CHAPITRE IV
Les grandes mines de Deadwood. — Ce que coûte l’absence de gendarmes. — Calcdonia. — Une soirée à Deadwood. — Les Jésuites en Amérique.
Nos affaires terminées, nous rentrons à l’hôtel en flânant. Deadwood a vraiment bon air. Les boutiques sont grandes, bien fournies; les clients ne manquent pas, même à celte heure matinale, à en juger par les groupes de chevaux tout sellés qui stationnent devant les varangues. Dans les saloons il y a foule. M... me fait remarquer combien tous ces gens se ressemblent. Même barbe longue et mal peignée, des chemises de laine et des pantalons qui suffiraient pour composer un musée de minéralogie, car on pourrait retrouver dans leurs plis des échantillons de crotte venant de toutes les mines du voisinage. Tous ces hommes ont l'air fatigué et vieux avant l’âge; leurs grands corps maigres flottent dans leurs vêtements. À les voir avaler silencieusement d’un geste automatique leurs verres de wisky, on devine de longues nuits passées dans la prairie sous la pluie ou au fond d'une mine humide, la nourriture insuffisante et, comme conséquence, les estomacs délabrés et l'ivrognerie périodique pendant les séjours dans les lieux habités.
Le propriétaire de Wentworth house, M. Cornell, se met en quatre pour nous être agréable. Son hôtel a
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déjà brülé une fois et a failli dernièrement être emporté par les eaux; mais il paraît se soucier peu ‘de ces minimes incidents, et nous recommande surtout de parler de son hôtel à nos amis de Paris. Voilà la commission faite.
Vers dix heures, nous allons au livery-stable chercher nos chevaux pour visiter les mines. Nous y sommes rejoints par M. Dickerman, un jeune ingénieur qui, avec une bonne grâce parfaile, a voulu nous faire les honneurs du pays où il habite avec sa famille depuis deux ans.
Nous nous mettons en route en longeant la rivière. C'est le Deadwood creek que nous avons traversé cette nuit sur une passerelle. Les montagnes dénudées de leurs forêts ne conservent plus les eaux de pluie; aussi cette petite rivière, dont le débit était autrefois presque uniforme, devient maintenant un vrai torrent dès qu'il tombe une averse un peu forte. C'est ce qui est arrivé il y a trois ou quatre semaines; elle en a profité pour culbuter tout un quartier de Deadwood que nous traversons. J'admire de nouveau l'incroyable habileté des charpentiers américains. Toutes ces maisons, faites uniquement en planches et en madriers de sapin, sans un clou, sont tellement bien ajustées, les écarts sont tellement solides, que, renversées sur le côté, elles demeurent absolument intactes; et je ne parle pas de toutes petites baraques, je parle de maisons ayant un élage et une donzaine de mètres de façade.
Nous traversons successivement {rois villages, Gay Ville, Central City et Lead City. Ce sont des rassemblements de maisons groupées autour des quatre principales mines : Homestake, Deadwood terra, de Smet et Highland. Nous allons tout de suite à la premitre,
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DANS LES MONTAGNES ROCHEUSES. 129 qui est à la fois la plus éloignée et la plus importante.
M. Gregg, le superintendant, nous accueille à merveille. Après avoir fait mettre nos chevaux dans une écurie Ce la Compagnie, il nous emmène dans son bureau pour nous montrer les plans de sa mine, ou plutôt de ses mines, car c'est maintenant lui qui dirige les quatre grandes mines. Primitivement il était seulement l'ingénieur de Homestake; mais depuis, un arrangement étant intervenu entre les différents conseils d'administration, il a pris la direction des autres, bien que les Compagnies restent tout à fait distinctes. C'est encore là une combinaison qui aurait peu de chance de réussir chez nous. Mais dans ce pays, dans la vie militaire comme dans la vie industrielle, les étatsmajors sont réduits à leur plus simple expression : ce qui a de très-bons côtés avec quelques inconvénients. Hier, à Galena, je m'étonnais déjà en voyant M. KR... chargé à lui tout seul de la direction des travaux, des analyses, de la comptabilité et de la paye. Ici, dans une mine en pleine activité, comportant un immense malériel et un personnel de six cents ouvriers, l'administration se compose seulement de deux personnes, M. Gregg et un secrétaire dessinateur.
