‹ Dans les mers du SudChapitre 6 sur 68 · MAISON AMOUR · texte numérisé non relu

MAISON AMOUR

Tahiti ses ve Fare Aroha Nouvelle-Zélande .. Whare

; SAMOA eme Fale Talofa Manihiki #46 Fale - Aloha HAWAII ee Hale Aloha Marquises": ..:::. Hale Kaoha

L'élision de la consonne médiane, si particulière au mot marquisan, n'est pas moins commune en pays gaélique et dans la basse Ecosse. Et chose plus étrange encore, cette consonnance dominante de la langue

1. Là où ce mot est employé comme salutation, je lui donne cette forme.

polynésienne, cette abréviation marquée d’une apostrophe qui est souvent, ou toujours la pierre tombale d'une consonne défunte, se remarque encore en Ecosse à l'heure qu'il est. Quand un Ecossais prononce « Water » —« better » — ou « bottle » : wa’er, be’er ou bo'’le, le son est exactement celui que nous retrouvons en Polynésie. Et à mon sens, nous pouvons aller plus loin et dire que, si une telle population pouvait être isolée et que cette prononciation défectueuse devint une règle, cela pourrait expliquer le premier degré de la transition du T au K qui est le vice des langues polynésiennes. Néanmoins, la tendance des Marquisans est de mener contre les consonnes, ou tout au moins contre la lettre L, pourtant si usuelle, une vraie guerre d’extermination. Un hiatus est désagréable à toute oreille polynésienne; et l'oreille de l'étranger même s'habitue vite à ces lacunes barbares; mais chez les Marquisans seuls, vous trouverez des noms comme : Haaïi ou Paaaeua, dont chaque voyelle doit être prononcée séparément.

Ces points de rapprochement entre un peuple des mers du Sud et quelques-uns de mes compatriotes obsédaient mon esprit quand j'étais aux îles; et, non seulement ils m'inclinaient à considérer mes nouvelles connaissances avec bienveillance, mais ils modifiaient sans cesse mon jugement. Un Anglais civilisé arrive aujourd'hui chez les Marquisans, et il est stupéfait de trouver des hommes tatoués! Des Italiens policés vinrent en Angleterre il n'y a pas longtemps et trouvèrent nos pères fardés au pastel; et lorsque je leur rendis visite, étant encore un petit garçon, je me divertis extrêmement de trouver l'Italie encore si arriérée : ce qui prouve combien les prééminences de races sont incertaines et soumises aux caprices du jour et de l'heure. Ainsi je découvrais des moyens decommunication que je recommande aux voyageurs. Quand je désirais connaître un détail touchant les coutumes des

sauvages ou leurs superstitions, je me reportais à l’histoire de mes pères et amorçais ce que je désirais savoir par quelque trait de barbarie analogue : Michaël Scott, la tête de Lord Derwent-Water, la seconde-vue ; la Water-Kelpie, se sont révélés ainsi des amorces toutes-puissantes; la tête du taureau noir de Stirling me valut la légende de « Rahero » et ce que je savais des Cluny Macphersons ou des Appin Stewarts me permit de connaître et m'aida à comprendre les Tevas de Tahiti.

Dès lors, l’indigène sentit son embarras se dissiper, ses instincts de parenté s'éveillèrent et ses lèvres se. descellèrent. C'est cet instinct de la parenté que le voyageur doit exciter et partager ; sinon, il fera mieux de rester chez lui. La seule présence d'un « Cockney » gouailleur suffit pour jeter, sur toute une assemblée, un voile de tristesse.

Le village d'Anaho est situé sur une bande de terre basse, étendue entre la partie occidentale du rivage et le pied des montagnes qui le dominent. Un bouquet de palmiers balançant à perpétuité ses grands éventails verts, le jonche de ses branches mortes, — comme pour un triomphe — et l’abrite, — comme un berceau. Une route court d'un bout à l’autre du couvert entre des lits de fleurs, qui tiennent lieu, pour toute la communauté, de boutique de modiste; et, çà et là, dans le doux crépuscule, dans l'air saturé de parfums innombrables, encore à la portée du bruit persistant du ressac contre les récifs, se dressent, assez disséminées, les maisons indigènes. Nous avons vu le même mot, dans presque toutes les langues polynésiennes, désigner, avec à peine une ombre de différence, la demeure de l’homme. Mais, bien que le mot soit le même, la structure elle-même varie continuellement ; et les Marquisans qui sont parmi les insulaires, les plus arriérés et les plus barbares, sont pourtant les plus commodément logés. Ni les huttes en herbe de Hawaï, ni les

