CHAPITRE VI
Histoires de cimetières
Je crains de manquer de loyauté vis-à-vis de l’insulaire, mon superstitieux-ami, l'entraînant souvent à ma suite avec des histoires de ma façon et me montrant un auditeur toujours attentif et parfois excité. Mais la ruse n'est pas grave puisque, aussi bien, j'éprouve autant de plaisir à écouter que lui à conter; et d’ailleurs, elle est absolument nécessaire. Car il est à peine possible d'exagérer l'étendue et l'empire de ses superstitions ; elles moulent sa vie; elles colorent sa pensée ; et quand il me parle d'autre chose que d'esprits, de dieux et de diable; il dissimule sa préoccupation dominante et ne parle qu'avec ses lèvres: Une mentalité si différente mérite l’indulgence ; et je préfère, quant à moi, satisfaire sa superstition que si lui, au contraire, satisfaisait mon incrédulité. Aussi bien, il y a une chose dont je suis sûr ; j'aurai beau l'encourager, je n'apprendrai pas tout ; déjà il est sur ses gardes avec moi et la somme de cette science est illimitée.
J'en citerai quelques exemples au hasard, recueillis presque tous du pas de ma porte durant le mois dernier (octobre 1890). Un de mes hommes de peine avait été envoyé à la plantation de bananiers pour y bêcher ; elle est située dans une dépression de la montagne, ensevelie dans les bois, en dehors de toute vue et de tout appel humain; et bien avant le crépuscule, Lafaele était de retour à la cuisine avec un air embarrassé; il n'avait
pas osé rester seul plus longtemps; il avait peur des « esprits dans les buissons ». Il semble que ceux-ci soient les âmes des morts sans sépulture, qui errent là où ils tombèrent, ayant revêtu les formes de porcs, d'oiseaux ou d'insectes; le fourré en est plein; ils semblent ne rien manger, massacrent les passants solitaires, probablement par un dépit haineux, et de temps en temps, reprenant la forme humaine, descendent dans les villages, s'associent à la vie des habitants qui. ne les reconnaissent pas. C'est ce que j'appris un jour ou deux après, tandis que je me promenais dans la brousse avec un jeune naturel, très intelligent. C'était un peu avant midi; un jour gris et pluvieux ; et peutêtre avais-je parlé un peu légèrement. Un nuage noir creva sur un côté de la montagne; les arbres tremblèrent et gémirent ; les feuilles mortes s'envolèrent du sol en nuages, comme des papillons ; et mon compagnon, subitement, s'arrêta court. Il craignait, me dit-il, que les arbres ne se rompent ; mais dès que j'eus changé de sujet de conversation, il reprit sa course avec célérité. Un jour ou deux auparavant, un messager gravit la montagne, apportant une lettre d’Apia; j'étais parti dans la brousse ; il dut attendre mon retour, puis ma réponse ; et avant que j'eusse fini, sa voix était devenue blanche de terreur à la pensée de la nuit venue et de la longue route à faire dans la forêt ; voilà pour la masse. Passons aux chefs. Un grand mouvement de signes et de présages s'était fait dans notre groupe. Une rivière avait roulé du sang; des anguilles rouges avaient été pêchées ; dans une autre, un poisson inconnu avait été rejeté sur le rivage, un mot de mauvais augure lu sur ses écailles. Jusque-là, nous aurions pu en lire autant dans quelque chronique monacale; mais voici une note neuve à la fois moderne et polynésienne. Les dieux d'Upolu et de Savoii, nos deux îles principales, rivalisèrent récemment au cricket. Depuis lors, ils sont en guerre. Des bruits de bataille résonnent le long de la
côte. Une femme vit un homme arriver du large en nageant, et disparaître dans la brousse ; il n'était pas. du voisinage; et on dit que c'était un des dieux se.hâtant vers un conseil. Plus perspicace que tous, un missionnaire de Savoii, qui est aussi médecin, entendit frapper chez lui à une heure avancée de la nuit; ce n'était pas l'heure du dispensaire, mais il finit par réveiller son serviteur et l’envoya aux informations ; le serviteur, regardant par la fenêtre, aperçut une foule de gens, tous gravement blessés, avec des membres difformes, des têtes coupées, et des plaies par balles saignantes ; mais quand il ouvrit la porte, tous avaient disparu. C'étaient les dieux venus du champ de bataille. Ces récits ont certainement une signification; il n'est pas rare d'en retrouver la source chez des agitateurs politiques, ou de lire en eux la menace de troubles imminents; de ce côté humain, je les considère moi-même comme de fâcheux augures. Mais c'était le côté spirituel de leur signification que mes maitres discutaient en des conciles secrets. Je ferai mieux comprendre cette tournure d'esprit complexe des Polynésiens par deux exemples appropriés. Je séjournai une fois dans un village que je préfère ne pas nommer. Le chef et sa sœur étaient des personnes parfaitement intelligentes, de bonnes manières, causant bien. La sœur était très religieuse, très assidue aux offices, et me blâmait quand je n’y allais pas; je découvris plus tard qu'elle adorait un requin. Le chef était quelque peu libre-penseur, ou tout au moins d'une grande tolérance : c'était d’ailleurs un homme versé dans toutes les connaissances et tous les talents européens; de nature impassible et ironique ; et tout aussi bien aurais-je pu soupçonner Mr. Herbert Spencer de superstition-que de l'en croire capable. Mais voici la suite. J'avais remarqué, à des signes certains, qu'ils n'enterraient pas les morts assez profondément dans le cimetière du village, et je pris mon ami à partie
en tant qu'autorité responsable. « Il y a quelque chose de défectueux dans votre cimetière — lui dis-je — il faut que vous y mettiez bon ordre, sans quoi cela pourra avoir de fâcheuses conséquences. » « Quelque chose de défectueux ? qu'est-ce que c'est? » me demanda-t-il, avec une émotion qui me surprit. « Si vous voulez bien aller vous promener par là, un soir, vers 9 heures, vous pourrez le constater par vousmême », lui dis-je. Il fit un pas en arrière en s'écriant : « Un esprit! »
En résumé, sur toute l'étendue des mers du Sud, aucun n'a le droit de blâmer son voisin. Blanes et métis, dévôts et débauché, intelligents et bornés, tous croient aux esprits, tous combinent avec leur récent christianisme la peur des vieilles divinités insulaires et une croyance en elles persistante. Tels, en Europe, les dieux de l'Olympe ont fini, peu à peu, en croquemitaines de village ; tel aujourd'hui le Highlander dogmatique se dissimule aux yeux du Pasteur de la « Free Church!» pour porter une offrande à une source sacrée.
Je m'efforce de traiter ici tous les côtés de la question à cause d'une qualité particulière aux superstitions marquisanes. Il est vrai qu'elle me fut démontrée par un homme qui avait le génie de cette sorte de récits. Serrés autour de la lampe du soir, au son des vagues entourant l'île, nous étions suspendus frissonnants à ses lèvres. Que le lecteur, en des lieux si lointains et si différents, prête l'oreille pour en saisir le faible écho.
Cette gerbe de sombres récits jaillit à propos des funérailles, et de l’égoïste conjuration de la femme. Je n'étais pas satisfait de ce que j'avais appris, je les pressai de questions et je rencontrai finalement ce filon de métal. C'est à partir du coucher du soleil jusque vers 4 heures du matin que les parents campent sur la