‹ Dans les mers du SudChapitre 4 sur 68 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Nous devenons amis

- L'empêchement du langage est un inconvénient dont je m'étais particulièrement exagéré l'importance.

Les idiomes polynésiens sont faciles à connaître superficiellement, mais difficiles à parler avec élégance. Ils se ressemblent extrêmement, et si l’on a une teinture. de l'un ou deux d’entre eux, on peut tenter, non sans espoir, de se faire comprendre dans les autres.

De plus, non. seulement le polynésien est facile à écorcher tant bien que mal, mais les interprètes abondent. Presque dans chaque ile et dans chaque village, on trouve des missionnaires, des trafiquants ou une population blanche de rebut vivant de la générosité des indigènes; et là où ils ne peuvent vous venir en aide, souvent les naturels eux-mêmes ont ramassé, çà et là, quelques mots d'anglais, ou bien, si c'est dans la zone française (mais c’est plus rare) un amalgame de français et d'anglais, ou un efficace sabir qu'on appelle dans l'Ouest « Beach-la-mar » et que les polynésiens apprennent facilement. D'ailleurs, on l'enseigne maintenant dans les écoles de Hawaï, et grâce à la multiplicité des navires anglais, et à la proximité des Etats- Unis, d’une part, et des colonies de l’autre, il peut être appelé à devenir et deviendra presque certainement la langue du Pacifique. Je veux en donner quelques

exemples.

Je rencontrai à Majuro un jeune homme des îles

Marshall qui parlait un anglais excellent. Il l'avait appris dans une maison de commerce allemande de Jaluit et était pourtant incapable de dire un mot d'allemand: J'ai entendu raconter par un gendarme, qui avait tenu une école à Rapa-iti que, tandis que les enfants avaient les plus grandes difficultés et une extrême répugnance à apprendre le français, ils ramassaient des bribes d'anglais en route, et comme par hasard. Sur un des atolls les plus perdus des Carolines, mon ami, Mr. Benjamin Hird, fut stupéfait de trouver les jeunes gens jouant au cricket sur la plage et parlant anglais; et c'est en anglais que l'équipage du Janet- Nicoll, une troupe de jeunes noirs venus de différentes îles de la Mélanésie, communiquait avec les autres naturels, au cours de notre croisière, transmettant les ordres, et parfois plaisantant sur le panneau d'avant.

Mais rien ne m'a peut-être frappé plus vivement qu'un mot, entendu sur la vérandah du tribunal de Nouméa. Une cause venait d'être entendue, une poursuite pour infanticide, intentée contre une indigène, véritable femme-guenon. L’auditoire fumait des cigarettes en attendant le verdict. Une dame française, aimable, anxieuse, et toute prête aux larmes, faisait des vœux pour l’acquittement de l’accusée, et déclarait qu'elle la prendrait comme bonne pour ses enfants. Ce projet souleva des exclamations dans l'assistance; cette femme était une vraie sauvage, disait-on; ne parlant aucune langue. « Mais, vous savez, objecta la jolie dame sentimentale, ils apprennent si vite l'anglais! |»

Mais, pouvoir parler aux gens n'est pas tout. Et au début de mes relations avec les naturels, deux choses me furent d'un grand secours. Tout d’abord, c'est moi qui faisais visiter le Casco. Celui-ci, avec ses lignes élégantes, ses grandes vergues, êt ses ponts immaculés,

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