‹ Dans les mers du SudChapitre 38 sur 68 · Libre église · texte numérisé non relu

Libre église

tombe; et ce sont précisément les heures où l'esprit vagabonde. À toute heure de la nuit — un peu plus tôt, un peu plus tard — un bruit s'élève de dessous terre, c'est celui de sa libération; à 4 heures précises, un autre bruit plus fort, marque l'instant où il rentre dans sa prison ; entre-temps il accomplit ses rondes malfaisantes. « Avez-vous jamais vu un esprit malfaisant ? » demanda-t-on, une fois, à un Paumotuan. — « Une fois. » — « Sous quelle forme ? » — « Sous la forme d'une grue! » — « Et comment savez-vous que cette grue était un esprit ? » lui demanda-t-on. — « Je vais vous le dire », répondit-il, et tel fut à peu près le sens peu concluant de son discours : Son père était mort environ quinze jours auparavant ; les autres s'étaient lassés de veiller ; et au coucher du soleil, il se trouva tout seul près de la tombe. Il ne faisait pas encore nuit ; c'était l'heure crépusculaire, quand il aperçut une grue blanche comme neige perchée sur la tombe de corail; puis d’autres grues surgirent, les unes blanches, les autres noires, puis elles disparurent, et à leur place, il vit un chat, entouré de toute une compagnie silencieuse de chats de toutes les couleurs imaginables ; puis ceux-ci disparurent à leur tour, et il demeura stupéfait.

Ceci était une apparition anodine. Prenez au contraire l'expérience que fit Rua-a-mariterangi, dans l’île de Katiu. Il avait besoin d’un peu de pendanus, et se rendit sur la côte de l’île où il croissait abondamment. La journée était calme, et Rua fut surpris d'entendre un craquement dans le fourré, puis la chute d'un arbre considérable. Il devait y avoir là quelqu'un qui construisait un canot et, il pénétra à l'orée de la forêt pour trouver ce voisin de hasard et passer la journée avec lui. Les craquements se firent plus proches: puis il eut conscience de quelque chose se glissant rapidement au sommet des arbres, et qui subitement dégringola par les talons comme un singe,

les mains demeurant libres, prêtes pour le meurtre ; la chose était accrochée, en sûreté, aux plus minces rameaux ; la rapidité de sa venue avait été incroyable ; et bientôt, Rua reconnut en elle un cadavre, d'un âge incommensurable, les entrailles pendantes. La prière était l’arme des chrétiens dans la vallée des ombres, et c'est à la prière que Rua-a-mariterangi attribue son salut. Aucune intervention humaine n'eut prévalu.

Ce démon sortait évidemment de la tombe; vous remarquerez pourtant que cela se passait au jour. Et quoique cela ne semble pas s’accorder avec les heures de veillée nocturne et les nombreuses allusions à l'étoile du matin, ce n'est pas là une exception unique. Je n'ai retrouvé personne ayant vu cet esprit aux habitudes diurnes et sylvestres; mais d’autres ont entendu la chute de l'arbre, qui semble être le signal de sa venue. Mr. Donat pêchait un jour des perles, dans l’île déserte de Haraiki. C'était un de ces jours sans un souffle de vent, comme il en alterne dans l'archipel avec des jours de vent déchaîné. Les plongeurs étaient à leur besogne au milieu du lagon. Le cook, un jeune garçon de dix ans, surveillait ses marmites, dans le camp. Ainsi, ils étaient tous occupés, à l'exception d’un seul naturel qui accompagnait Donat dans les bois, en quête d'œufs d'oiseaux de mer. En un instant, dans le grand silence, résonna le bruit de la chute d’un grand arbre. Donat voulut aller voir ce qui arrivait. « Non, cria son compagnon, ce n'est pas un arbre. C'est quelque chose de pas naturel. Retournons au camp! » Le dimanche suivant, tous les plongeurs furent lancés sur les lieux, toute cette partie de l’île fut consciencieusement explorée, et on eut la certitude qu'aucun arbre n'était tombé. Un peu plus tard, Mr. Donat vit un de ses plongeurs s'enfuir devant un:bruit semblable, dans une même panique, sur la même île. Mais aucun d'eux ne put s'expliquer, et ce n'est que bien après, quand il

