CHAPITRE PREMIER
Départ de Chicago. — Les Pullman-cars. — Un buffet de chemin de fer. — La prairie et les cow-boys. — Les. colonels. — Le Missouri. — Les stage-coachs. — Les Sioux. — Willow-Creek. — Un émigrant.
Quand on a pataugé pendant deux jours dans les abominables bourbiers que la municipalité de Chicago appelle des rues, et qu'on a assisté à la transformation en lard salé de quelques centaines de malheureux 1 cochons, ce qui, comme chacun sait, est la grande in- É dustrie du pays, on se sent pris d'une immense envie 4 de s'éloigner de ce séjour enchanteur. Aussi est-ce avec un bien vif sentiment de satisfaction que M... et moi, nous nous disposons à quitter le Grand Pacific Hotel et à dire adieu pour quelques semaines à la civilisation américaine. Il paraît en effet que nous allons nous plonger en pleine sauvagerie. Du moins nous sommes autorisés à le croire par tout ce que nous entendons dire autour de nous. À New-York, quand nous parlions de notre projet d'aller à Deadwood-Dakota, nos amis de l'Union-Club levaient les bras au ciel. Ce malin, nous avons été au bureau de l'hôtel pour régler notre note, donner notre adresse et prendre nos billets de chemin de fer. Le clerk est un Canadien qui, depuis notre arrivée, fait {out ce qu'il peut pour nous témoigner la sympathie que lui inspire notre qualité À
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de « Français du vieux pays ». En nous entendant lui parler de Deadwood, il a réfléchi un instant, puis, interpellant l’autre clerk, un Yankee, à barbe babylonienne :
— Jim, a-t-il dit, voilà des gentlemen qui vont à Deadwood-Dakota. Qu'est-ce qui s'est donc passé à Deadwood ces temps derniers ? Est-ce que les Indiens n'ont pas scalpé toute la population ?
— Non, dit Jim, en se renversant dans sa chaise, et levant les yeux au plafond d'un air de profonde méditation. C'est dans le Colorado que cela s’est passé ; ce n'est pas dans le Dakota.
— Alors des cow-boys se sont emparés de la ville et ont brülé tout un quartier.
— Non, c'est dans le Montana.
— Cependant je suis sûr que quelque chose est arrivé à Deadwood.
— Atiendez! Vous avez raison ! C'est une inondation : je me le rappelle maintenant. La rivière a débordé et a emporté toute la ville. C'était le mois dernier.
— Ah! enfin, il y a déjà quelques semaines de cela. Le bureau de poste doit être rétabli. Messieurs, vous prenez vos billets jusqu'à Deadwood, n'est-ce pas ? Quarante-neuf dollars chacun, trente-six heures de chemin de fer et autant de voiture à travers la Prairie. L'omnibus va vous conduire jusqu'au North-Western ! Messieurs, permettez-moi de vous serrer la main. Toujours bien, beureux de voir des Français. Ah! voici la carte du chemin de fer !
Nous disons adieu à cet excellent homme, et nous nous insinuons avec une certaine difficulté dans l'omnibus déjà aux trois quarts rempli de nos fusils, de nos valises et de nos selles.
Pendant qu'il nous emmène vers la gare, nous je-
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tons un coup d'œil sur la carte qui vient de nous être remise. En Amérique, chaque compagnie de chemin de fer publie, en guise d'indicateur, mais surtout de réclame, une carte devant laquelle la déesse de la géographie n’a qu'à se voiler la face, car invariablement les positions relatives des villes principales sont modifiées de telle manière qu'il ressorte clairement pour le voyageur naïf que la ligne en question est la seule qui puisse le conduire là où il veut aller. Sur l'enveloppe de celle-ci s'étale en gros caractères la note suivante :
A l'explorateur!
Au pionnier !!
A l’ouvrier!!!
Au chasseur!!!!
A tout le monde !!!1!1!11!1!
IL est fait savoir que :
Si l’on veut réussir dans l'élevage, Si l’on veut avoir de belles récoltes, Si l'on recherche un climat délicieux Et des sites merveilleux !
Il faut ne jamais sortir des pays que traverse Le « North-Western-Railway ».
Qu'on se le dise!!!
Car :
En Europe, la mortalité est de. . 1 pour #2 Dans les Etats de l'Est, elle est de. 1 pour 88 Dans le Far-West, elle est de. . . 1 pour 120
Je traduis à M... cette mirobolante réclame.
— Ah! mon ami, s'écria-t-il enthousiasmé, que la statistique est donc une science consolante! Puisque tous les habitants de Deadwood viennent d'être noyés, personne ne peut plus mourir dans le Far-
CA
West d'ici une dizaine d'années. Sans cela, les moyennes seraient dépassées. Et ces gens de New- York qui disaient que notre voyage était dangereux!
Fortifiés par cette pensée qui unit si heureusement la philosophie à l'arithmétique, nous nous précipitons dans un Pullman-car, qui nous emporte bientôt loin de la bonne ville de Chicago.
ue Pullman-car est une des rares institutions dont les Américains aient le droit incontestable de s'enorgueillir. Quand on peut se procurer une place dans l'un d'eux, et il y en a dans presque tous les trains, on voyage beaucoup plus confortablement que sur nos lignes les plus luxueuses de l'Europe! Ce sont des wagons longs de vingt-cinq mètres environ. Au centre, se trouvent de chaque côté douze petits canapés se faisant iace deux à deux ; chacun de ces canapés correspond à une place, et deux d’entre eux constituent ce qu'on appelle une « section ». Réunis pendant la nuit, ils forment un excellent lit muni de draps et d'oreillers toujours parfaitement propres. Un autre lit caché dans la muraille pendant le jour sort d'une espèce de placard pour venir se rabattre horizontalement à trois pieds audessus du premier, et reçoit le second voyageur.
L'avant et l'arrière du wagon sont occupés par un fumoir et des cabinets de toilette toujours abondamment fournis d’eau glacée, de savons et de serviettes. Sur beaucoup de trains, il y a en outre un wagon-restaurant avec une cuisine, mais ce luxe suprême ne se rencontre guère que dans l'Est; de l'autre côté de Chicago, nous n'avons que des buffets, et le buffet américain mérite une mention spéciale.
Trois fois par jour, à des heures bizarres, le train s'arrête toutd'un coupsurla place de quelque village.On
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voit apparaitre sur le seuil d'une maison quelconque, plus ou moins loin de la gare, un gentleman qui agite vigoureusement une grosse cloche. On y court, on entre dans une grande salle dans laquelle se trouvent quelques tables couvertes de nappes rouges toujours très-sales.
Une fille, ordinairement laide, vient se placer devant vous d’un air sévère. Avec une rapidité vertigineuse, elle prononce les paroles suivantes, toujours les mêmes :
« Bœuf bouilli! Bœuf rôti! Bœuf salé! Lard! Pommes de terre! Choux! Thé! Café! »
C'est le menu. Il est du reste bien inutile de faire un choix; le résultat est le même, quoi qu'on dise. Au bout de cinq minutes, la même fille revient avec une douzaine de soucoupes qu'elle dépose autour de votre assiette en triple couronne, sans mot dire. Après quoi, elle disparaît, fière et calme, et vous n'entendez plus parler d'elle. |
Mais c'est à ce moment qu'il faut voir, ou plutôt qu’il ne faut pas voir les Américains à l’œuvre. Armés de leur fourchette, ils piquent au hasard dans cinq ou six soucoupes, empilent le tout dans leur assiette, le mêlent soigneusement, et puis, au moyen de leur couteau, engouffrent en un clin d'œil cette pâtée. Il faut noter que, de peur d'accident, lesdits couteaux sont toujours en métal blanc et prudemment émoussés.
