‹ Dans les mers du SudChapitre 3 sur 68 · Trafiquant · texte numérisé non relu

Trafiquant

au milieu des rires et des moqueries. « Voilà un fier bateau! » — disait-il entre autres plaisanteries irritées — qui n'a même pas d'argent à bord! » J'éprouvai, je l'avoue, un sensible dégoût, et même certaines craintes. Le bâtiment était manifestement en leur pouvoir ; nous avions des femmes à bord; je ne savais rien de mes hôtes, sauf que c'était des cannibales; le guide (mon seul conseiller) se répandait en prudentes recommandations et, quant au trafiquant, sa présence partout ailleurs eût dû me rassurer : les blancs n'étaientils pas, dans le Pacifique, les instigateurs et les complices habituels des crimes des indigènes ? Lorsqu'il lira cette confession, Mr. Regler, notre ami si affectionné, pourra se permettre de sourire.

Plus tard, dans la journée, comme j'étais assis, écrivant mon journal, ma cabine fut envahie d’un bout à l’autre par les Marquisans; trois générations de peaux brunes, accroupies, les jambes repliées, sur le plancher, et me regardant en silence, avec des yeux troublants. Tous les Polynésiens ont de grands yeux, lumineux et-noyés comme ceux de certains animaux et de quelques Italiens. Une sorte de détresse m'envahit à me trouver assis là, sans défense, sous le regard fixe de toutes ces prunelles, et ainsi bloqué dans un coin de ma cabine par cette foule silencieuse ; et aussi une sorte de rage de les sentir hors de la portée de toute communication articulée, comme des fauves — ou des sourds de naissance — ou encore, les habitants d'une autre planète !

Pour un garçon de douze ans, passer la Manche, c'est changer de ciel; pour un homme de vingt-quatre ans, traverser l'Atlantique, c'est à peine un léger changement de régime. Et cependant, j'étais loin désormais de l’ombre que projette encore l'Empire romain, dont les croulants édifices dominèrent tous nos berceaux, dont les lois et les lettres nous enveloppent de toutes

parts, et n’ont pas cessé de nous contraindre et de nous dominer.

J'allais voir maintenant ce que pouvaient être des hommes dont les pères n'avaient jamais lu Virgile et n'avaient été ni conquis par César ni gouvernés par la sagesse de Caïus ou de Papinien. J'avais du même coup franchi cette zone confortable des langues-sœurs où il est si aisé de remédier à la confusion de Babel!

Et voici que mes nouveaux semblables demeuraient assis devant moi, muets comme des images. Je n'avais envisagé aucune relation humaine au cours de mes voyages et je pensais à mon retour (car à cette époque, je pensais encore au retour) en feuilleter les souvenirs comme un album de gravures sans texte. Mais non... et voici que jen arrivais à me demander si les dits voyages allaient se prolonger longtemps, et si une fin rapide ne les menaçait pas ? Peut-être mon futur ami Kauanui, que je remarquais, assis en silence parmi les autres comme un homme de quelque autorité, allait-il soudain, bondir sur ses jarrets, pousser un cri de ralliement strident, le bateau être pris d'assaut, et tout l'équipage massacré pour subvenir aux frais du festin.

Rien de plus naturel que ces appréhensions; rien aussi de moins fondé. Dans toute l'expérience que j'ai acquise des îles, je n’ai plus jamais reçu d'accueil aussi menaçant ; si jen recevais un semblable aujourd'hui, j'en serais plus alarmé, et dix fois plus surpris que je ne le fus alors.

La majorité des Polynésiens sont gens d'un commerce facile, francs, aimant à se faire remarquer, avides de la moindre affection comme de bons chiens caressants ; et même, parmi ces Marquisans si récemment et si imparfaitement dégagés d'une sauvagerie sanguinaire, tous devaient devenir nos amis, et l’un

d'eux, tout au moins, pleurer sincèrement notre départ.

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