‹ Dans les mers du SudChapitre 33 sur 68 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Traits et sectes des Paumotu

Le lecteur le plus superficiel a dû remarquer un changement d'air depuis les Marquises. La maison bourrée d'effets, l’active maîtresse de maison comptant ses possessions, le pasteur de l’île sérieux et plein de sa doctrine, la dure lutte pour la vie dans le lagon : autant de traits d’un monde tout différent. Je lis dans un pamphlet (je ne veux pas citer l’auteur), que les Marquisans ressemblent particulièrement aux Paumotuans. J'aurais précisément cité ces deux races, pourtant si voisines, comme représentant les deux types extrêmes de la Polynésie. La race marquisane est certainement la plus belle de toutes les races humaines, et l’une des plus grandes. — Les Paumotuans ont près d’un mètre de moins et n'ont aucune beauté. Le Marquisan est prodigue, inerte, indifférent en matière religieuse, d’une indulgence d'enfant pour lui-même ; — le Paumotuan est cupide, hardi, entreprenant, aimant à discuter les questions religieuses et non sans quelques traces d'ascétisme dans le caractère.

Il y a quelques années à peine, les habitants de l'Archipel étaient de rusés sauvages. Leurs îles pouvaient être qualifiées d'îles des Sirènes, non à cause de l'attraction qu'elles exerçaient au passage sur les navigateurs, mais pour tous les périls qui attendaient ceux-ci sur le rivage. Jusqu'en ce jour, en certaines îles écartées, le danger persiste, et le Paumotuan civilisé

hésite à atterrir et à aborder son frère arriéré. Mais ceci excepté, tout danger n'est aujourd’hui qu'un souvenir. Quand notre génération était encore au berceau et confinée à la salle de jeu, il était encore une réalité. Entre 1830 et 1840, Hao, par exemple, était un endroit du plus dangereux accès, où les navires étaient capturés avec leurs équipages. Pas plus loin qu'en 1856, la goélette Sarah-Ann mit à la voile de Papeete et ne fut jamais revue. Elle avait à bord des femmes et enfants, la femme du capitaine, une nourrice, un baby et les deux jeunes fils du capitaine Steven, en route vers le continent pour:y faire leurs études, On supposa que tous-avaient péri dans une tempête. Unan plus tard,.le capitaine de la Julia, longeant.les côtes de l'ile appelée tour à tour Bligh, Lagoon et Temataugi, vit des naturels en armes suivre la marche de la goélette, vêtus d'’étoffes de toutes les couleurs. Des soupçons naquirent instantanément. La mère des enfants disparus prodigua l'argent nécessaire, et une première expédition ayant trouvé la place déserte, et étant revenue après s'être contenté de tirer quelques coups de fusil, elle-même se mit en mouvement et accompagna une expédition nouvelle. Personne n'était là à leur arrivée pour la saluer ou la combattre. Pendant quelque temps ils errèrent parmi des huttes abandonnées et des fourrés déserts; puis ils se divisèrent en deux groupes et entreprirent de battre de part en part la jungle de pandanus de l’île. Un homme demeura seul au débarcadère — Teina, un chef d'Anaa, commandant les naturels armés qui formaient la partie résistante de l'expédition. À présent que ses compagnons étaient partis et que le silence tombait, profond, sur leur exploration — silence qui devait être la ruine des insulaires — un bruit de pierres qui roulent frappa l'oreille de Teina. Il regarda pensant voir un crabe, et vit à la place une main humaine brune, émergeant d'une fissure du sol. Un cri rappela les explorateurs et

signifia leur arrêt aux misérables ensevelis. Dans une cave, au-dessous, on en trouva seize blottis parmi des, ossements humains et des curiosités plus ou moiné horribles et bizarres. L'une d'elles était une chevelure dorée qu'on supposa être celle de la femme du capitaine ; une autre était la moitié du corps d’un enfant européen, séché au soleil et piqué sur un bâton, sans doute dans quelque but de sorcellerie.