maisons en cages d'oiseaux de Tahiti, ni le hangär ouvert aux persiennes décrépites des courtois Samoans, ne peuvent être comparés aux paepae-hae ou maisons plates-formes des Marquisans. Le paepae est une terrasse oblongue, construite sans ciment en pierres volcaniques noires, de vingt à cinquante pieds de long, élevée de quatre à huit pieds au-dessus du sol, et à laquelle on accède par un large escalier. Derrière celui-ci, et venant à peu près à moitié de sa largeur, la façade ajourée de la maison se déploie comme une galerie couverte; l’intérieur est parfois propre et presque élégant dans sa nudité; l'espace réservé aux heures de sommeil, divisé par une longue cloison ; tantôt vous y verrez une étoffe éclatante suspendue à un clou, et, seuls indices de civilisation, une lampe et une machine à coudre de White. A l'extérieur, à une extrémité de la terrasse brüle, sous son appentis, le feu de la cuisine ; à l’autre bout, en général, se trouve un enclos à cochons; l'espace restant sert pour la sieste du soir et de salle de festin al-fresco pour les habitants. Dans certaines maisons, l'eau est amenée de la montagne dans des conduits de bambou perforés pour la garder fraiche.

Hanté par mes réminiscences d’Ecosse, je demeurai saisi en évoquant la saleté repoussante des huttes de tourbe et de pierre dans lesquellés j'avais reçu l'hospitalité aux Hébrides et dans les îles du Nord. Deux choses, je crois, peuvent expliquer ce contraste. En Ecosse, le bois est rare, et avec des matières aussi grossières que la tourbe et la pierre, tout espoir de propreté est à jamais banni. Et puis, l'Ecosse est froide. Le gîte et le foyer sont des nécessités si pressantes que l’homme ne cherche pas au-delà. Ii est dehors tout le jour, le ventre creux, ou peu s'en faut, et la nuit venue, . quand il a dit : « Aha! » il fait chaud ici! son appétit est satisfait, ou bien, s’il lui faut quelque chose, c'est quelque chose de plus haut ; une subtile école de poésie et de chant est sortie de ces huttes grossières, et un air

comme « Lochaber no more », est une preuve de raffinement plus évidente et plus impérissable qu'un palais.

Autour de ces maisons plates-formes, gravite un peuple considérable de parents et de subordonnés.

A l'heure du crépuscule, lorsque le feu pétille, quand l'odeur du fruit à pain grillé emplit l'air, et que la lueur de la lampe filtre déjà à travers les piliers de la maison, vous pouvez les voir silencieusement assemblés autour du repas, hommes, femmes et enfants, tandis que les chiens et les porcs gambadent de compagnie sur l'escalier de la terrasse, battant l'air de leurs queues rivales.

Les étrangers amenés par le navire furent bientôt également bienvenus : invités à tremper leurs doigts dans l'écuelle de bois, à boire les noix de coco, à tirer leur bouffée de la pipe commune, et à entendre et soutenir des débats ardus sur les méfaits des Français, le canal de Panama, ou la position géographique de San Francisco et de New Yo’ko. — Dans un hameau d'Ecosse, hors d'atteinte d'aucun touriste, j'ai reçu la même hospitalité simple et digne.

J'ai mentionné deux faits : la conduite déplorable de nos premiers visiteurs et le cas de la dame qui se frotta sur les coussins — qui pourraient donner une idée très fausse des manières marquisanes. La grande majorité des Polynésiens a de très bonnes façons; mais le Marquisan est très particulier : à la fois agaçant et séduisant, sauvage, timide et raffiné. Si vous lui faites un présent, il affecte de l'oublier et il faut le lui offrir de nouveau au moment du départ : une charmante formalité, que je n'ai rencontrée nulle part ailleurs. La moindre allusion vous délivrera de sa société tant il a, à la fois, de modestie et de fierté farouches, alors que la plupart des insulaires, plus aimables, mais grossiers, s'agrippent comme des mouches autour de l'étranger qui ne peut plus s'en débarrasser. Le Marquisan