Le jour de notre départ, nous dinions à Sparte. Je me débattais péniblement contre une substance qui pouvait être du bœuf, à moins que ce ne füt autre chose, quand j'entendis tout à coup M... pousser une exclamation de stupeur : en face de nous était assis un vieux monsieur d'apparence respectable. 11 avait
commencé d'abord par prendre une tranche de lard qu'il avait soigneusement coupée en petits morceaux, il y ajouta un peu de crème, quelques pointes d’asperges, un œuf poché, des tomates crues, le jus d'une pêche confite, du sel et du poivre en abondance; puis il arrosa de mélasse noire et avala le tout avec un air de vive satisfaction. C'était un horrible spectacle.
Le pays où l'on se nourrit si mal est pourtant charmant. En sortant de Chicago, la ligne, quittant la prairie, s'élève dans le nord pour entrer dans le Wisconsin. Au sortir des plaines marécageuses de l'Illinois, nous voyons des chaînes de petites montagnes couvertes de magnifiques bois de chênes et de sapins, séparées les unes des autres par de jolies vallées toutes vertes, d'une fertilité admirable. Dans ce pays, que les Indiens seuls habitaient il y a cinquante ans, la population est déjà aussi dense que dans bien des provinces de France, au moins le long de la ligne, car l'absence de tout chemin doit rendre les villages singulièrement plus clair-semés dans l'intérieur. Les eaux sont magnifiques et d'une abondance extraordinaire. Debout sur la plate-forme du car, nous voyons à chaque instant des étangs et même des lacs sur lesquels naviguent de petits bateaux à vapeur.
Vers neuf heures nous traversons le Mississipi à Winona. Malheureusement, l'obscurité nous empêche de bien voir. Nous ne restons que quelques minutes dans une immense gare brillamment éclairée à la lumière électrique, et puis le train reprend sa course, et nous allons nous coucher.
: Quand nous nous réveillons le lendemain matin,
l'aspect du pays est bien changé. Nous sommes rentrés dans la prairie, non pas la prairie cultivée des
environs de Chicago, mais la prairie dans toute son immensité et sa sauvage nudité. ici, la colonisation ne fait que naître. À peine voit-on de loin en loin, aux environs des gares, de petites maisons en bois entourées de défrichements. Partout ailleurs, l'œil se promène, sans pouvoir se fixer nulle part, sur une immense plaine, à peine accidentée, couverte d'une herbe épaisse qui ondule sous la brise, en prenant des teintes bleuâtres très-singulières". L'eau est rare. On rencontre seulement quelques ravins pleins d'une onde bourbeuse qui s'en va lentement avec mille détours vers le Missouri. Dans d'autres endroits, les eaux sans écoulement forment des marais d'où s'élèvent de longues bandes de canards.
L'impression est des plus tristes, mais quelles richesses incalculables sont cachées dans ces plaines, et pendant combien d'années encore nos agriculteurs d'Europe, grevés des charges accumulées par vingt siècles de civilisation, pourront-ils lutter contre l'invasion des produits de ce pays ? L'impulsion est donnée. Comment arrêter maintenant le courant? Le bien en résultera, mais seulement dans cinquante ans, quand la valeur de nos terres aura baissé encore de moitié, et que la moitié de nos paysans auront été forcés d'émigrer. D'ici là, que de souffrances!
Car il ne faut pas se le dissimuler, à moins d'un changement total dans notre système douanier, la lutte est impossible, et chaque année qu s'écoulera verra tomber une nouvelle branche de notre industrie agricole. Hier le blé, aujourd'hui le vin, car la Californie commence à envoyer ses vins à Bordeaux, après y
1 Blue grass (Andropogon furcatus). C'est le meilleur fourrage d’été connu en Amérique. Le foin est toujours plus que médiocre.
rune: MR
avoir envoyé le phylloxera ; demain, ce sera l'élevage, Chaque ligne de chemin de fer qui s'ouvre dans le Fr- West creuse une blessure nouvelle.
Il est intéressant de se rendre compte de la manière dont le gouvernement américain favorise ce mouvement. Quelquefois, comme cela a eu lieu pour l'Union Pacific, la grande artère qui la première a traversé le continent, il subventionne directement une Compagnie ; mais d'ordinaire on procède autrement.
Une fois le tracé de la ligne arrêté, la zone parcourue est divisée en petits carrés d'un mille de côté, auxquels la voie sert de base. Chacun de ces carrès prend le nom de section. Par le fait même de la concession, la Compagnie devient propriélaire de la moitié de ces terrains, l'autre moitié reste au gouvernement.
Pendant les premières années surtout, les seuls bénéfices que puissent espérer les actionnaires proviennent de la vente et de la mise en valeur de ces terres. Aussi la Compagnie prend-elle tous les moyens pour y attirer l'émigration.
C'est généralement en automne que le setiler, comme on l'appelle, vient choisir des terres. Sur une simple déclaration, on lui donne un droit de parcours à peu près gratuit sur la ligne. Dès qu'il a fait son choix, il va trouver l'agent de la Compagnie. S'il n'a pas d'argent, ce qui arrive le plus souvent, on lui fera un crédit de cinq ou six années. Les terres lui sont vendues de 1 à 5 dollars l’acre (40 ares). Il faut encore une maison, des instruments d'agriculture, des animaux. Tout cela lui est fourni par des institutions spéciales. Cependant ces dépenses sont relativement considérables. Une maison coûte 350 ou 500 dollars:
pne vache à lait, de 25 à 30 dollars; une bonne paire de chevaux, 100 ou 150; mais au printemps, vers le 15 avril, il lui suffira de retourner les mottes de la prairie, et d'y jeter quelques poignées d'avoine pour récolter, dès la fin de juillet, 25 à 40 boisseaux (bushel, 35 litres) par acre. À partir de la seconde année, on sème du froment qui rend de 20 à 40 bushels à l’acre, et cela sur un seul labour et sans engrais. On nous a montré des lerrains qui avaient fourni jusqu'à vingtcinq récoltes successives de blé dans ces conditions sans épuisement perceplible du sol : un humus noir d'alluvion dans lequel on ne voit pas une pierre.
Pour nourrir ses bêtes l'hiver, le nouveau fermier peut dans le courant de l'été couper du foin où bon lui . semble; s'il a besoin d'un peu d'argent pour les dépenses courantes, il n’a qu’à aller chez ses voisins faire quelques travaux qui lui sont payés deux dollars par jour. Dès la fin de la première année, il fait déjà des recettes ; si ses visites au cabaret de la gare ne sont pas trop fréquentes, au bout de quatre ou cinq ans, la ferme et le mobilier ne doivent plus rien à personne.
