une tranchée de bois, descend vers l'embouchure de la vallée. En les parcourant, le voyageur nouvellement débarqué découvre un lagon plein d'une eau claire et fraîche (dont il traverse un bras), et au-delà un bouquet de nobles palmiers abritant la maison du négociant Mr. Keane, Les cocotiers, en se rejoignant, font à celle-ci une toiture élevée et continue ; on entend les merles chanter à plein gosier ; le coq des îles fait entendre son chant rauque et joyeux et aère son plumage doré; les cloches des vaches sonnent çà et là dans le bocage; et quand vous êtes assis dans la claire véranda, bercé par cette symphonie, dites-vous, si vous le pouvez : « Plutôt cinquante années d’Europe.. » Plus loin, le sol de la vallée est vert et plat, ponctué çà et là de cocotiers adolescents. Parmi eux, avec mille chansons, la rivière court et bavarde; et le long de son cours, là où nous cherchons des saules, les puraos croissent en grappes et font les étangs ombreux selon le cœur d’un pêcheur à la ligne. Je n'ai trouvé nulle part un vallon plus riche et plus paisible, un air plus tendre, une voix plus douce aux sons champêtres. Seul, un détail frappe l'observateur : voilà une baie commode, un terrain excellent, une eau très bonne et cependant, nulle part, aucun paepae, aucune trace d'habitation insulaire.

Il n’y a que peu d'années encore cette vallée était

étouffée par la jungle. Deux clans revendiquaient leurs droits sur la propriété et, sur un terrain contesté par tous les cannibales et théâtre de leurs combats, aucun ne pouvait les établir, et les routes restaient désertes ou visitées seulement par des gens en armes. C'est la raison pour laquelle elle présente maintenant un aspect si souriant, défrichée, plantée, construite, pourvue de chemins de fer, d'embarcadères pour les bateaux et d'établissements de bains. Car, n'étant la : propriété de personne, elle était devenue d'autant plus facilement celle d'un étranger. Cet étranger était le capitaine John Hart : Ima-Hati, « Bras-Cassé », comme l'appelaient les naturels, parce qu'il avait le bras en écharpe la première fois qu'il visita les îles. Le capitaine Hart, anglais de naissance, mais sujet américain, avait conçu, pendant la guerre d'Amérique, l’idée de cultiver le coton aux iles Marquises et il y réussit tout d'abord. La plantation à Anaho était extrêmement productive ; le coton des iles atteignit un prix élevé et les naturels discutaient habituellement quelle était la puissance supérieure, de celle d'Ima-Hati ou de celle des Français, concluant en faveur du capitaine, parce que les Français, il est vrai, avaient plus de bateaux, mais le capitaine avait plus d'argent.

Il remarqua Taahauku comme un site favorable, s'en rendit acquéreur et en offrit la surintendance à Mr. Robert Stewart, un homme du Fifeshire déjà établi aux îles depuis quelque temps, et ruiné récemment par une guerre à Tauata. Mr. Stewart était un peu hostile à l'aventure, ayant quelque connaissance d’Atuona et de la mauvaise réputation de son chef de clan : Moipu.Il avait une fois, me dit-il, atterri là, au crépuscule, et trouvé les restes d'un homme et d'une femme à moitié dévorés. Et comme il sursautait de dégoût à cette vue, un des jeunes gens de Moipu ramassa un des pieds de l'homme et, fixant l'étranger d’un air provocant, se mit, en grimaçant, à grignoter le talon. Nul ne s’éton-

nera que Mr. Stewart ait fui instantanément dans la brousse, y ait couché toute la nuit, l'esprit frappé d'horreur et ait repris la mer le lendemain, dès le lever du jour. « Cela a toujours été un mauvais endroit, Atuona », commenta Mr. Stewart avec son accent familier du Fifeshire. En dépit de ce terrible début, il accepta l'offre du capitaine, fut débarqué à Taahauku avec trois Chinois et procéda au défrichement de la . jungle.

