‹ Dans les mers du SudChapitre 42 sur 68 · Cadavre · texte numérisé non relu

Cadavre

les maisons à la tombée de la nuit, coupé les moustiquaires et massacré des familles entières. C'était la main de fer; c'était Nakaeia redux. Il vint, convoqué par le gouvernement tributaire de la Petite Makin; il fut installé, se montra une marionnette timorée, volant pesant que se renvoyaient les orateurs, et le lecteur a vu ce qui restait de lui, dans sa maison d'été, sous le nom de Tebureimoa.

Le changement de caractère de l’homme fut commenté sur toute l’île et expliqué de diverses façons par l’'opium et le Christianisme. À mon sens, il n'y avait aucun changement, mais bien une constance extrême. Mr. Corpse avait peur de son frère ; le Roi Tebureimoa a peur des Vieux-Hommes. La terreur du premier l'excitait à des actes de désespoir; la terreur des seconds le rend incapable du moindre acte d'autorité. Il joua le rôle de héros, dans le passé en suivant la voie de la moindre résistance, et massacrant les autres pour se défendre lui-même; aujourd’hui, vieilli et alourdi, converti, lecteur assidu de la Bible, peut-être pénitent, conscient au moins des haines accumulées contre lui, et la mémoire chargée d'images de violences et de sang, il capitule devant les Vieux-Hommes, s’enivre d'opium et demeure assis au milieu de ses gardes dans une attente terrifiée. La même couardise qui mit dans ses mains le couteau de l'assassin le dépouille du sceptre de Roi.

Une histoire qu'on ma contée, un incident insignifiant dont j'ai fait l'observation, le dépeigrent sous ses deux aspects. Un chef de la Petite Makin demanda, en une heure de légèreté : « Qui est Kaeia ? » Un oiseau emporta ces paroles et Nakaeia remit la chose entre les mains d'un comité de trois personnes. Mr. Corpse était président ; le second commissionnaire était mort avant mon arrivée ; le troisième était vivant, vert encore, et d'apparence si vénérable, que nous le surnommâmes Abou-ben-Adhem. Mr. Corpse fut pris d’un scrupule ;

l'homme de Petite Makin était son frère d'adoption: dans un tel cas, ce n'était pas déjà très délicat de paraître, et porter le coup (ce qu'on paraissait bien attendre de lui), serait pire qu'étrange. « Je porterai le coup », dit le vénérable Abou ; et Mr. Corpse (sûrement avec un soupir) accepte le compromis. La victime fut attirée dans la brousse: on lui fit porter une bûche et, comme il levait les bras, Abou lui ouvrit le ventre d'un seul coup. Justice étant faite ainsi, la commission, saisie d'une terreur puérile, prit la fuite. Mais leur victime les rappela auprès d'elle. « Vous n'avez pas besoin de vous sauvez:à présent », — leur dit-elle — « vous avez fait de moi ce que voici ; restez. » L'homme mit environ vingt minutes à mourir et pendant tout ce temps ses meurtriers restèrent assis autour de lui : une vraie scène pour Shakespeare. Toutes les phases d'une mort violente, le sang, la voix éteinte, les traits décomposés, les couleurs fanées, sont à jamais présentes à la mémoire de Mr. Corpse, et depuis qu'il les a étudiées sur le frère qu'il a trahi, il a quelques raisons de: réfléchir sur les possibilités constantes de trahison. Je n'ai jamais été aussi sûr de quelque chose que de la qualité tragique des pensées du Roi, et pourtant, je n'avais saisi qu'un seul de ses acpects, à l'improviste. Je fus une fois chargé d’un message pour lui. C'était encore une fois l'heure de la-sieste ; mais nous rencontrâmes des flâneurs qui nous dirigèrent vers une maison fermée, sise sur la berge du canal, où Tebureimoa se trouvait, sans gardes. Nous entrâmes sans cérémonies, étant un peu pressés. Il était couché par terre, sur un lit de nattes, lisant avec componction sa: Bible des Iles Gilbert. A notre entrée inopinée, le pesant personnage se souleva à demi, laissant la Bible glisser sur le sol, nous fixa un moment avec des yeux blancs et, ayant reconnu ses visiteurs, retomba de nouveau sur ses nattes. Ainsi Eglon regarda Ehud.

La justice de ces faits est étrange, et étrangement

juste : Nakaeia, l’auteur de ce qu'on sait, mourut en paix, discourant sur le métier de roi; et son associé souffre la mort chaque jour par suite de sa complicité forcée. Ce n’est pas la nature, mais la conformité des actions des hommes avec les circonstances qui les damne ou les sauve; et, dès le début, Tebureimoa se trouva dans une situation pour laquelle il n’était pas fait. Chez lui, dans une rue tranquille de village, il avait été un bon charpentier, et même à présent, tout endiablé qu'il est, il montre quelques vertus privées. Il n'a pas de terres mais seulement la jouissance de quelques-unes qui sont hypothéquées. Il ne peut s’enrichir à l’ancienne manière par des mariages. L'épargne est le principal pilier de son avenir; il le sait et la pratique. Onze négociants étrangers lui payent une patente de cent dollars; deux mille sujets environ payent un impôt à raison d’un dollar par homme, un demi-dollar par femme et un shilling par enfant : allouant pour l'échange un total d'environ trois cents pounds par an. Il était depuis quelque neuf mois sur le trône : il avait acheté à sa femme une robe de soie et un chapeau, choses inconnues jusqu'alors, et pour luimême un uniforme de trois cents doilars; il avait fait agrandir la photographie de son frère à San Francisco, moyennant deux cent cinquante dollars ; il avait fortement réduit la somme des dettes de ce frère et avait encore quelques souverains dans sa poche. Frère affectionné, bon économiste, il était en plus un habile charpentier et travaillait, au besoin, à la boiserie du palais. Rien d'étonnant à ce que Mr. Corpse eût des vertus ; que Tebureimoa s’accordât un divertissement me remplit de surprise.

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