A Tracy, où nous sommes arrivés à neuf heures du matin, il nous a fallu quitter notre Pullman-car, qui n'allait pas plus loin. Le compartiment dans lequel nous nous sommes installés contient un public tout spécial déja complètement différent de celui que nous avions l'habitude de voir dans l'Est. Quatre ou cinq femmes d'allures suspectes occupent un coin; elles semblent être sous la surveillance d’un couple d'aspect austère. Les autres places sont occupées par des hommes crottés jusqu'à la nuque, en chemises de flanelle usées, les pantalons enfouis dans de grandes bottes. Tous chiquent avec conviction. Il y a encore
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quelques femmes et puis des nuées d'enfants. A toutes les stations, des hommes montent dans le train les mains pleines de prospectus ; ce sont des « land agents» (courtiers de terre) ; ils nous abordent, nous proposent des fermes. Il y en a un qui veut à toute force me vendre tout un faubourg d'une ville à nom ronflant, Athènes ou Paris, je ne me rappelle plus bien. Il m'en montre le plan; j'y vois de grandes avenues coupées de rues innombrables, des squares, deux jardins publics, sept ou huit gares de chemin de fer, des églises, dix ou douze banques. Quand il est bien convaincu que je ne lui achèterai rien, il avoue de bonne grâce qu’il y a en tout cent cinquante habitants dans sa ville, qui logent dans une cinquantaine de baraques en bois : mais il affirme que dans deux ans, il y en aura vingt mille, et cela est très-possible. Les enfants se mettent à jouer. Pour débuter, ils envoient une balle dans l'œil du monsieur à la ville, qui sourit gracieusement : car il est convenu qu’en Amérique tous les enfants sont charmants. Après lui, c'est mon tour : j'ouvre immédiatement la fenêtre qui est aerrière moi, espérant que la balle en profitera pour aller rouler dans Ja prairie. La noirceur de mon dessein est tout de suite percée à jour. Le « young gentleman » , un affreux gamin de sept ans, vient la fermer sans me demander mon avis. Je m'y oppose. Il s'en va en lâchant un juron déjà bien modulé.
À chaque instant quelqu'un passe dans le couloir réservé au milieu du wagon, trébuche et tombe sur nous; on nous marche sur les pieds. Jamais un mot d'excuses, Du reste, en cela supérieurs aux gens mal élevés de chez nous, ils trouvent tout naturel qu'on agisse de même à leur égard. Un de mes amis voyageait derniè-
rement dans un saloon-car. Tout à coup, il voit deux grands pieds qui s'allongent de chaque côté de sa figure. Son voisin de derrière se metlait à son aise. Se fâcher n'eût servi à rien. Heureusement, il remarqua un fauteuil libre derrière cet aimable Yankee : il va le prendre, et lui rend la pareille. L'autre ne broncha pas. |
Voici une autre histoire du même genre qu'on m'a contée. Deux voyageurs, l'un Français, l'autre Américain, s'assoient face à face dans un tramway. L'Américain qui chiquait, bien entendu, se mit à cracher, fort adroitement du reste, à travers la portière ouverte à côté du Français. Celui-ci vexé, et voulant user de représailles, s’y prend si mal qu'il attrape l'autre en pleine figure. Naturellement, il se confond en excuses qui sont accueillies de très-bonne grâce par le Yankee, lequel, tout en s'essuyant, se contente de dire d'un ton un peu protecteur : Als right, stranger ! I quess you are a beginner ! « Cela ne fait rien, étranger, on voit que vous n'avez pas encore l'habitude. »
Ces gens sont grossiers parce qu'on ne leur a jamais appris à être autrement, mais, sous beaucoup de rapports, ils sont supérieurs comme tenue aux gens de la même classe en France. Leur atlitude vis-à-vis des femmes est admirable. Pas une parole obscène ne leur échappe. De plus, chez eux, l'égalité est chose si bien acquise, qu'on n'y rencontre pas cette hostilité sourde que l’homme en blouse témoigne souvent chez nous au monsieur en redingote. Cependant cette observation, absolument vraie dans l'Ouest, serait bien sujette à quelques restrictions en ce qui concerne les provinces de l'Est, qui s'européanisent rapidement.
Autour des gares, il s'est déjà groupé quelques mai-
l voit sons : chacune d'elles envoie son contingent d'enfants : de sa malingres, déguenillés et qui pataugent nu-pieds à se. Se travers les mares, pour venir regarder le train. La larqua population de ces villages a partout la même composi- | va le tion. Deux ou trois épiciers, quelques dry good stores oncha (quincailliers), des maréchaux, des selliers, une ou deux petites chapelles qui ne semblent guère fréqu'enn m'a tées, presque jamais de bouchers ni de boulangers : Iméri- en Amérique on ne mange que du lard. Quant au pain, \méri- chacun fait soi-même, à chaque repas, les espèces de r, fort boulettes de pâte non levée, cuites dans un poële, qui erte à en tiennent lieu! Aussi, surtout dans l'Ouest, neuf de re- Américains sur dix ont des gastrites chroniques à re en partir de vingt ans.
«cuses Ce qui ne manque jamais, par exemple, c'est au nkee, moins un hôtel et puis une collection de saloons. C'est in ton sous ce nom aristocratique que sont connus les cabas you rets, et c'est là que passe le plus clair des bénéfices n voit des fermiers du voisinage. Devant les portes s'alignent des files interminables de machines agricoles, batamais teuses, moissonneuses, faucheuses, toutes peintes de p de À couleurs vives. Leur emploi, qui n'est encore chez ns de @ nous que l'exception, est là-bas la règle absolue. Du s des N reste, le sol bien nivelé de la prairie semble avoir été leur créé pour elles.
bien À mesure que nous avançons, le nombre de nos urde compagnons diminue. À l’une des dernières stations, nous deux cow-boys (vachers) montent dans le train. Avec PI Va leurs feutres bossués, ornés d’une ganse d'or ternic, jette leurs grandes boites chaussées d’éperons mexicains et nces leurs ceintures garnies de deux revolvers Colt, de cartouches et d'un grand couteau, ils ont l'air de parfaits ai- bandits. Cependant ceux-ci se comportent fort bien; il
n'en est pas toujours de même. Il y a quelques semaines, un cow-boy ivre a voulu, parait-il, se livrer à un de leurs sports favoris. Il a enlevé d’une balle de revolver le cigare d'un voisin izoffensif. Là-dessus le guard (conducteur) l'a tué roide, par derrière, d'un coup de pistolet. On a jeté le corps par une portière, et tout a été dit.
