‹ Dans les mers du SudChapitre 24 sur 68 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Caractères

Notre mouillage d’'Antuona présentait un mouvement commercial bien différent de la morte inertie et de la quiétude de l’île sœur de Nuka-hiva. Des voiles manœuvraient à son embouchure; tantôt c'était une baleinière montée par des gamins du pays, et chargée de coprah à vendre; tantôt, un canot solitaire venu pour acheter des provisions. Le mouillage était également fréquenté par des pêcheurs; non seulement des femmes solitaires, perchées sur les niches de la falaise, mais des troupes entières qui, parfois, campaient et construisaient leur feu sur le rivage, et, parfois, couchaient dans leurs canots au milieu du port et sautaient dans l’eau à tour de rôle, la lançant à huit ou neuf pieds de hauteur, pour pousser, je suppose, le poisson dans leurs filets. Les denrées remportées par les acquéreurs étaient parfois bizarres. Je remarquai une barque, revenant avec un unique jambon, se balançant au bout d'une perche, à l'arrière. Un jour, un charmant garçon, avec des manières parfaites, et parlant le français correctement quoique avec un accent enfantin, vint dans le magasin de Mr. Keane; très bien physiquement, et un peu dandy, à en juger non seulement par l'éclat de son habillement, mais par la nature de ses acquisitions. Elles consistaient en cinq biscuits de mer, en un flacon de parfum, et deux boules de bleu pour blanchir le linge. Il était de Taauta où il

retourna la nuit même dans un « outrigger », défiant l'océan avec ces trésors de petite-maîtresse. Le gros des passagers indigènes était moins favorisé : c'étaient de grands hommes vigoureux, bien tatoués, aux manières inquiétantes. Ils se distinguaient par quelque chose de grossier et de goguenard, qui me rappelait les faubourgs de certaines grandes villes. Une nuit, à la brune, une baleinière accosta sur une partie de la plage où je me trouvai seul, par hasard. Six ou sept individus à figures de bandits en sortirent; tous possédaient assez d'anglais pour me dire « good-bye », ce qui est leur salutation habituelle; ou « good-morning », qui leur paraît plus expressif ; suivirent quelques plaisanteries et ils m'entourèrent avec un rire rauque et des regards insolents ; je fus content de pouvoir m'en aller. Je n'avais pas encore rencontré Mr. Stewart, sans quoi je me serais souvenu de sa première descente à Atuona et du mauvais plaisant qui grignotait le talon d'homme. Mais leur voisinage me déprimait; et je sentais que si j'avais été un naufragé hors de tout secours, le cœur m'eût manqué.

Le commerce n'était pas le monopole absolu des “indigènes. Comme nous étions au mouillage, une étrange coïncidence se produisit. Une goélette se montra en mer, cherchant à entrer dans le port; nous connaissions toutes les goélettes du groupe, mais celleci paraissait plus grande qu'aucune d'elles; en outre, elle était gréée à l'anglaise ; et comme elle venait jeter l'ancre à quelque distance du Casco, montra enfin son pavillon bleu. Il n’y avait, à cette époque, à en croire la rumeur publique, pas moins de quatre yachts dans le Pacifique; mais n'était-ce pas étrange que, précisément, deux d’entre eux se trouvassent côte à côte dans cette passe excentrique; plus étrange encore que je dusse retrouver dans le proÿriétaire de la Nyanza le capitaine Dewar, un homme de mon pays et de mon

comté, et que j'avais rencontré; petit garçon, ‘sur les plages des Alpes-Maritimes.