se trouva avec Rua, qu'il apprit la cause de leurs. terreurs. x

Mais de jour ou de nuit, le but des morts, dans ces manifestations abhorrées, est toujours le même. A Samoa, mon informateur n'avait aucune idée de la manière dont se nourrissaient les esprits de la brousse : une telle ambiguïté n'existe pas dans l'esprit d’un Paumotuan. Dans cet archipel affamé, les vivants doivent travailler de même pour trouver leur subsistance ; et la race ayant été cannibale dans le passé, les esprits continuent de l'être. Sans aucun doute ils massacrent l’homme, sans doute même, ils le mutilent, par pure malice. Parfois, les esprits marquisans arrachent les yeux des voyageurs; mais cela même est peut-être plus pratique qu'on ne le croirait à première vue, car l'œil est une friandise pour les cannibales. Et certainement, l’idée première des morts, au moins dans les lointaines îles de l'Est, est de rôder en quête de nourriture. C’est à titre de festin délicat que la femme dénonça Donat le jour de l'enterrement. À côté de cela, certains esprits s'attaquent, non au corps, mais à l'âme des morts. La chose ressort clairement d'une histoire tahitienne. Un enfant tomba malade, son état empira rapidement et finalement il montra des signes d’agonie. La mère courut à la maison d’un sorcier voisin. « Vous êtes encore à temps, lui dit-il ; un esprit vient de passer en courant devant ma porte, portant l'âme de votre enfant, enveloppée dans une feuille de purao; mais j'ai un esprit plus fort et plus rapide qui l’atteindra avant qu'il ait eu le temps de le manger. » « Enveloppé dans une feuille », comme d’autres choses comestibles et corruptibles!

Ou bien encore prenez une expérience faite par Mr. Donat, dans l’île d’Anaa. C'était par une nuit de grand vent, traversée de violentes averses ; son enfant était très malade, et le père, quoique couché, demeurait éveillé, écoutant la tempête. Tout à coup, un

volatile fut violémment précipité contre le mur de la maison. Fensant qu'il avait oublié de le mettre à l'abri avec les autres, Donat se leva, trouva l'oiseau (un coq) étendu sur la véranda, et le mit dans le poulailler, dont il ferma soigneusement la porte. Quinze minutes après, l'incident se renouvela, seulement cette fois, au moment où il heurta le mur, l'oiseau chanta. De nouveau, Donat le rapporta dans le poulailler qu'il examina attentivement et trouva en parfait état; comme il s’occupait à cela, le vent souffla sa lampe et il dut regagner sa porte à tâtons, fortement impressionné. Et voici qu'une troisième fois l'oiseau vint s'abattre contre le mur; une troisième fois, Donat le releva, cette fois à moitié mort et le replaça parmi ses compagnons ; et il était à peine rentré quand un choc se produisit, ébranlant sa porte, comme celui d’un homme vigoureux en fureur, et un sifflement pareil à celui d’une locomotive parcourant la maison. Le lecteur sceptique verra peut-être là le doigt de la tempête. Mais les femmes virent tout perdu et se blottirent sur les couchettes en se läamentant. Plus rien ne survint, et je suppose que la tempête se calma, car peu après, un chef vint en visite. C'était un homme audacieux pour être dehors à une heure si tardive; mais il était sans doute muni d'une bonne lanterne ; et certainement un homme de bon conseil, car sitôt qu'il entendit les détails de ces événements il fut à même d'en expliquer la nature « Votre enfant — dit-il — doit sûrement mourir. C'est le mauvais esprit de notre île qui attend et qui veille pour dévorer les esprits des nouveaux trépassés. Puis il s'étendit sur l’étrangeté des façons d'être de l'esprit. Il ne livrait pas généralement ses assauts aussi ouvertement, expliquait-il, mais demeurait assis en silence au sommet de la maison, sous la forme d'un oiseau, tandis qu'à l'intérieur les gens donnaient leurs soins au mourant, et pleuraient le mort, sans penser à aucun péril. Mais quand venait le

jour, et qu'on ouvrait les portes, et que les hommes commençaient à sortir, des traces de sang sur le mur. trahissaient la tragédie.