Ces cow-boys sont la plaie de l'Ouest. Recrutés généralement parmi les hommes trop paresseux pour travailler aux mines ou dans les fermes, passant leur vie dans la prairie, à cheval nuit et jour pour surveiller leurs trou;eaux, constamment en guerre avec les Indiens, ils ne paraissent dans les villes que les jours de paye, s'y enivrent invariablement et deviennent la terreur des habitants, qui, du reste, les exploitent de leur mieux. Les journaux et les romans sont pleins de leurs exploits. De temps en temps, on apprend qu'une troupe de cow-boys s'est emparée d'nne pelite ville de la frontière et l'a mise au pillage, ou que, simplement pris d'un accès de gaieté, ils ont réuni tous les habitants sur une place et les ont forcés à danser devant eux des heures entières, en envoyant des balles dans les mollets de ceux qui ne s'exécutaient pas avec suf- # fisamment d'agilité. Puis, un beau jour, un comité de vigilance se forme, en prend trois ou quatre un peu au hasard, les accroche au premier arbre venu, et les 4 autres vont continuer un peu plus loin le cours de : leurs exploits. Au demeurant, les meilleurs garçons du monde, et adorés des saloon-keepers, dont ils font | Ja fortune. | 4 Nos voisins se rapprochent et se mettent à causer É. ! avec nous. Le guard vient aussi nous rejoindre, en
nous saluant de la phrase sacramentelle : Well, $tran-
ques selivrer à alle de *ssus le e, d'un lière, et
ecrutés IX pour nt leur rveiller les Inours de | la tertent de leins de qu'une ville de lement s habidevant »s dans ec sufnité de n peu et les urs de arçons Is font
auser e, en éran-
ger, how do you like the country? « Eh bien, étranger, aimez-vous ce pays-ci? » La conversation devient générale. On nous renseigne sur la profession des cinq femmes qui sont restées à l'extrémité du wagon. Ce sont des « femmes gaies », expression anglaise, qui sont sous la protection d’un vieux monsieur, qui a l'air bnisseur d’un ministre protestant. Elles parcourent le pays, restant une quinzaine dans chaque ville, où elles sont reçues gratuitement dans certains hôtels.
Le guard nous donne une mauvaise nouvelle : il n'est pas bien sûr que nous arrivions à Pierre ce soir. Hier, un pont s'est effondré au passage d’un train. On ne sait pas s’il est réparé; les accidents sont trop communs dans ce pays pour qu'on s'en émeuve outre mesure : étant donnée la manière dont on construit la voie, il est bien étonnant qu'ils ne soient pas plus fréquents. Ce matin, en passant, nous avons vu un chantier en activité. Il s'agissait d'établir à travers la prairie un bout de ligne pour aller rejoindre des mines de charbon récemment découvertes.
Une drague à vapeur élait installée sur un truck. Le godet mordant dans la terre grasse creusait une tranchée partout où cela était nécessité pa” de petites ondulations du sol. À mesure que son travail, secondé par celui de sept ou huit hommes, avait à peu près nivelé la voie sur une longueur de quelques mètres, on mettait en place les traverses et les rails que contenaient trois ou quatre autres wagons. La locomotive placée derrière faisait alors quelques tours en avant, et le travail recommençait. Sur certaines lignes, on a fait, par des moyens analogues, jusqu'à dix milles (seize kilomètres) en un seul jour, — mais c'était un tour de force.
= Quand on rencontre un petit cours d’eau, on éta-. blit un pont à claire-voie en charpente. — On ne met de ballast que bien rarement ; je n’en ai vu que sur les lignes de l'Est, et les Compagnies ne manquent pas de l’annoncer comme réclame. La voie se lasse toute seule. Quand les cahots sont par frop violents, on la recharge un peu, et, petit à petit, tout s'arrange. L'important, c'est que la ligne soit ouverte le plus tôt possible.
Sile matériel fixe est peu soigné, en revanche le matériel roulant est admirable de solidité etmême d'élégance. Le personnel me semble aussi fort bon. Je suis surpris de constater que malgré le service très-dur qu'on exige d'eux, les salaires des hommes sont peu élevés. Si l'on tient compte de la différence de valeur de l'argent, et de ce fait, que les Compagnies n'assurent ni retraites ni secours en cas de maladie, il faut reconnaître que leurs employés reçoivent moins que les nôtres. Un mécanicien gagne de quatre à cinq cents francs par mois. Il est vrai que cette solde correspond à un parcours journalier de cent milles, et que chaque parcours supplémentaire de même durée donne droit à une nouvelle journée de solde. Quelques-uns parviennent au chiffre de mille francs, mais ils sont trèspeu nombreux.
La nuit tombe au moment où nous arrivons au lieu de l'accident. Nous sommes tout près du Missouri, qui, les jours précédents, avait inondé ses rives. Non-seulement un petit pont a été enlevé, mais les eaux ont tellement aflouillé la voie, que, sur une longueur de quarante à cinquante mètres, elle est tombée de cinq à six pieds au-dessous de son niveau primitif. T'immense locomotive, couchée sur le côté, comme un
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cheval tombé dans les brancards, a presque disparu dans la vase molle du ruisseau. Un peu plus loin, une demi-douzaine de wagons chargés de bois sont empilés les.uns sur les autres, les roues en l'air. Une vingtaine d'ouvriers sont au travail. La manière dont ils remédient à l'accident est caractéristique. Chaque traverse de la voie est ramenée au niveau voulu au moyen de piles de bois amoncelées sous ses extrémités et qui reposent sur la vase encore molle. C'est le chargement des wagons qui fournit les matériaux. Le travail n'est pas encore terminé ; aussi nous avons tout le temps de visiler le théâtre de l'accident.
C'est là que nous voyons des Indiens pour la première fois. Il y en a deux drapés dans leurs grandes couvertures rouges, les bras croisés; ils regardent sans bouger les hommes affairés qui les entourent. Un de nos compagnons de voyage me dit :
« Regardez ces damnés fainéants ! Ils n'auraient qu'à se baisser pour gagner honnètement deux ou trois dollars. Ils aiment mieux mendier ou voler! »
Il me semble que cette réflexion explique l'antipathie instinctive qui sépare les deux races. Ces hommes grands et forts ne veulent pas travailler. Ils sont d'une laideur repoussante et sinistre. Certains animaux, le rhinocéros et l'hipponotame, par exemple, semblent appartenir à une création antérieure à la nôtre; ces hommes avec leurs grands traits durs et immobiles paraissent manquer de je ne sais quelle touche finale et donnent la même impression d'inachèvement. On se figure ainsi l'homme préhistorique.
Du reste, rien de séduisant dans leur accoutrement. Ils ont des pantalons en cuir fauve; leurs cheveux noirs, longs et roides, sont à moitié cachés sous
d'ignobles feutres pointus, car ils ne portent plus la fameuse « mêche à scalper», ornée de plumes d'aigle, dont ce bon Fenimore Cooper a fait, dans ses romans, un si terrible abus. Par exemple, ils n'ont pas renoncé à l'usage de scalper « les visages pâles » ; et quand un jeune guerrier peut trouver dans quelque coin un émigrant ivre-mort et pas trop chauve, il se fait un plaisir et un devoir de lui enlever sa chevelure, ce qui lui vaut l'estime de ses chefs et l'amour de toutes les jeunes squaws de la tribu. Cela lui vaut aussi d’être pendu comme un chien par les amis du’ scalpé, s'il s'avise, comme cela arrive quelquefois, de se vanter de son coup, une fois ivre lui-même.