Nous eûmes,-en outre, un visiteur blanc de La côte qui vint et s'en retourna dans une baleinière surchargée et menée par des naturels; il avait lu des histoires de yachts dans les journaux du dimanche et était dévoré du désir d'en voir un. On l’appelait le capitaine Chase : c'était un vieux baleinier, trapu, à barbe blanche, avec un fort parler traiînard et indien; il habitait le pays depuis des années, bon partisan dans les batailles, et l’un de ces tireurs fameux dont la force à la cible frappait de terreur les braves de Haamau. Le capitaine Chase demeurait plus à l'est, dans une baie appelée Hanamate, avec un Mr. M'Callum ; ou plutôt, ils avaient commencé par habiter ensemble, et étaient maintenant séparés à l'amiable. Le capitaine habite près d'une extrémité de la baie, dans une hutte délabrée, et servi par un Chinois. A la pointe du coin opposé, une habitation s'élève sur un vaste paepae. Le flot s'y brise avec une force extrême, des vagues de sept à huit pieds de haut s'élancent contre les murs de la maison, continuellement emplie de leur clameur et qui ne peut convenir qu'à des habitants résignés à la solitude et au mutisme. C'est là que Mr. M'Cailum, avec un Shakespeare et un Burns, jouit de la société des brisants. Son nom et ce Burns témoignent de son sang écossais ; mais il est né en Amérique, quelque part dans le « far east », entra chez un constructeur de vaisseaux, et fut longtemps employé, à la tête d'une centaine d’Indiens, à démolir les épaves autour du cap Flattery.

Une grande partie des blancs qu'on rencontre, dispersés dans les mers du Sud, représentent la portion la plus artiste de leur classe; et non seulement ils jouissent de la poésie de cette vie nouvelle, mais c'est pour en jouir qu'ils sont venuslà. J'ai été camarade de bord d’un homme, qui n'était plus jeune, et qui,

n'ayant jamais tâté de la mer, entreprenait ce voyage pour le simple amour de Samoa; seules, quelques lettres dans un journal l'avaient mis en route pour ce pèlerinage. Mr. M'Callum était un autre exemple de ce genre. Il avait lu beaucoup de choses sur les mers du Sud ; il avait aimé à les lire; il avait laissé leur image prendre possession de son cœur ; jusqu'au moment où il ne put résister davantage — dut s'embarquer, nouveau Rudel, pour cette patrie encore inconnue — et habite maintenant, depuis des années, à Hiva-oa, où il laissera finalement reposer ses os avec un parfait contentement, n'ayant eu aucun désir de revoir les lieux de son enfance ; seulement, peut-être, — une fois avant de mourir — le rude passage hivernal de Cap Flattery. Et pourtant, c'est un homme actif, plein de projets ; il a acheté du terrain aux indigènes ; a planté 5000 cocotiers; a une île déserte en vue qu'il désire louer à bail et a, sur le chantier, une goélette dont il a dessiné les plans, qu'il a construite lui-même et qu'il compte bien terminer. Mr M'Callum et moi ne nous sommes pas rencontrés, mais nous avons, comme de galants troubadours, correspondu en vers. J'espère qu'il ne m'accusera pas d’attenter aux droits d'auteur en donnant ici un spécimen de sa muse. Lui et le Père Dordillon sont les deux bardes des Marquises

Ho ! voile ! ahoy — Casco

Le premier entre les flottes de plaisance

Qui, de San Francisco, s'en vinrent dans ces parages Pour saluer ces îles ! ;

Et le premier aussi ; et le seul

Parmi les hommes de lettres

Venu jamais par ces chemins

Bienvenue, donc, à Stevenson! ,

De grâce, que point ne s'offense De cette petite allusion,

Au Casco, Capitaine Otis, Je Ainsi que la famille du romancier.

« Avoir une voyage magnifica] Est notre vœu sincère

Et que vous le poursuiviez ainsi Allant sur la Grande Pacifica] ».