Voilà la qualité que j'admire dans les légendes Paumotuanes. A Tahiti, le mangeur d'’esprits se déguise, dit-on, de façon beaucoup plus pompeuse, mais combien plus dénuée d'horreur ! Il a été vu sous toutes sortes de formes, indigènes et étrangères ; sous celle d'un météore, affirment les derniers. Mon autorité n’en était pas très sûre. Il était à cheval avec sa femme, vers 2 heures du matin : tous deux étaient presque endormis et les chevaux ne valaient guère mieux. C'était une nuit brillante et calme : et la route, au sommet de la montagne, contournait un « marae » désert (ancien temple Tahitien). Tout à coup, l’apparition passa au-dessus d'eux ; une forme lumineuse; la tête ronde et verdâtre, le corps long, rouge, portant, vers le milieu, un foyer d’un éclat plus rouge encore. Un bourdonnement menaçant accompagna son passage ; il s'envola directement d’un marae à un autre, situé plus bas, au flanc de la montagne. Et ceci, dit mon narrateur, est suggestif. Car pourquoi un simple météore fréquenterait-il les autels des dieux détestés ? Les chevaux, j'ose le dire, furent aussi effrayés que leurs cavaliers. Mais, pour mon compte, je ne suis pas effrayé du tout, pas même agréablement. Donnez-moi plutôt l'oiseau sur le toit de la maison, et les gouttes de sang, le matin, sur le mur.

Mais les morts ne sont pas exclusifs dans leur régime. Ils emportent avec eux dans la tombe, tout particulièrement le goût des Polynésiens pour le poisson, et s'associent de temps à autre aux vivants pour une partie de pêche. Ici encore Rua-a-mariterangi est mon autorité; je sens que cela diminue l'authenticité du fait, mais comme il dresse debout l’image de ce voyant invétéré! Il appartient à l'île misérable de Taenga ; pourtant, la maison de son père était toujours

bien approvisionnée. Rua étant devenu grand, il fut enfin admis à aller à la pêche avec le fortuné parent. Ils ramaient, à la brune dans le lagon, à un endroit peu sûr; et le garçon s’étendit à l'arrière et le père commença à jeter sa ligne à l'avant. On suppose que Rua s'endormit ; et quand il s’éveilla, une figure étrangère : se tenait à côté de son père, et son père ramassait le “poisson à pleines mains. « Qui est cet homme, père ? » demanda Rua. « Ce n’est pas ton affaire », dit le père; et Rua supposa qu'il était venu les rejoindre à la nage. Nuit après nuit, ils s’en allèrent sur le lagon, souvent aux endroits les plus dangereux; nuit après nuit, l'étranger apparaissait soudain à bord et disparaissait de même ; et matin après matin, le canot s’en revenait chargé de poisson. « Mon père a beaucoup de chance », pensait Rua. À la fin, un beau jour, arriva un détachement de bateaux, puis un autre, qu'il fallut traiter ; le père et le fils s'attardèrent plus que de coutume dans le lagon, et avant que le canot fût ramené à terre, il était 4 heures et l'étoile du matin était au ras de l'horizon. Alors l'étranger sembla pris d’une détresse singulière ; se retourna, montrant pour la première fois son visage; c'était celui d’un homme mort depuis longtemps, avec des yeux étincelants ; il fixa l'orient, porta l'extrémité de ses doigts à sa bouche comme quelqu'un de gelé, et articula un son étrange, terrifiant, tenant du sifflement et de la plainte — quelque chose à vous glacer le sang dans les veines; et l'étoile du matin émergeant au même instant de la mer, subitement il disparut.

Alors Rua comprit pourquoi les affaires de son père prospéraient, pourquoi ses poissons pourrissaient dès le matin et pourquoi il en portait toujours quelquesuns au cimetière et les disposait sur les tombes. Mon informateur n'est pas un homme ennemi des superstitions, mais il garde son sang-froid et prend à ces choses un certain intérêt supérieur que je qualifierais volon-

tiers de scientifique. Ce dernier point évoquant pour lui quelque pratique parallèle à Tahiti, il demanda à Rua si les poissons étaient laissés là ou bien rapportés à la maison aprés cette cérémonieuse formalité, 1] semble que le vieux Mariterangi pratiquait les deux méthodes ; parfois se contentant d’une simple oblation en l'honneur de son invisible partenaire ; tantôt laissant honnétement le poisson pourrir sur la tombe. I] est certain que nous avons en Europe des histoires d’un caractére semblable ; et le « varna ino » ou « aitu 0 le vao » polynésien est le proche parent du vampire de Transylvanie, Voici un conte où la parenté apparaît fortement marquée. Dans l’atoll de Penrhyn, encore en partie sauvage, un certain chef fut pendant longtemps la terreur salutaire des naturels. 11] mourut; il fut enterré; et ses anciens voisins avaient à peine eu le temps de goûter les délices de la liberté quand son esprit commença d’apparaître aux environs du village. La peur s'empara d'eux tous; les hommes les plus notables et les sorciers s’assemblérent en concile; et avec l'approbation du missionnaire de Raratongan qui avait aussi peur que les autres, et en présence de plusieurs blancs — mon ami, Mr. Ben Hird en était — L tombe fut creusée de nouveau, jusqu’2 ce que l'eau apparût, et le corps enterré de nouveau, la face tournée contre terre. Les paris de suicide encore récents en Angleterre, et la décapitation des vampires dans l'est de l’Europe, forment à ce récit des pendants assez exacts.