En ce temps, la guerre se poursuivait presque sans interruption entre les habitants d'Atuona et ceux de - Haamau; et, un jour, du côté opposé de la vallée, la bataille — je devrais dire le bruit de la bataille — fit rage tout l'après-midi, les coups de feu et les insultes des camps ennemis passant de colline en colline audessus des têtes de Mr. Stewart et de ses Chinois. Ce n'était pas un réel combat, mais plutôt comme une querelle d'écoliers; seulement, à ces enfants, quelque fou avait donné des fusils. Un homme mourut des efforts qu'il avait faits en courant : ce fut la seule perte. Avec la nuit, les coups et les insultes prirent fin; les hommes de Haamau 5e retirèrent et la victoire, en vertu de quelque principe occulte, fut attribuée à Moipu. En conséquence, un jour vint sans doute où Moiïpu donna un festin et où une partie des habitants de Haamau furent conviés à venir avec un sauf-conduit pour en manger leur part. Ceux-ci traversèrent de bonne heure Taahauku, et quelques jeunes gens de Moipu leur servirent de garde d'honneur. Ils n'étaient pas partis depuis longtemps quand arrivèrent, de Haamau, un homme, sa femme et leur fille âgée de douze ans, apportant des champignons. Plusieurs garçons d’Atuona étaient en arrêt devant la provision; mais ce jour étant un jour de trêve, nul n'appréhendait le danger. Les champignons furent pesés et payés; l'homme de Haamau demanda qu'on lui aiguisät sa hache par-dessus le marché; Mr. Stewart hésitant à le

faire, quelques-uns des garçons d’Atuona s'offrirent à le faire pour lui et la placèrent sur la roue. Pendant qu'on aiguisait la hache, un naturel ami dit à Mr. Stewart de se méfier parce qu'il y avait des menaces dans l'air ; tout à coup, l'homme de Haamau fut saisi, sa tête et ses bras tranchés, la tête d’un seul coup de sa propre hache fraîchement affilée. À la première alerte, la fille s'enfuit dans les cotonniers, et Mr. Stewart ayant jeté la femme dans une maison et l'ayant enfermée de l'extérieur, crut l'affaire terminée. Mais elle ne s'était pas accomplie sans bruit et elle était arrivée aux oreilles d'une fille plus âgée qui flânait de ce côté et qui, maintenant, accourait dans la vallée en pleurant sur son père. D'elle aussi, ils se saisirent et la décapitèrent ; je ne sais ce qu'ils avaient fait de la hache : c'est : un couteau épointé qui fut l'instrument de cet acte de boucherie. Le sang jaillit à flots, les maculant de la tête aux pieds. Portant sur elle l'horreur de ce crime, la compagnie retourna à Atuora, apportant les têtes à Moipu. On se figure comment la fête prit fin ; mais les invités purent se retirer sans difficultés. Ils traversèrent de nouveau Taahauku dans un désordre extrême ; peu après, la vallée retentissait d'acclamations et de cris de triomphe ; et, une lettre d'avertissement étant venue mettre Mr. Stewart sur ses gardes, il se réfugia avec ses Chinois chez les Missionnaires protestants de Atuona. Cette nuit même, le magasin d’approvisionnement fut pillé, et les corps déposés dans une fosse et recouverts de feuilles. Trois jours après, la goélette était arrivée ; et, les choses paraissant plus calmes, Mr. Stewart et le capitaine débarquèrent à Taahauku pour évaluer les dégâts et voir la tombe signalée déjà par la puanteur qui s'en dégageait. Comme ils s'occupaient à cela, une partie des jeunes gens de Moipu, vêtus de flanelle rouge, pour indiquer leurs dispositions belliqueuses, descendirent des collines d’Atuona, déterrèrent les corps, les lavèrent dans la rivière et les

emportèrent sur des bâtons. Cette nuit-là, le festin commença.

Ceux qui ont connu Mr. Stewart avant cette aventure disent que, depuis, il n’est plus le même homme. Il resta néanmoins, vaillamment, à son poste, et, un peu plus tard, comme la plantation était déjà en bonne voie et donnait du travail à 60 Chinois et 70 naturels, il se trouva exposé à de nouveaux dangers. Les habitants de Haamau, lui dit-on, avaient juré de saccager et de raser la colonie; des lettres arrivaient sans cesse des missionnaires hawaïens qui le renseignaient à ce sujet, et pendant six semaines, Mr. Stewart et trois autres blancs passèrent les nuits dans la fabrique de coton, derrière un rempart de ballots, et (ce qui était la meilleure défense) s’adonnant tout le jour, ostensiblement à des tirs à la carabine sur la plage. Les naturels étaient souvent là, les observant; leur tir était excellent ; et l'assaut annoncé ne fut jamais livré — si tant est qu’il dût l’être — ce dont je doute, car les naturels sont plus réputés pour les faux bruits qu'ils répandent que pour leurs actes d'énergie. On m'apprit que la dernière guerre des Français en était un exemple, les tribus du rivage accusant celles des montagnes de nourrir des desseins qu'elles n'auraient jamais eu la hardiesse même de concevoir. Et de tous côtés, je recueillis les mêmes témoignages sur la façon arriérée dont elles se comportaient dans les batailles ouvertes. Le capitaine Hart descendit à terre, une fois, après un combat, dans une certaine baie ; un homme avait une main blessée; une vieille femme et deux enfants avaient été tués ; le capitaine profita de l’occasion pour panser la main et réprouver les deux côtés d'une si misérable affaire. Aussi bien, ces guerres étaient souvent une pure formalité comparable aux duels qu'interrompt la première goutte de sang. Le capitaine Hart visita une baie où une guerre de ce genre se poursuivait entre deux frères, dont l’un était accusé d'avoir man-