n'oublie jamais ni un manque d'égards ni une injure. Je causais un jour, sur le bord de la route, avec mon ami Hoka lorsque je vis soudain ses yeux lancer des éclairs et sa taille se redresser dans un mouvement de défi. Un cavalier blanc descendait la montagne et, en passant, tandis qu'il s’arrêtait pour échanger des salutations avec moi, Hoka restait là, les yeux étincelants, hérissé comme un coq de combat! C'était un Corse qui, des années auparavant, l'avait appelé « cochon sauvage » — « coçon chauvage » —commeil disait! Avec des gens si délicats et si chatouilleux, il fallait s'attendre à plus d’une bévue de la part de notre équipage de blancs-becs. Ainsi, au cours d’une de ses visites, Hoka tomba dans un silence significatif et, peu après, quitta le bateau avec des formalités glaciales. Quand j'eus reconquis ses faveurs, il m'expliqua, d'une manière adroite et piquante, en quoi je l'avais offensé : je lui avais demandé de nous vendre des noix de coco, et à son point de vue, les denrées alimentaires étaient des choses qu'un gentleman ne doit pas vendre, mais donner, au moins à un ami. Une autre fois, j'offrais à l'équipage une collation de chocolat et de biscuits; j'avais péché — je n'ai jamais pu savoir comment — sur quelque point d’'étiquette; et bien que je fusse remercié, assez sèchement d’ailleurs, mes présents furent laissés sur le rivage. Mais notre maladresse la plus grave fut un manque d'égards dont nous nous rendimes coupables vis-à-vis de Toma, le père d’adoption de Hoka, et, à ses propres yeux, le chef légitime d'Anaho. Premièrement, nous n’allâmes pas lui rendre visite comme peut-être nous aurions dû le faire, dans sa jolie maison neuve à l’européénne, seule de son genre dans tout le village. Deuxièmement, quand nous vinmes à terre pour rendre visite à son rival Taipi- Kikino, c'est Toma que nous rencontrâmes au bord du rivage : un magnifique type d'homme, et magnifiquement tatoué; et c'est à lui que nous demandâmes :

« Où est le chef ? »— « Quel-chef ? » s'écria Toma, et il tourna le dos aux blasphémateurs. Il ne nous pardonna jamais. Hoka venait journellement parmi nous, mais seul, je crois, de toute la contrée, ni Toma ni sa femme ne mirent jamais les pieds à bord du Casco. Et ce que la résistance à pareille tentation devait leur coûter, il est difficile à un Européen de l'apprécier ! La cité volante de Laputa fixée pour une quinzaine dans Saint James Park n'offre qu'une pâle image de l'attraction qu'offrait le Casco, ancré devant Anaho; car l'habitant de Londres jouit d’une certaine variété dans ses plaisirs, tandis que le Marquisan s’achemine vers la tombe à travers une suite de jours d'une implacable uniformité.

La veille du jour fixé pour notre départ, une délégation vint à bord, dans l'après-midi, pour nous porter les adieux des insulaires. Elle était composée de neuf de nos meilleurs amis, chargés de présents et vêtus comme pour une fête. Hoka, le premier entre les chanteurs et les. danseurs, le plus parfait dandy d'Anaho et le plus beau garçon du monde; insolent, fastueux, théâtral, léger comme une plume et fort comme un bœuf — devenu à cette heure méconnaissable, tandis qu'il était assis là, silencieux et courbé, les traits plombés et affaissés. C'était quelque chose d'étrange de voir ce garçon si profondément affecté ; plus étrange encore de reconnaître dans son dernier présent une des curiosités que nous avions refusées le premier jour, et de reconnaître dans notre ami, si brillamment accoutré et si sincèrement bouleversé par notre départ, l’un de ceux qui, alors, à moitié nus, nous avaient assaillis et insultés lors de notre arrivée ; plus étrange que tout peut-être, de reconnaitre dans ce manche d'éventail sculpté, dernière de ces curiosités du premier jour dont les propriétaires nous comblaient à présent, — leur marchandise la plus précieuse, pour laquelle ils s'étaient efforcés de nous exploiter tant que nous étions des étrangers pour eux, et qu'ils nous

donnaient pour rien à présent que nous étions devenus des amis.

Cette dernière visite ne fut pas longue. L'un après l’autre, ils nous serrèrent la main, redescendirent dans leurs canots, et Hoka tourna de suite le dos au bateau, de sorte que nous ne vimes plus son visage. Taïpi, au contraire, restait debout, nous faisant face, avec des gestes d'adieu pleins de grâce; et quand le capitaine Otis abaissa le pavillon, toute la bande nous salua à coups de chapeaux. Ce furent leurs adieux; notre séjour à Anaho était un incident clos, et bien que le Casco demeurât au mouillage encore près de quarante heures, aucun d'eux ne revint à bord, et je crois même qu'ils évitaient de se montrer sur le rivage. Cette réserve et cette dignité sont le trait le plus fin du caractère marquisan.

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