À Samoa, seuls les esprits des morts, privés de sépulture, sément l’'épouvante, Au cours de 12 dernière guerre, beaucoup tombérent dans la brousse; leurs corps, parfois décapités, furent ramassés par des pasteurs du pays et ensevelis; mais ceci (je ne sais pas pourquoi) était insuffisant et leurs esprits continuaient de s'attarder sur le théâtre de mort, Quand la paix revint, une scène singulière se déroula en beaucoup

d'endroits, et surtout, autour des gorges profondes de Lotoanuu, où la lutte avait été longtemps concentrée et les pertes sévères. Des femmes, parentes des défunts, s’en vinrent, portant une natte ou un drap, guidées par les. survivants du combat. Le champ de mort fut sérieusement repéré ; le drap déployé sur le sol; et les femmes, agitées d'une pieuse inquiétude, s’assirent autour et veillèrent dessus. Si quelque chose vivante tombait dessus, deux fois elle était balayée; à la troisième fois, on savait que c'était l'esprit du mort, le drap était replié sur lui, on le remportait à la maison, et on l’enterrait à côté du corps; et l’aitu était en repos. Il est hors de doute que le rite était inspiré par une véritable piété; le repos de l’âme était son but; son motif, une respectueuse affection. Le roi actuel, c’est vrai, nie toute influence du dangereux aitu ; les âmes des morts sans sépulture, dit-il, n'errent que dans les limbes, ne pouvant pénétrer dans le propre royaume des morts, malheureux, nullement malfaisants. Et cette opinion, sévèrement classique, représente évidemment le point de vue des gens éclairés, tandis que la fuite de mon Lafaele témoigne des terreurs grossières des ignorants.

Cette croyance en la puissance d'exorcisme des rites funéraires explique peut-être le fait, autrement stupéfiant, — qu'aucun Polynésien ne semble partager le moins du monde notre horreur d'Européen pour les ossements humains et les momies. Ils font des premiers leurs plus chers ornements; ils les conservent dans des maisons ou des caves mortuaires; et les gardiens des sépulcres royaux habitent avec leurs enfants parmi les ossements des générations. La momie éveille aussi peu de frayeur, même chez ceux qui la mettent en état. Sur la côte extrême des Marquises, elle était faite par la famille, avec des onctions continuelles, et exposée au soleil; dans lès Carolines, dans l'extrême ouest, elle est mise à sécher

dans l’âtre familial. La coutume de couper les têtes subsiste toujours, autour même de ma propre maison, à Samoa. Et il n’y a pas plus de dix ans, dans les Gilbert, la veuve devait déterrer, nettoyer, polir et porter ensuite, nuit et jour, avec elle, la tête de son mari défunt. Dans ce cas, le fait de nettoyer et de faire sécher devait suffire pleinement à exorciser l’aitu.

Mais la croyance Paumotuane est plus obscure. Ici l’homme est bien et dûment enterré. Il est dûment veillé et en dépit des veilles, son esprit s'échappe. Par le fait, le but des veilles n’est pas de prévenir ses vagabondages, mais seulement d'amollir, par des attentions polies, la malignité invétérée des trépassés. La négligence, croit-on, peut l’irriter et provoquer ses visites, mais les vieillards, et les faibles quelquefois, courent les risques et restent chez eux. Remarquez que ce sont les parents et les meilleurs amis du défunt qui conjurent sa faveur par leurs veillées nocturnes. Et même cette vigile d'apaisement est tenue pour périlleuse, sauf en compagnie, et on me signala un jeune garçon à Rotoava, parce qu'il avait veillé seul auprès de son propre père — ni les liens avec le mort, ni même la bonté passée de son caractère n'ont d'effet sur ces suites. .

Un ancien Résident mort à Fakarava d’un coup de soleil était adoré pendant sa vie et a laissé un souvenir toujours cher; n'empêche que son esprit parcourait l'île en y semant la terreur, et les environs du Gouvernement étaient encore évités, à l'approche de la nuit. Nous pouvons résumer ainsi cette doctrine réconfortante : Tous les hommes deviennent des vampires et le vampire n'épargne personne.