qué de politesse envers les hôtes de l’autre. La moitié de la population prenait parti pour chaque camp alternativement, de façon à être bien avec chacun d'eux lorsque l’inévitable paix surviendrait. Les forteresses des belligérants étaient situées tout près l'une de l'autre. Les cochons rôtissaient. Des braves bien huilés, avec des fusils huilés aussi, se pavanaient sur le paepae ou prenaient place pour le festin: Aucune besogne, si nécessaire fût-elle, ne pouvait être faite, et toutes les pensées étaient supposées concentrées sur cette caricature d’une guerre. Quelques jours plus tard, par un accident regrettable, un homme fut tué; tout de suite, on eut conscience d’avoir été trop loin et la querelle fut instantanément vidée. Mais les guerres les plus sérieuses se poursuivaient dans ce même esprit ; un présent de cochons et un festin en étaient la conclusion inévitable; le massacre d'un seul homme était une grande victoire et le meurtre de solitaires sans mes conté comme un acte héroïque.

Le pied des falaises autour de toutes ces îles, «est consacré à la pêche. Entre Taahauku et Atuona, nous vimes des hommes, mais surtout des femmes, les uns presque nus, les autres vêtus de robes légères, blanches ou cramoisies, perchés sur un petit promontoire battu par le flot — le noir précipice les menaçait — les volubilis surplombaient celui-ci comme pour les séparer plus complètement de l'assistance. C'est là que, presque toute la matinée, ils pêchaient à la ligne ; dès qu'ils attrapaient un poisson, ils l’avalaient sur place, cru et vivant ! Ce sont ces hommes sans défense que les guerriers de l’île opposée de Tauata massacraient et rapportaient chez eux pour les manger, ce pourquoi ils étaient considérés comme des hommes valeureux et puissants. Je puis donner de l’un de ces exploits le récit d'un témoin oculaire : Joé le Portugais, cuisinier de Mr. Keane, tirait un jour quelques bordées dans un bateau d'Atuona avec quelques naturels, lorsqu'ils

aperçurent un étranger dans un canot, avec un peu de poisson et un objet tabou. Les hommes d’Atuona le prièrent d'approcher pour venir fumer une pipe avec eux ; il y consentit, mais le pauvre diable savait ce qui l'attendait, et, comme disait Joé, il ne semblait pas se soucier beaucoup de cette pipe! Quelques questions suivirent sur le lieu d’où il venait et de quoi il s'occupait. Il dut répondre à celles-ci comme il dut accepter la pipe redoutée, avec la sensation que son cœur mourait dans sa poitrine ! Et alors, subitement, un des compagnons de bateau de Joé se pencha, précipita l'étranger hors de son canot, le frappa dans le cou avec son couteau, de haut en bas — comme le démontrait Joé avec une pantomime plus expressive encore que ses paroles — le maintint sous l'eau comme un poulet jusqu'à ce que ses dernières résistances aient cessé. Sur quoi le « cochon-long » fut amené à bord, l'avant du bateau tourné vers Atuona, et ces héros marquisans ramèrent vers la terre en se réjouissant. Moipu était sur la plage et se réjouit avec eux à leur arrivée. Pauvre Joé continua de ramer ce jour-là avec eux, la figure décomposée; mais il ne craignait rien pour lui-même. « Ils étaient très bons pour moi — disait-il —, me donnaient beaucoup à manger : jamais envie de manger homme blanc. »