Il est nuit quand le gquard pousse le traditionnel « on board ». Nous nous précipitons à l'assaut de nos wagons, car dans ce pays on n'attend jamais les retardataires. Du reste, nous aurions facilement pu rattraper le train à la course; jusqu’à Pierre, la voie est si peu sûre que nous n'avançons plus que très-lentement. A gauche, dans l'obscurité, nous voyons les étoiles se réfléchir dans une grande nappe d'eau qui s'étend à perte de vue. Le Missouri n'a pas encore réintégré son domicile géographique, car lorsque, vers dix heures, nous arrivons en gare, la locomotive a de l’eau jusqu'aux essieux. Devant nous brillent les lumières d’une ville dont les plus vieilles maisons ont trois ans d'existence. Ce sont les ouvriers venus pour l'établissement du chemin de fer qui les ont construites. Maintenant elle contient deux mille cinq cents habitants, et quatre ou cinq journaux s'y éditent.
Un émule de M. Bottin vient mème de publier un Pierre-directory, contenant les noms, titres et professions de ses concitoyens. J'insiste sur le mot Zitre,
plus la l'aigle, omans, enoncé and un in un fait un ce qui ites les d'être é, s'il nter de
tionnel de nos retarrattra- > est si ment.
iles se tend à ré son eures, u jusd'une d'exisement enant quatre
er un rofeslitre,
parce qu'un gamin m'ayant absolument obligé à lui acheter cet intéressant ouvrage, j'y constate avec plaisir que le goût de ces distinctions n'est pas près de s'éteindre chez les populations de l'Ouest. Sur quinze cents noms, il ya huit cents colonels et deux ou trois cents majors ou juges. Les autres se sont contentés du titre de capitaine. Ce sont sans doute des natures timides et modestes pour lesquelles je me sens pris d'une sympathie instinctive.
Il va sans dire que, parmi tous ces braves gens, il n'y en a probablement pas un seul qui ait un droit plus ou moins éloigné à ces titres. Rien n’est amusant comme de demander à un Américain voyageant en Europe, et s'intitulant colonel ou major, dans quelle arme il a servi. Pour peu qu’il soit depuis quelque temps hors d'Amérique, la question le met généralement au supplice. Il me souvient d'un qui se faisait appeler le colonel F... : je lui posai ma question habituelle. Il me répondit avec une candeur charmante :
« Je n'ai jamais servi. J'avais un frère ainé qui n'avait pas servi non plus. Seulement, comme il avait une apparence très-militaire, on l'appelait le général. Étant son cadet, j'ai naturellement pris le titre de colonel. »
Une notable portion de ce brillant état-major encombre la plate-forme de la gare. Quelques-uns ont sans doute appartenu au corps des pontonniers, car une passerelle a été jetée en travers de la place que recouvrent six pouces d'eau, pour aller au grand hôtel de Pierre. C'est une grande baraque en bois qui paraît être le rendez-vous d'une autre série de colonels, à en juger par la collection de figures peu rassurantes qui
encombrent la grande salle quand nous, y faisons notre entrée, nos valises sur notre dos, car le plus déguenillé de ces vaillants militaires ne consentirait pas à gagner vingt cents en se chargeant de ce soin.
Le propriétaire, une espèce de colosse orné de formidables moustaches, se repose derrière son comptoir des fatigques de la journée, les deux pieds sur ledit comptoir, plus haut que sa tête. C'est aussi un colonel, car un voyageur qui passe avant nous lui donne ce titre. Il nous fait signer nos noms sur un registre qu'il pousse vers nous sans se déranger, puis il daigne appeler un capitaine que la fortune des combats a réduit au rôle de garçon, et qui nous conduit d'assez mauvaise grâce dans une petite chambre ornée d'un grand lit, où il nous laisse en nous informant qu'un lit aussi large est bien suffisant pour deux. Ces surprises-là sont encore une des joies réservées aux voyageurs en Amérique. Pour peu qu'on soit à court de place, même dans les meilleurs hôtels, on vous propose très-tranquillement de coucher deux dans le même lit. Généralement cependant, en poussant des cris de pintade, on obtient une autre combinaison. Mais, à Pierre, il nous a été aussi impossible d'obtenir un second lit que d’avoir à diner; et c'est l'estomac creux que nous nous sommes endormis côte à côte au bruit d'un formidable orage qui vient ajouter quelques centimètres d'eau à celle qui remplit déjà les rues.
« Prenez un Anglais, enlevez-iui toutes ses bonnes qualités, il restera un Yankee. »
Cette définition peu flatteuse est due à un voyageur
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anglais dont Ja bienveillance n'est pas la note dominante. Absolument fausse en ce qui concerne les hommes, elle devient d'une vérité frappante si on l'applique aux institutions, à la cuisine et aux mailcoachs. Quelles admirables descriptions nousont laissées Thackeray et Dickens de ces voyages sur le haut d’un mail, à côté d'un gros cocher dont la conversation instructive ne laissait ignorer aucun des détails de la vie idtime de tous les riverains de la route ! Les quatre chevaux bien altelés filaient comme le vent entre les haies d’aubépine. À l'entrée des villages, au son de la trompette du conducteur, les volailles s'envolaient effarées, les femmes rattrapaient leurs enfants égarés au milieu de la rue, et puis, au relais, le gros hôtelier se tenait sur la porte de la cuisine, au fond de laquelle on voyait une broche surchargée de victuailles, tournant lentement devant un grand feu clair.
Voilà ce qu'était un mail-coach en Angleterre ou une malle-poste en France. En passant l'Atlantique, l'institution a singulièrement perdu. Les Américains, cependant peu exigeants sous le rapport du confortable, déclarent eux-mêmes qu'un voyage en mail-coach, dans le Far-West, est une des épreuves les plus pénibles auxquelles les organes de la pauvre humanité puissent être soumis. Aussi ce fut avec une résignation non dépourvue d'anxiété que le lendemain de notre arrivée à Pierre nous nous acheminâmes vers le bureau de la malle-poste qui devait nous transporter de Pierre à Deadwood, à travers les deux cents milles de prairie qui séparent les deux villes.
A première vue, l'équipage, qui stationnait au milieu de la rue inondée, n'avait rien de bien engageant. C'était une sorte de tombereau sommairement sus-
pendu et perché sur deux paires de roues très-hautes ; le tout recouvert d'une double bâche de toile grise. Deux ou trois hommes étaient occupés à charger une foule de caisses et de malles dans l'intérieur, ne réservant pour nous qu'un tout petit cspace au milieu. Quand nous y eûmes pris place, un cow<boy, remplissant les fonctions de postillon, s'installa sur le siége ; un autre, décoré du nom de conducteur, s'assit à côté de lui, et quatre chevaux de bonne apparence, dans l'eau jusqu'aux genoux, ébranlèrent sans trop d'efforts.la lourde machine. Au bout de dix minutes, ils s'arrêtaient sur les bords du Missouri, que la berge assez élevée nous avait empêchés de voir jusque-là.