Mais notre principal visiteur était un certain Mapiao, un grand Tahuku — ce qui signifie, semblet-il, prêtre, sorcier, tatoueur, expert en n'importe quel art, ou en un mot, un personnage ésotérique — et un homme célèbre pour son éloquence dans les réunions publiques, et pour le piquant de sa conversation. La façon dont il apparut pour la premiére fois, peint l’homme. Il s’en vint clamant au débarcadère est, où le flot montait à une grande hauteur; méprisa tous les signaux que nous lui faisions pour l'inciter à contourner la baie; réussit, non sans danger, à aborder notre esquif, et se mit dans un coin du cockpit, à la tâche assignée. Il avait été engagé — comme étant expert en cet art — pour tresser en festons mes barbes de vieillards. Quelle guirlande pour les bosquets de Celia ! Sa propre barbe (qu'il portait pour plus de sûreté, nouée d’un nœud de marin) n'était pas seulement un ornement de son âge, mais une partie précieuse de son avoir. Elle était évaluée cent dollars ; et comme le frère Michel ne connaissait aucun naturel ayant jamais versé une somme pareille entre les mains de Mgr Dordillon, notre ami était un homme riche, en vertu de son menton. il avait quelque chose du type indien oriental, mais plus grand et plus fort : le nez crochu, le visage étroit, le front trés haut, le tout richement tatoué. Je peux le dire, je n'ai jamais eu affaire à un hôte aussi difficultueux ; il fallait le servir pour les moindres détails ; il ne voulait pas aller chercher l'eau au tonneau ; il ne se serait pas méme levé pour prendre

un verre, il fallait le lui mettre dans la main : si on refusait de l'aider, il se croisait les bras, courbait la tête, et s’en allait sans rien : seulement l'ouvrage en souffrait. De bonne heure, dès le premier matin, il réclama à grands cris du biscuit et du saumon ; on lui apporta du biscuit et du jambon ; il les considéra d'un air impénétrable et fit signe qu'on les miît de côté. Une foule de considérations affluèrent à mon esprit ; peutêtre le genre de travail pour lequel on l'avait engagé était-il Tabou à un haut degré ? peut-être aurait-on dû l'installer sur une plate-forme Tabou, dont l'approche eût été interdite à toute femme ? et il se pouvait que le poisson fût l'aliment essentiel ? Aussi lui apportai-je un peu de poisson salé accompagné d'un verre de rhum, à la vue de quoi une animation extraordinaire s'empara de Mapiao, il désigna le zénith, entreprit un long discours dans lequel je relevai le mot umati — qui veut dire : soleil — et me fit signe, une fois de plus, de placer ces friandises hors de portée. À la fin j'avais compris, et tous les jours le programme était le même. Tout au début de la matinée, son repas devait être placé sur le rog, à une distance déterminée, bien en vue, mais hors d'atteinte, et pour rien au monde, l'artiste n'y eût touché, avant l'heure propice, qui était midi précis! Cette solennité fut la cause d’une absurde mésaventure. Il était une fois, comme d'habitude, occupé à tresser les barbes, son déjeuner disposé sur le toit, et un verre d'eau placé non loin de là. Il semble qu'il eût envie de boire; il était, bien entendu, un gentleman trop important pour se lever et aller lui-même chercher l'eau, et apercevant Mrs. Stevenson, lui fit signe impérieusement de la lui apporter. Le signe ne fut pas compris; aussi bien Mrs. Stevenson était préparée à n'importe quelle excentricité de la part de notre hôte; et au lieu de lui passer l’eau, elle lança son déjeuner par-dessus bord. Je dois rendre justice à Mapiao : tout

le monde rit, mais son rire fut celui qui sonna le plus haut.