Si l’aventure la plus horrible fut celle de Mr. Stewart, le plus grand danger fut couru par le capitaine Hart. Il avait acheté un bout de terrain à Timau, chef d’une baie voisine et y avait mis à l’œuvre quelques Chinois. Lorsqu'il vint visiter la place avec un des Godeffroy, il trouva ses Chinois rassemblés sur le rivage et frappés de terreur. Timau les avait chassés, s'était saisi de leurs effets et avait revêtu sa tenue de combat ainsi que ses jeunes compagnons. On dépêcha un bateau à Taahauku pour avoir du renfort; et comme ils attendaient son retour, on put voir, du pont de la goélette, Timau et ses jeunes compagnons danser

sur le sommet de la colline jusque bien après minuit. Quand le bateau arriva, amenant trois gendarmes armés de chassepots, deux blancs de Taahauku et quelques guerriers indigènes, la troupe se mit en route pour s'emparer du chef avant son réveil. Le jour n'était pas encore venu, et il y avait un brillant clair de lune, quand ils atteignirent le sommet de la colline où, dans une case en. feuilles de palmier, Timau cuvait, en dormant, sa débauche. Les assaillants étaient très exposés, l'intérieur de la hutte dans une obscurité complète, la position loin d’être sûre. Les gendarmes s’accroupirent, leurs armes toutes prêtes, et le capitaine Hart s’avança seul. Comme il s’approchait de la porte, il entendit le bruit sec d’un fusil qu'on arme, à l'intérieur ; et, réduit à se défendre à tout prix, n'ayant nul autre moyen de salut, il bondit dans la maison et empoigna Timau : « Timau, suis-moi », cria-t-il. Mais Timau — un grand diable aux yeux rougis par l'abus du kava, mesurant 6 pieds 3 pouces — le rejeta de côté; le capitaine s'attendant à être instantanément fusillé ou à avoir la cervelle brûlée, déchargea son pistolet dans le noir. Quand ils transportèrent Timau sur le seuil de la porte, dans le clair de lune, il était déjà mort et leur sortie ayant eu cette fin imprévue, les blancs, selon toute apparence, perdirent la tête et regagnèrent leur embarcation, poursuivis par les coups de fusil des naturels. Le capitaine Hart, qui rivalisait presque avec le Père Dordillon en popularité, pratiquait comme lui la tactique d'une extrême indulgence envers les naturels, les considérant comme des enfants, n’attachant pas grande importance à leurs défauts, et toujours porté aux mesures de douceur. Aussi la mort de Timau a quelque peu pesé sur sa mémoire ; d'autant plus que le mousquet du chef qu'on retrouva dans la maison n'était pas chargé. À une conscience moins délicate, le cas semblera de peu d'importance. Quand un sauvage ivre charge une arme à feu, un gentleman s’avançant

LT Lac L' IS ru - er n° F

vers lui; à découvert, peut ne pas attendre la preuve qu'elle est chargée,

J'ai fait silusion 2 la popularité du capitaine, C’est

une des choses qui frappent le plus un étranger dans les Marquises, Deux noms le frappent immédiatement,

tous deux nouveaux pour lui, tous deux fameux dans toute la localité, tous deux prononcés par tous avec affection et respect : celui de l'évéque et celui du capitaine, J'en conçus un violent désir de rencontrer le survivant qui à, par la suite, contribué 3 l’enrichissement de ces pages. Bien longtemps après, au « Lieu de Douleur! »,— Molokai — je rencontrai de nouveau les traces de cette affectueuse popularité. I] y avait l'un blanc; lépreux et aveugle, un ancien matelot — « une vieille carcasse », comme 1 se nommait lui-même, — qui avait longtemps navigué parmi les îles orientales. J'avais l'habitude d'aller le voir, et, fraîchement arrivé des Heux quiavaient été le théâtre de son activité, je lui donnais les nouvelles, Celles-ci (dans le vrai style des îles) consistaient principalement en une chronique des naufrages ; et je lui racontai par hasard le cas d'un capitaine malchanceux qui avait perdu un des vaisseaux de Mr. Hart. Sur quoi l’aveugle se répandit en lamentations : « A1] perdu un bateau de John Hart! Eh bien! je suis triste qu'il soit à Hart! » Suivaient force épithètes que je néglige de transcrire.

Peut-£tre, si les affaires du capitaine avaient continué de prospérer, sa popularité eût-elle été différente. Le succès mêëne À la gloire, mais il tue l'affection qu'entretient l’infortune. Et l'infortune attachée à l'entreprise du capitaine fut réellement singuliére. I] était à l'apogée de sa carrière. Il était propriétaire de l'ile Masse, que les Français lui avaient donnée pour Jindemniser des vols dont il avait été victime à Tashauku., Maïs l’île Masse ne convenait qu’à l'élevage

Page 1