. La mine de Homestake, découverte en 1876 par deux frères, d'origine française, nommés Emmanuel, fut vendue par eux quarante-cinq mille dollars à des spéculateurs qui la revendirent à des capitalistes californiens moyennant la somme de cent vingt mille dollars. Ceux-ci formèrent immédiatement une Compagnie qui émit cent mille actions sur chacune desquelles on appela un capital inférieur à deux dollars. En réalité, tant en dépenses de prémière installation
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qu'en perfectionnements de tous genres, on a dépassé cinq cent mille dollars; mais les premiers bénéfices ont été employés à rembourser partiellement les avances faites; le capital à rétribuer ne s'élève pas à deux cent mille dollars.
Au moment où j'écris ces lignes, la Compagnie a distribué cinquante-deux dividendes mensuels s'élevant à trois cent quarante mille dollars. Les premiers étaient de trente sous par mois; depuis un an, ils s'élèvent à quarante sous. Tout fait supposer que le rendement sera encore augmenté. Il y a pour cela trois raisons. Les méthodes d'extraction se perfectionnent constamment; depuis l'année dernière on a réalisé une économie de 30 pour 100 dans le prix de revient de la tonne de quartz broyé. Les salaires, dont la moyenne est maintenant de quatre dollars par jour, ont une tendance marquée à diminuer, par suite de l'augmentation de la population ; enfin, quand le chemin de fer arrivera à Deadwood, les dépenses de transport diminueront encore dans une grande proportion. Quant à l'approvisionnement de quartz, on en a encore pour une douzaine d'années au bas mot.
Tous ces renseignemenis nous sont donnés trèsobligeamment par M. Gregg. Ils sont d'autant plus intéressants que les Compagnies en sont généralement très-sobres, du moins celles qui font de bonnes affaires. Je ne m'explique pas très-bien ce fait, mais je le constate. Nous demandons si un rapport annuel n'est pas communiqué aux actionnaires; on nous répond que non. Du reste, on s'explique que des actionnaires auxquels un simple télégramme annonce chaque mois un dividende de quarante sous pour une action de
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Je comprends aussi que les nombreux soucis de ce bon M. Gregg ne lui laissent pas l'esprit suffisamment libre pour ciseler la prose de ses rapports. Pendant que nous examinons les plans de sa mine qui sont pendus au mur, nous le voyons se précipiter vers sa fenêtre en mettant Ja main sur une carabine Winchester toute chargée qui est sur le bureau. Je lui demande la cause de cette alerte.
« Ma foi, me dit-il en revenant de notre côté, je dois vous avouer que je suis un peu nerveux dans ce moment. C'est aujourd'hui que nous fondons nos lingots et que nous les envoyons à Deadwood. Or, je sais de bonne source qu'il est question d'enlever le convoi. J'ai pris mes précautions, mais, vous comprenez! tant que je n'aurai pas le reçu du directeur de l'express, je ne serai pas complétement rassuré. J'avais cru entendre du bruit sous les fenêtres, c'était seulement quelques dames qui venaient voir la fonte. Voulez-vous que nous allions les rejoindre?
— Comment donc! cher monsieur, nous vous suivons. »
Nous traversons la rue et pénétrons dans une petite maison isolée, où deux ouvriers retirent d'un four le métal liquide et le versent dans des moules en tronc de pyramide; plusieurs de ces lingots sont déjà sur une fable, où un homme les marque du poinçon de la Compagnie. Dans un coin, quatre grands gaillards armés de revolvers et de carabines attendent que l'opération soit terminée. Ce sont les fighting men de l'établissement. Ils ont vraiment l'air plus féroce que leur
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