“Le Paumotuan est avide de richesses. Il économise, donne à contrecœur, enterre son argent, ne craint pas sa peine. Pour un dollar chacun, deux naturels passèrent la journée entière à nettoyer les cuivres du bord. C'était étrange de les voir, si infatigables,:si à leur aise dans l’eau, — travaillant parfois avec leurs pipes allumées, le fumeur quelquefois complètement submergé, le récipient luisant seul à la surface; plus étrange encore de penser qu'ils étaient les proches congénères des indolents Marquisans. Mais non seule- . ment le Paumotuan thésaurise, garde tout pour lui, et travaille, mais il vole ; ou pour préciser, il filoute ! IÏne reniera jamais une dette, seulement il évite son créancier. Ilest toujours prêt pour un acompte; sitôt qu'il l’a versé, il disparaît. Il connaît votre bateau; dès qu'il approche une île, le voilà parti dans une autre. Vous croyez savoir son nom; déjà il l’a changé pour un autre. Toute poursuite serait inutile dans ces îles innombrables. Le résultat peut être donné en deux mots. Un rapport du Gouvernement vient de proposer la surveillance du paiement des dettes en prenant des photographies des débiteurs; et tout dernièrement à Papeete, des crédits sur les Paumotu, montant à 16000 pounds, furent vendus pour moins de 40 pounds — 400000 francs pour moins de 1 000 francs: Telle quelle, l'acquisition parut hasardeuse; et seul, l'homme qui en fut l'auteur, avait les moyens de donner autant.

: Le Paumotuan est sincèrement attaché à ceux de son

sang et de sa maison. Une affection touchante unit parfois les époux. Leurs enfants, tant qu'ils vivent, les dominent complètement; s'ils meurent, leurs os ou leurs momies sont souvent conservés avec un soin jaloux, et transportés d’atoll en atoll au cours des pérégrinations de la famille. On m'a dit que dans bien des maisons de Fakarava, la momie d'un enfant était enfermée dans le coffre de bord; sachant cela, je regardai avec quelque inquiétude ceux qui étaient près de mon lit; peut-être ces placards, eux aussi, recélaient-ils un petit squelette.

La race semble en bonne voie de prospérité. Dans quinze îles dont j'ai pu consulter les listes, j'ai trouvé une proportion de 59 naissances pour 47 décès en 1887. Supprimez-en trois sur les 15, il restait l’honnête proportion de 50 naissances pour 32 décès. Une longue habitude des privations et celle de l’activité expliquent ce contraste avec les chiffres marquisans. Mais, le Paumotuan possède, en outre, une certaine connaissance de l'hygiène, et les rudiments d'une discipline sanitaire. Les discours publics, chez ce peuple au franc parler, jouent le rôle des contagious Diseases Act (mesures de prudence contre les maladies contagieuses).

Comme leurs voisins de Tahiti qui leur ont peut-être communiqué leur erreur, ils considèrent la lèpre avec une indifférence relative, et l’éléphantiasis avec une frayeur disproportionnée. Mais au contraire des Tahitiens, leur crainte leur inspire des moyens de défense. Quiconque est frappé de cette pénible et vilaine maladie est relégué aux extrémités des villages ; l'usage des sentiers et des grandes routes lui est interdit et il est condamné à se transporter par eau de sa maison à son champ de cocotiers, la trace de ses pas étant considérée comme infectieuse. Le Fe’ efe’ e, étant un produit des marais et la suite de la malaria, n’est pas originaire des atolls. Dans la seule ile de Makatea, où le lagon est

maintenant devenu un. marécage, le mal s’est établi.