Le fleuve, très-boueux et d'un courant {rès-rapide, n’a pas moins de sept à huit cents mètres de large. Le temps clair et très-beau nous laisse voir distinctement une rangée de collines vertes qui le bordent de l’autre côté, se terminant à certains endroits par des falaises assez élevées connues dans le pays sous le nom de bluffs. En hiver, pendant quatre ou cinq mois, le passage se fait sur la glace, qui, sous cetle latitude, devient d’une épaisseur extrême. Pendant l'été, la Compagnie emploie un petit bac à vapeur très-primilif, qui est tout prêt à nous recevoir. Nos chevaux, habitués à cette manœuvre, montent à bord sans faire la moindre difficulté, et en vingt minutes nous gagnons une petite anse de la rive droite, protégée contre le courant par la carcasse d'un bateau à vapeur que la dernière débâcle a rejelée sur la berge, et dont personne ne semble se soucier de recueillir les débris. |
À peine débarqués, une grave discussion s'élève. Un de nos chevaux de volée boite tout bas. Faut-il continuer ou revenir en prendre un autre? Quatre ou cinq
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flâneurs arrivent qui donnent leur avis. Mais la conférence qui menace de s'éterniser est brusquement interrompue par un homme à cheval qui dégringole au galop du bluff le plus voisin. Il apporte des nouvelles qui mettent tout le nonde d'accord.
Il arrive de Willow-Creek, le premier relais, à seize milles d'ici. L'orage de cette nuit à causé une telle crue qu'un pont est emporté; il a eu beaucoup de peine à passer à la nage. De plus, aucune voiture n'est arrivée de Deadwood depuis deux jours. Il est donc bien probable que des accidents analogues ont dü se produire ailleurs. On décide à l'unanimité qu'il faut retraverser la rivière pour aller prendre les ordres du «surintendant ».
Là, deux heures se passent en pourparlers. Le surintendant, quiest en même temps un gros actionnaire de la Compagnie, s'en prend à tout le monde et jure comme un Pandour : en quoi il est imité par ses subordonnés; ce qui nous permet de constater, une fois de plus, combien la langue anglaise est pauvre en jurons. Il est vraiment extraordinaire que depuis que les Américains la travaillent, et Dieu sait s'ils l'ont modifiée, des gens aussi inventifs n'aient pas su la perfectionner sous ce rapport et restent aussi inférieurs à d’autres peuples, tels que les Mexicains ou les Allemands. L'observation de Figaro, que Goddam était le fond de la langue, est toujours vraie. Ils usent de leur mieux du seul et unique juron qu'un vocabulaire insuffisant met à leur disposition, mais on sent que cette pénurie leur pèse et qu'ils en sont un peu honteux.
Enfin, on prend un grand parti; on laisse une bonne moitie du chargement, et puis nous serons accompagnés par un chariot qui emportera un bateau destiné à nous faire traverser les creeks. L'idée nous
semblant assez originale, nous accueillons cette combinaison d'autant plus favorablement que, grâce à elle, nous avons un peu plus de place pour nos jambes.
Notre troisième voyage à travers la rivière se fait aussi heureusement que les deux autres. Cette fois-ci nous avons un compagnon. C'est un vieil Indien boiteux et couvert d'ignobles guenilles qui semble à peu près idiot, mais qui n'en est pas moins un personnage parmi les siens, car il est attendu sur la rive par une douzaine de ses compatriotes à cheval et armés.
Tous ces Indiens sont des Sioux. Il paraît que ce nom, sous lequel ils sont connus des blancs, est la corruption du mot français saoul, que les anciens trappeurs leur appliquaient volontiers, à cause de leur goût bien prononcé pour la dive bouteille. Du moins cette explication est donnée par le P. de Smet, auquel j'en laisse toute la responsabilité. Eux-mêmes s'appellent « Dacotahs », ce qui dansleur langue veut dire «coupegorge »; ils n'ont donc pas grand'chose à perdre en changeant de nom. Tout le territoire que nous allons traverser entre le Missouri et la Cheyenne fait partie de la réserve qui leur a été concédée par le traité de 1877, qui a été conclu à la suite d'une longue querre dans laquelle, à dire vrai, le gouvernement américain n’a eu pour lui ni le bon droit, ni même, jusqu'à un certain point, le succès ; car «Sitting Bull», leur grand chef, après avoir battu deux ou trois détachements de l'armée fédérale, a pu se réfugier sur le territoire anglais du Canada, d'où il n’est revenu que deux ans plus tard, après des pourparlers pendant lesquels il traitait de puissance à puissance avec le gouvernement.
D'après le traité, qui garantit d’une manière absolue aux Indiens la propriété de cette contrée, les blancs
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n'ont le droit d'y fonder aucun établissement permanent; ils ne peuvent cultiver aucune terre ni y introduire, même pour usage personnel, aucune liqueur fermentée. Des fonctionnaires spéciaux, nommés agents indiens, qui ont à leur disposition un certain nombre d'Indiens organisés militairement, tiennent la main à l'exécution dé ces règlements, qui sont observés dans une certaine mesure. Mais les malheureux Indiens ne jouiront pas longtemps de la tranquillité que devrait leur assurer ce traité, car déjà le gouvernement exerce une pression sur eux pour les forcer à renoncer à ce territoire, afin de permettre au North-Western de pousser jusqu'à Deadwood sa ligne de Pierre. On dit même que les négociations ont déjà abouti, et que le Congrès sera appelé, dès sa prochaine session, à ratifier un nouveau traité. Les Sioux se sentent maintenant serrés de trop près par le flot montant de la civilisation pour essayer de recommencer la lutte, et il leur faudra probablement aller chercher un nouveau refuge plus avant dans les plaines du Nord.
La politique des Américains vis-à-vis des Indiens en général est abominable. Son but est leur exterminetion. Les hommes politiques ne s'en cachent guère et s'excusent en disant que c'est la seule manière de venir à bout de la question indienne. Or, c'est absolument faux. Quand les Français se sont établis au Canada, ils y ont trouvé des peuplades identiques avec celles-ci. Notre gouvernement colonial se montrait fidèle observateur des traités ; il n'hésitait pas à punir publiquement et rigoureusement tous les blancs qui se rendaient coupables de quelque méfait vis-à-vis des « sauvages », comme on les appelait et comme on les appelle encore, même dans la langue officielle, sans
que cette expression comporte aucune idée désobligeante. Cette politique fut bien vite récompensée. Pendant toules les guerres que nous eûmes à subir contre les Anglais, les sauvages furent toujours nos fidèles alliés, malgré tous les efforts qui furent faits pour les détacher de notre cause. Plus tard, après notre défaite, quand la conquête anglaise fut devenue définitive, reconnaissant que leurs nouveaux maitres suivaient à leur égard les anciennes traditions, ils ont eu avec eux les rapports les plus amicaux. Non-seulement pas une seule gueire indienne n’a éclaté, mais les anciennes tribus, tout en conservant nominalement leur organisation, se sont tellement fondues dans la population blanche qu'il esi maintenant, paraît-il, difficile de trouver des Indiens de race absolument pure. Beaucoup ont définitivement renoncé à la vie nomade pour se faire fermiers. Au dernier recensement, leur nombre s'élevait à 1,100,000, et ils possédaient 6,000 bœufs ou vaches et 15,000 chevaux. Enfin, suprême ironie du sorti le grand chef héréditaire de la tribu des Tortues, le descendant du fameux Chingachgoock, dont Fenimore Cooper a chanté les exploits, exerce à Québec la profession de notaire !