Ces troubles de service ne se produisaient que de temps en temps; mais l'ennui de la conversation du bonhomme était incessant. Il était, pour ainsi dire, un causeur professionnel : la justesse de ses inflexions, l'élégance de ses gestes et le jeu raffiné de ses expressions en témoignaient. Nous, pendant ce temps, écoutions cela comme des étrangers au théâtre ; nous nous rendions compte que les acteurs étaient occupés de certaines affaires matérielles, et les menaient à bien, mais le nœud du drame demeurait une énigme. Des noms de localités, celui du capitaine Hart, parfois quelques mots décousus et fortuits, nous ouvraient d'engageantes perspectives, sans nous éclairer; et moins nous comprenions, plus Mapiao revenait à la charge, de plus en plus galant, de plus en plus prolixe, et avec des gestes explicatifs de plus en plus multipliés. Visiblement sa vanité était à la torture : être venu dans un endroit où ce joyau qu'était son talent de causeur ne lui valait aucun respect! et il avait des moments de désespoir quand il abandonnait la tâche, et des moments d'irritation où il nous regardait avec un mépris non dissimulé. Pour moi, considérant qu'il devait y avoir quelque parenté entre les mystères que nous desservions, il me donna, jusqu'à la fin, quelques marques de respect. Quand nous étions assis, à l’opposé l’un de l'autre, sous la tente du cockpit, lui, tressant les poils des mentons de défunts, moi, traçant des hiéroglyphes sur une feuille de papier, il me faisait un signe de tête comme fait un Tahuku à un autre, ou, traversant le cockpit, il étudiait un instant mon griffonnage informe et m'encourageait avec un « mitai! — bien! » parti du cœur. Tel un peintre sourd

sympathise de loin avec un musicien, comme l'esclave et le maître de quelque art incompréhensible et pourtant commun entre eux. Sans doute, la profession lui

paraissait assez sotte; mais un homme doit montrer quelque indulgence pour les barbares — « chaque pays a ses coutumes » — et il sentait que le principe était là. Le temps vint enfin où ses travaux, qui ressem-

blaient plutôt à ceux de Pénélope qu'à ceux d'Hercule, ne purent se prolonger davantage, et où il ne resta qu'à le payer et à lui dire adieu. Après un long discours en marquisan, je compris qu'il rêvait de hameçons! je pensais qu'avec trois de ceux-ci et une poignée de doilars il serait suffisamment récompensé d'avoir passé ses matinées dans notre cockpit, mangeant, buvant, émettant ses opinions, et occupant tout l'équipage de son service. Mais, malgré tout cela, il prenait de si grands airs, et ressemblait tellement à un de mes oncles qui serait devenu fou et se serait fait tatouer, que je le questionnai quand nous fûmes à terre, pour savoir s'il était satisfait. « Mitai chipe? » demandai-je. Et lui, avec une grande onction, me tendant la mainen même temps : « Mitai chipe, mitai Kaekae; kasha nui! » ou librement traduit : « Le bateau est bon, les victuailles de première marque, et nous nous quittons bons amis. » Sur quoi ayant murmuré ce témoignage d'estime, il s'en fut le long du rivage, courbant la tête de l'air de quelqu'un gravement injurié.

De mon côté je le vis s’en aller avec soulagement. Il est plus intéressant de savoir quelle impression nos relations faisaient sur Mapiao. Son exigence, nous voulons le croire, était toute locale. Il avait été embauché par des ignorants pour faire un certain travail; il était tenu de le faire consciencieusement. Des obstacles sans nombre, un ridicule inconscient et constant, ne parvinrent pas à l'en détourner. Il avait son déjeuner préparé; le surveillait comme il convenait, tout en travaillant ; le mangeait à l'heure voulue ; était servi en toutes choses ; et pouvait, à la fin, toucher son salaire avec une conscience tranquille, se disant que le mystère avait été dûment accompli, les barbes tressées

selon les règles, et nous (en dépit de nous-mêmes) correctement servis. L'opinion qu'il avait de notre stupidité, lui-même, le prodigieux causeur, devait manquer de mots pour l’exprimer. Jamais il ne se mêla de mon travail sur Tahuku; il le louait poliment, mollement, semblait-il, — supposant poliment que je devais être compétent dans ce mystère qui m'était propre : telle étant l'attitude des gens intelligents et polis. Et nous, de l’autre côté, qui avions le plus à perdre ou à gagner, puisque le produit de tout cela nous était destiné, — qui avions prouvé notre incapacité par le fait même de l'engager pour cet ouvrage — n'étions jamais fatigués de mettre obstacle à ses travaux les plus importants, et n'avions pas assez souvent de toute notre éducation pour réprimer notre envie de rire.

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