Et ici, nous nous trouvons face à face avec une contradiction intéressante, car les esprits siffleurs ont éminemment l'esprit de clan; j'ai cru comprendre qu'ils n'attendent et n'éclairent que des parents à eux, et que le médium est toujours de la famille de l'esprit

invoqué. Ainsi donc, nous trouvons les liens de. la famille, d'un côté, tranchés à l'heure de la mort; de l’autre, toujours secourables.

Dans le récit tahitien, l'âme de l'enfant était ana pée de feuilles. Les esprits des morts récents sont un régal. Quand ils ont été massacrés, la maison est tachée de sang. Le pêcheur mort de Rua était décomposé ; tel — et de quelle horrible manière ! — était son démon sylvestre. L'esprit est, dans ces cas, une chose matérielle; et c'est par les signes matériels de la corruption qu'il se distingue de l’homme vivant.Cette opinion très répandue ajoute une terreur grossière aux plus affreux récits polynésiens et défigure parfois les plus captivants, grâce à une touche pénible et incongrue. Je vais en donner deux exemples, pris dans des endroits suffisamment éloignés l’un de l’autre, l’un à Tahiti, l’autre à Samoa. S |

Et d’abord, à Tahiti. Un homme s’en alla rendre visite. au mari de sa sœur, laquelle était morte peu auparavant. De son vivant, sa sœur avait été une des élégantes de l’île et se promenait toujours couronnée de fleurs. Au milieu de la nuit, le frère se réveilla et eut conscience d’un parfum céleste répandu dans la maison obscure. La lampe avait dû s’éteindre, car jamais un Tahitien ne dormirait sans lumière. Un moment, il demeura surpris et charmé ; puis, il appela les autres. « Ne sentez-vous pas une odeur de fleurs ? » demandat-il. « Oh! — dit son beau-frère — nous en avons l'habitude ici. » Au matin, les deux hommes se promenaient ensemble, et le veuf confessa que sa femme morte hantait continuellement la maison, et que même, il l'avait vue. Elle était faite, habillée et couronnée de fleurs comme en son vivant ; seulement elle se mouvait à quelques centimètres au-dessus de terre, d'une démarche aisée et rapide, et glissait à sec audessus de la rivière. Mais, j'arrive à mon but : elle apparaissait toujours vue de dos; et ces deux beaux-

frères, discutant la chose, en conclurent que c'était pour dissimuler les premiers signes de la corruption. .

Voici, maintenant, l’histoire des Samoa. Je la dois à l’amabilité du D' F. Orro Sierichs, dont je guette avec un intérêt très grand la collection d'histoires populaires. Un homme de Manu’a avait deux femmes et pas d'héritier. Il alla à Savaii, en épousa une troisième et fut plus heureux. Quand sa femme fut près de son terme, il se souvint qu'il était dans une île étrangère comme un pauvre homme ; et que, lorsque son enfant naîtrait, il aurait l'humiliation de ne pas recevoir de présents. En vain son épouse chercha à l'en dissuader. Il retourna chez son père, à Manu'a, cherchant du secours ; et, avec ce qu'il put obtenir, il s'en alla dans la nuit pour s'embarquer. Ses femmes avaient entendu parler de sa venue; elles furent indignées qu'il ne fût pas resté auprès d'elles; et le guettant sur la plage, près du canot, elles l’'égorgèrent. Pendant ce temps, la troisième épouse était couchée à Savaii et dormait, son baby était né et dormait à ses côtés ; et elle fut éveillée par l'esprit de son mari : « Levez-vous », disait-il, « mon père est malade à Manu’a, et nous devons aller le voir. » — « C'est bien », dit-elle, « prenez l'enfant tandis que je prendrai sa natte. » — « Je ne puis porter l'enfant », dit l'esprit, « je suis trop glacé par la mer. » Quand ils furent arrivés à bord du canot, la femme sentit une odeur de pourriture. « Qu'est-cela ? » ditelle. « Qu’avez-vous dans le canot qui répand cette odeur ? » — « C'est le vent de terre qui souffle des montagnes où il y a sans doute quelque bête crevée. » Il faisait encore nuit quand ils atteignirent Manu'a — la plus rapide traversée connue — et comme ils pénétraient dans le récif, ils virent des feux de mauvais augure s'élever du village. De nouveau elle lui demanda de porter l'enfant. Mais plus n'était besoin de dissimuler. « Je ne puis porter votre enfant, dit-il, car

je suis mort, et les feux que: vous apercevez brülent pour mes funérailles. »