Rien de semblable ne se produit aux États-Unis, et la faute en est aux institutions encore plus qu'aux hommes. L'instabilité qui fait l'essence même d’un gouvernement démocratique s'accommode malaisément des obligations d'un traité. Ceux qui l'ont signé sont bien vite remplacés par d’autres qui n’en voient plus que les charges. C'est ce qui est arrivé constamment. L'administration qui concluait des traités avec les Indiens était sans doute de bonne foi; mais, au bout de quelque temps, souvent de quelques mois seu-
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lement, de nouvelles difficultés survenaient. Le plus souvent, le territoire réservé qu’on avait cru sans valeur se trouvait contenir quelque mine. Les émicrants y affluaient. Les Indiens naturellement résistaient ; des coups de fusil étaient échangés. Les troupes fédérales intervenaient, et, après quelques mois d’escarmouches, un nouveau traité était imposé aux Indiens, qui se voyaient forcés d'aller souvent très-loin occuper une nouvelle réserve bientôt destinée à devenir l'objet de nouvelles contestations.
D'ailleurs, d'autres difficultés se présentaient encore. Les Indiens nomades se nourrissent presque exclusivement de la viande de buffalos ; or, d’une part, le buffalo, chassé à outrance par les trappeurs blancs quien tuent chaque année des milliers uniquement pour avoir leur peau, tend à disparaitre ; d'un autre côté, les réserves de plus en plus petites dans lesquelles on resserre les Indiens sont soigneusement choisies parmi les territoires les plus pauvres en pâturages, dans lesquels naturellement les buffalos ne viennent jamais. Il a donc fallu dans tous les derniers traités stipuler des distributions régulières de viande
et de vêtements. Ce sont les agents indiens qui sont
chargés de ce soin. Mais cette administration, comme toutes les autres aux États-Unis, se recrute d'agents électoraux qui obtiennent ces places comme récom-
pense de leurs services, et qui cavent qu'ils ne les conserveront que tant que leur parti sera au pouvoir.
Aussi ne pensent-ils qu'à faire fortune le plus vite
possible. On estime qu'ils parviennent à s'approprier
plus de la moitié des crédits ouverts pour les Indiens.
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fermiers de la frontière. Toutes les guerres indiennes ont commencé comme cela. Au moment même où nous étions en Amérique, le gouvernement était obligé d'envoyer une expédition importante, commandée par un général, contre les Apaches, grande tribu de la frontière mexicaine, qui, exaspérés par Îles déprédations des agents, s'étaient soulevés en masse et avaient mis à feu et à sang tout un coin du Texas.
Ces guerres sont beaucoup plus sérieuses qu'on ne se le figure. Les Indiens trouvent toujours de l'argent pour acheter des armes, et il se trouve toujours des blancs pour leur en vendre. Tous ont une carabine Winchester à répétition. Ils ont également un grand nombre de chevaux d’une race spéciale dont ils tirent un parti extraordinaire. J'ai entendu des officiers américains soutenir qu'ils constituent la cavalerie irrégulière la plus redoutable qu'il existe au monde, et cela pourrait bien être vrai. Dans leurs engagements avec les troupes régulières, ils ont »ssez souvent eu le dessus. On a beaucoup dit que leur nombre diminuait rapidement, mais cela est très-contesté. Des recensements sérieux ont prouvé que dans plusieurs tribus la population est stationnaire, et même qu'elle a une tendance à augmenter. On estime celle des Sioux à quarante mille âmes environ : rien ne prouve qu'ils aient jamais dépassé de beaucoup ce chiffre. Le P. de Smet, qui vivait au milieu d'eux il y a une quarantaine d'années, l'estime à soixante mille âmes, mais d'autres rapports font croire qu'il se trompe.
Malgré leurs nombreux défauts, parmi lesquels il faut compler la cruauté et l’inaptitude au travail, ces populations ne méritent certainement pas tout le mal qu'en disent les Américains, et l'exemple du Canada
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montre ce qu'on aurait pu en faire. Sur quelques points, l'œuvre de leur transformation a été entreprise non sans succès. Au commencement de ce siècle, notamment, des Jésuites ont pénétré chez les Sioux et ont vécu longtemps sous leurs tentes. L'un d’eux, le P. de Smet, mort il y a très-peu d'années à Yankton, avait su prendre sur eux une influence extraordinaire. On peut dire qu'il a élevé la plupart de leurs chefs, et notamment le fameux Sitting Bull. Les Américains eux-mêmes reconnaissent que bien des massacres ont été évités par lui. Le souvenir de cet homme de bien est encore vif. On a donné son nom à l'une des dernières sfations du chemin de fer avant d'arriver à Pierre, ainsi qu'à l’une des plus riches mines des Black-Hills.
Après sa mort, l'examen de ses papiers a permis de constater que ce missionnaire, dont l'instruction élait très-grande, connaissait depuis longtemps l'existence des gisements métalliques dont la découverte devait être pour ses chers Indiens la cause de tant de malheurs, et que c'était la prévision de ces évènements qui l'avait engagé à ne jamais parler de sa trouvaille. Depuis sa mort, les hostilités qui ont eu lieu et lesémigrations forcées qui en ont été la conséquence ont fait disparaître presque toutes les traces de son œuvre. Cependant beaucoup d'Indiens sont encore nominalement catholiques.
Quel sera l'avenir de cette race à laquelle nous autres Français avons le devoir de nous intéresser tout particulièrement, car elle a été pendant plus d'un siècle notre fidèle alliée, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune ? Il se fait en ce moment dans l'Ouest une immense fransformation. Les plaines
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jusqu'à présent réservées aux buffalos et aux Indiens sont envahies par les troupeaux qu'y amènent les cow-boys américains. C’est la vie pastorale qui succède à la vie sauvage, là, comme cela a eu lieu autrefois dans bien d'autres pays du vieux continent. Pour employer une expression chère aux Américains et qui est très-juste, le Far-West est appelé à devenir la manufacture de viande où viendrase fournir une bonne partie du monde civilisé. Il me semble que les Indiens devraient facilement trouver une place dans ce nouvel état social.
Le guerrier absolument rebelle à la culture se ferait, je crois, aisément à la vie pastorale, et remplacerait bien avantageusement le cow-boy. L'idée que j'avance n'est pas une utopie. Indépendamment des Creeks et des Cherokees, tribus du Sud-Est qui, elles, sont tout à fait entrées dans la civilisation, on commence à parler de plusieurs tribus ou fractions de tribus qui sont propriétaires d’un grand nombre de bestiaux. D'autres, voulant les imiter, demandent au gouvernement de leur fournir, au lieu de rations, des reproducteurs,
Si les missionnaires pouvaient reprendre leur œuvre, je crois qu'il leur serait possible de faciliter singulièrement cette transformalion, surtout si le gouvernement fédéral se servait d'enx comme intermédiaires, car son influence pour le bien est à peu près nulle maintenant, tant est grande la corruption des agents dont il dispose actuellement.