Beaucoup en sont atteints ;:ils sont exclus (si j'en crois

Mr. Vilmot) de toutes les consolations de la société, et’ on croit qu'ils prennent de secrètes vengeances en

contaminant volontairement, mais en secret et à leur

insu, ceux qui les ont rejetés de leur sein, ce qui

s’accorderait assez bien avec ce côté amer et énergique

du caractère Paumotuan. :

L'archipel est divisé en deux partis religieux, les Catholiques et les Mormons. Ils se dévisagent fièrement, avec un air irréductible ; mais ce ne sont que des fantômes dont lés membres sont dans un flux perpétuel. Le Mormon assiste à la messe avec dévotion; le Catholique écoute attentivement le sermon mormon; et peut-être demain chacun aura-t-il passé dans le camp opposé. Un homme avait été un pilier de l'Eglise Romaine pendant quinze ans ; sa femme étant morte, il décréta que c'était une pauvre religion qui ne pouvait conserver sa femme à un mari et il se fit Mormon.A en croire des gens.bien informés, le catholicisme était de bon ton tant qu'on était en bonne santé, mais à l'approche de la maladie il devenait prudent de s'en séparer. En tant que Mormon, vous aviez cinq chances sur six d'en réchapper ; comme Catholique, il y avait peu d'espoir ; et il se pourrait que cette opinion ait sa source dans le rite de l’Extrême-Onction. Nous savons tous ce que sont les catholiques,soit dans les Paumotu, soit chez nous. Mais le Pomotuan Mormon semble.être un phénomène à part. Il n'épouse qu'une femme, se sert de la Bible protestante, observe les rites du culte protestant, interdit l’usage des liqueurs et du tabac, pratique le baptême des adultes par immersion, et après chaque faute publique, rebaptise le coupable. Je demandai des explications à Mahinui, qui était au courant de l’histoire des Mormons américains et il conclut qu'il n'existait entre eux aucun rapport.« Pour moi, me dit-il, avec une délicate charité, les Mormons

ici, un petit Catholiques. » Quelques mois plus tard, j'eus l’occasion de rencontrer un compatriote à moi orthodoxe, un vieil Ecossais dissident, établi depuis longtemps à Tahiti, mais tout imprégné du parfum des bruyères de Tiree. « Pourquoi s’appellent-ils Mormons ? » lui demandai-je. « Mon cher, c'est ce que je me demande! » s'écria-t-il, « car par tout ce que j'entends dire de leur doctrine, je n'ai rien à redire contre elle, et leur vie est à l'abri de tout reproche. » Et en dépit de tout cela, Mormons ils demeurent, mais de la première semence : avec les Joséphites, les disciples de Joseph Smith, les antagonistes de Brigham Young.

Admettons donc que les Mormons sont des Mormons. De nouveaux points d'interrogation se dressent : que sont les Israélites? et que sont les Kanitus? Pendant longtemps, la secte avait été divisée en Mormons proprement dits et en Israélites ; je n'ai jamais pu savoir pourquoi. Il y a quelques années vint un missionnaire nommé Williams, qui rassembla beaucoup de monde, puis s’en alla, laissant une nouvelle scission imminente. Quelque chose d'irrégulier dans sa façon d'ouvrir le service, me dit-on, avait fait lever partisans et adversaires; l'Eglise fut une fois de plus divisée en deux, et de cette division une nouvelle secte naquit : les Kanitus.

Depuis ce temps, Kanitus et Israélites, de même que les Cameroniens, et les Presbyteriens unis, ont fait cause commune ; et l’histoire ecclésiastique des Paumotu est, pour l'instant, dépourvue d'événements. Mais cela ne durera pas longtemps, et ces îles semblent bien devoir être l’Ecosse du Sud. Il y a deux choses que je n'ai jamais pu éclaircir : d’abord les innovations du Rév. Mr. Williams, que personne ne voulut m'expliquer, et la signification du nom de Kanitu, que personne ne soupçonnait. Il n'était ni tahitien ni marquisan; il n'y en avait pas trace dans cette ancienne langue des Paumotu, qui tombe rapidement en désué-

tude, Un homme, un prêtre, Dieu le bénisse ! suggéra que c'était le nom en latin d'un petit Dieu dans la nouvelle Guinée; je laisse à plus audacieux le soin d'établir un rapport entre les deux, Mais voilà récllement une chose singulière : une secte, battant neuve; s'élevant aux acclamations populaires, et un mot dénué de tout sens inventé pour la baptiser.