Les curieux peuvent apprendre dans le livre du D' Sierichs la suite inattendue de cette histoire. En voici assez pour mon but. Quoique l’homme fût mort tout récemment, l'esprit était déjà en pourriture, comme si la putréfaction était la marque et l'essence d'un esprit. La veillée sur la tombe Paumotuane ne s'étend pas au-delà de deux semaines, et cette période, me dit-on, est celle qu'ils croient nécessaire à la décomposition du corps. L'esprit portant toujours les marques de la flétrissure, — le danger semblant cesser avec la complète dissolution, — voilà. une matière tentante pour les théoriciens. Mais qu'ils ne se trompeñt pas. La dame aux fleurs était morte depuis longtemps, et son esprit portait encore les stigmates de ce qui est périssable. Le Résident était enterré depuis plus de quinze jours, et son vampire n'avait pas encore cessé ses rondes.

On n'en finirait pas si l'on voulait raconter toutes les phases que traversent les morts, depuis la légende lugubre de Mangaia, où les divinités infernales subtilisent et détruisent toutes les âmes, jusqu'aux différents limbes sous-marins ou aériens, où les morts festoient ou errent pleins de langueur, ou reprennent les occupations de leur vie terrestre. Voici une histoire singulière en elle-même et bien connue à Tahiti, qui a cet intérêt d’être postérieure au Christianisme, et date, en réalité, d'il y a peu d'années. Une princesse de la maison régnante mourut ; elle fut transportée dans l’île voisine de Raiatea ; tomba là sous l'empire d'un esprit, qui la condamna à escalader les cocotiers toute la journée et à lui apporter les noix ; elle fut trouvée, quelque temps après, réduite à cette misérable servitude, par un second esprit, celui-ci, de sa propre famille ; et grâce à lui, à force de lamentations, reconduite à Tahiti, où elle retrouva son corps toujours veillé, mais déjà déformé

par les approches de la corruption. Le côté amusant de l’histoire est qu’à la vue de ce tabernacle déshonoré, la princesse pria qu'on la laissât demeurer parmi les morts. Mais il était trop tard, et son esprit ayant été replacé dans son enveloppe, la famille stupéfaite vit je corps se mouvoir de nouveau.

Les peines infligées, dignes du Purgatoire, l'esprit parent, si secourabile, et l'horreur de la princesse à la vue de son corps flétri, ce sont là autant de points dignes d’être remarqués.

La vérité est que les récits ne sont pas très précis en eux-mêmes, et ils sont encore obscurcis pour l'étranger par l'ambiguïté de la langue. Fantômes, vampires, esprits et dieux, tout est confondu. Et pourtant, je crois discerner que (à quelques exceptions près) ceux que nous regardions comme des dieux étaient moins malfaisants. Dans certains coins de Samoa, des esprits rôdent et commettent des meurtres en permanence ; mais je n'ai pas vu qu'on craignit, ou du moins, pas d’une crainte pareille, ces dieux légitimes d’'Upolu et de Savaii, dont les guerres et les parties de cricket révolutionnèrent dernièrement la société. L'esprit d’Anaa qui dévore les âmes est, bien certainement un hôte redoutable; mais les dieux supérieurs, même de l'archipel, semblent plutôt secourables. Mahinui — dont notre forçat-catéchiste tenait son nom — l'esprit de ia mer, comm: un Protée condamné à des avatars sans fin, venait au secours des naufragés et les portait à terre sous la forme d’une raie. La même divinité transportait les prêtres d'ile en île à travers l'archipel, et en ce siècle même, on a vu des personnes qu'il aidait à voler. La divinité tutélaire de chaque ile est également secourable et revêt une forme de nuage particulier pour annoncer à l'horizon la venue d'un navire.

Pour quelqu'un qui se représente ces atolls, si étroits, si stériles, si resserrés par la mer, il semble qu'il y ait là une population de fantômes vraiment superflue. Et

pourtant, il y en a encore d'autres. Dans les divers étangs et les mares saumâtres, des femmes admirables, aux longs cheveux roux, apparaissent et se baignent. Mais (timides comme des souris), au moindre bruit de pas sur le corail, elles replongent de nouveau pour toujours, Elles passent pour des personnes bien portantes et inoffensives, habitantes d'un monde souterrain; la même légende a cours à Tahiti, où elles ont aussi des cheveux rouges. On les nomme à Tahiti Tetea ; aux Paumotu, Mokurea.

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