Le mystère voulu semble évident, et, à en croire un observateur trés intelligent, Mr. Magee de Mangareva, cet élément mystérieux est une des principales attractions de l'église mormone, Elle jouit de quelques-uns des statuts de notre franc-maçonnerie, et procure au néophyte une vague sensation d'aventure, D'autres attractions s'ajoutent certainement à celle-là, Le baptéme sans cesse renouvelé, avec la succession des fétes baptismales, est une particularité pleine de charme, vue du côté social comme du côté spirituel, Le fait que tous les fidèles aiment les offices est plus important, et plus importante encore, peut-être, la stricte observance de la discipline. « Le veto contre les liqueurs, — me dit Mr, Magee — leur amène une foule d'adhérents, » Il n'y a pas de douté que ces insulaires n'adoraient la boisson, et pas de doute qu'ils ne se plient à sa privation. La bombance d'un jour de féte est généralement suivie d’une semaine ou d'un mois de rigoureuse sobriété, Mr, Vilmot attribue cela à la frugalité des Paumotuans et à leur amour de l'épargne, Cela va bien plus loin. J'ai parlé d'une féte que j'avais donnée à bord du Casco. Pour digérer le pain et le jambon du bord, on donna le choix à chaque convive entre du rhum ou du sirop, et sur le nombre, un seul homme — sur un ton de défi et parmi des éclats de gaieté — du « trum! » Ceci se passait en public. J'eus la mesquinerie de répéter l'expérience chaque fois que j'en eus l’occasion, entre les quatre murs de ma maison; et trois d’entre eux, au moins, qui en avaient refusé au festin, avalérent du rhum gloutonnement derriëére la

porte. Mais d’autres résistèrent obstinément. J'ai dit que les vertus de la race étaient bourgeoises et puritaines ; et combien ceci est bourgeois! et combien puritain! et combien Ecossais! et combien Yankee! — la tentation, la résistance, la conformité hypocrite en public, les Pharisiens, les « Holy-Willies ! » et les vrais disciples. Chez un tel peuple, la popularité d’une église ascétique est assurée; dans ces règles strictes, dans cette surveillance perpétuelle, les faibles trouvent leur avantage et les forts un certain plaisir ; et la doctrine du baptême renouvelé, carte blanche et nouveau point de départ, réconforte bien des professionnels chancelants!

Il y a encore une autre secte, ou ce qu'on appelle — improprement sans doute, — une secte, celle des VWhistlers?. Duncan Cameron, si en faveur chez les Mormons n'était pas moins condamné par les Whistlers. Et, pourtant, je ne sais, mais je continue de croire qu'il y a entre eux quelque connection, peut-être fortuite, peut-être désavouée. En tout cas, il se passe dans la maison d’un prophète israélite d'Anaa certaines choses dont je suis également sûr que Duncan les renierait et que les Whistlers les salueraient comme une imitation de leurs rites. Mon initiateur en ces matières occupait une partie de la maison ; le prophète et sa famille habitaient l'antre. Chaque nuit, à une extrémité, les Mormons chantaient leur office du soir ; chaque nuit, à l’autre extrémité, la femme du Tahitien, éveillée, écoutait leurs chants avec stupeur. A la fin elle ne put se contenir plus longtemps, réveilla son mari et lui demanda ce qu'il entendait. « J'entends plusieurs personnes chantant des hymnes », dit-il. « Oui », répliqua-t-elle, « mais écoute encore! N'entends-tu pas quelque chose de surnaturel ? » Son attention ainsi

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