La Compagnie concessionnaire du service de mailcoach entre Pierre et Deadwood, service pour lequel ‘lle reçoit une alloca‘‘on de dix mille dollars, prétend qu'elle fait le trajet en trente-six heures. Ses amis af-
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firment que cela lui est arrivé une fois en quatre ans. En revanche, bien des gens m'ont dit n'être jamais restés moins de quatre jours en route et souvent huit ou dix : il n’y a cependant que deux cents milles, un peu plus de trois cents kilomètres, et ses bénéfices doivent être suffisamment rémunérateurs, car la place se paye vingt dollars, et les bagages à raison de dix cents par livre; mais il faut convenir que l'absence de toute route tracée complique singulièrement les choses.
À peine sommes-nous en route que les difficultés commencent. À l’ouest du Missouri, le niveau général de la prairie s'élève un peu et atteint une hauteur moyenne de trois cents mètres environ au-dessus du niveau de Ja mer. Pour y atteindre, il nous faut escalader des coteaux couverts d'une boue noire qu'on nomme gumbo dans le pays, et où les roues enfoncent jusqu'au moyeu. Elle est tellement tenace qu’elle remplit l’entre-deux des rais, et il faut à chaque instant l'enlever avec une pelle. Nos chevaux n'avancent, bien entendu, qu'au pas, mais ils enlèvent la voiture avec une ardeur incroyable, et cela, sans un coup de fouet, car j'ai constaté un fait qui m'a souvent frappé depuis, c'est l’admirable douceur des Américains pour leurs
attelages. Je fais une autre remarque, flatteuse pour
notre amour-propre national : nos deux chevaux de volée attirant mon attention par la beauté de leurs formes, non moins que par leur vigueur bien supérieure à celle des limoniers, je demande au conducteur s'ils ne seraient pas d'origine française, et il m'apprend effectivement que ce sont des demi-sang percherons. Les Américains apprécient à sa juste valeur cette ad-
mirable race, dont ils commencent à importer chaque
printemps des centaines d'étalons.
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Nous rencontrons encore quelques petites troupes d'Indiens; l’une d'elles est en marche pour changer de campement; les hommes sont à cheval en tête, enveloppés dans leurs couvertures rouges qui leur couvrent même une partie de la figure. Ils ont tous un winchester en travers du pommeau de leur selle. Derrière viennent les femmes également montées; de chaque côté de leurs chevaux sont attachées en faisceaux de longues perches dont les extrémités trainent pa & = , supportent la tente de cuir repliée et les ustensiles de ménage. Ces poneys sont maigres, mais paraissent bons. Ils sont un peu plus petits que les chevaux algériens, auxquels ils ressemblent un peu.
Pl: «a guerrier a fait halte sur le flanc d'une colline : 4: : : six chevaux broutent le buffalo-grass aux environs. L'hrmme, étendu à plat ventre sur une peau, nes euit & il, 2n fumant une pipe, sans bouger. Ses deux !” =: : suat accroupies à côté de lui. L'une, toute jeune, quinze ans au plus, tient un enfant tout nu auquel nous donnons une petite pièce de monnaie. Le mari est toujours impassible; c'est un assez beau gars de vingt-cinq ans environ, qui a tout à fait l'air d'un bohémien.
Vers deux heures, nous tombons dans un campement de cow-boys : ils sont employés par la compagnie des mail-coachs, car elle a aussi un service de roulage qui transporte une énorme quantité de marchandises de Pierre à Deadwood en quinze ou seize jours. L'année dernière, le trafic a dépassé vingt-trois mille tonneaux. Leur journée est déjà finie, les bœufs paissent aux environs. Chaque attelage se compose de huit ou neuf paires. Il y a toujours deux et souvent trois voitures accrochées l'une derrière l’autre. De la sorte
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les poids -sont répartis sur un grand nombre de roues, et au passage des mauvais pas on peut les séparer sans difficulté. Les hommes, réunis sous une tente, sont en train de déjeuner. Ils nous proposent aussitôt de partager leur repas, qui se compose de lard, de haricots et de café ; nous acceptons avec enthousiasme, car nous mourons de faim, et, du train que vont les choses, Dieu sait quand nous dinerons. Je veux donner deux dollars au chef de convoi, au boss, comme ils l'appellent; mais il refuse absolument et a même l'air un peu choqué. Voici un des bons côtés du Far- West et de l'Amérique en général : le pourboire y est inconnu.
Eafin, vers quatre heures, nous arrivons à Willow- Creek. Le creek, c'est le nom générique des cours d'eau, est pour le moment une véritable rivière de vingt-cinq ou trente mètres de large, coulant entre deux berges limoneuses assez escarpées. Il n'y a plus guère que quatre ou cinq pieds d’eau, bien que le courant soit encore très-rapide ; mais la crue a dü être énorme. A côté de nous stationne une voilure abandonnée ct déchargée. Sur l’autre rive, son conducteur est venu audevant de nous. Il nous crie qu'il n'y a pas eu moyen de Ja faire passer la veille. Les voyageurs ont pu traverser sur un espèce de radeau, emporté depuis. Ils attendent à la station qu’une voiture arrive de Deadwood ; alors on échangera. Nous commençons par décharger le bateau que nous avons amené; après de longs pourparlers, il est décidé qu'on fera passer à gué la voiture. Je n'en crois pas mes oreilles. Les berges sont inclinées d'au moins cinquante degrés, nulle rampe d’accès ; cependant les hommes ont l'air de trouver l'opéralion toute simple.
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On nous envoie de la station quatre chevaux qui sont attelés devant les nôtres; puis, sans un cri, sans un coup de fouet, notre postillon amène ses huit chevaux, qu’il conduit à grandes guides, avec une précision étonnante, bien normalement à la berge. Sur un simple appel de la langue, les braves bêtes se laissent aller les unes après les autres en glissant sur leurs quatre jambes ; la voiture solidement enrayée les suit.
Une fois le tout dans l'eau, il se produit un instant de confusion absolue. Les quatre premiers chevaux, renversés et entrainés par le courant, tombent les uns sur les autres, les jambes prises dans leurs traits. Les hommes sautent aussitôt à l’eau, leur soutiennent la tête pour les empêcher de se noyer; pendant ce temps la voiture s'enlize, les roues disparaissent complétement. Un homme va en plongeant attacher une longue chaîne au bout du timon. Les chevaux sont attelés à l’autre extrémité, et la voiture reparaissant grimpe à son tour sur la berge.
C'était un succès, mais les chevaux avaient couru trop de risques pour qu on eût envie derecommencer. On convint de laisser de l'autre côté la seconde voiture, qui servirait aux voyageurs arrivant à Deadwood. Nos bagages furent passés au moyen du bateau, puis rechargés sur le chariot, et nous nous acheminâmes vers la station, qui n'était plus qu'à quelques centaines de mètres.
Là nous attendaient les infortunés qui, partis vingtquatre heures avant nous, étaient restés en détresse, faute de moyens de transport. Ils étaient six ou sept, dont deux femmes. L'une fut tout de suite reconnue par notre compagnon de voyage, M. Morgan, qui s'empressa de nous présenter à elle en due forme : c'était
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le premier sujet de la troupe lyrique de Deadwood, miss Sally Rodgers. Elle ne semblait pas avoir trop souffert d'une nuit blanche. Cependant les stations ne constituent pas précisément un séjour enchanteur, et leur construction n'a pas dû grever lourdement le budget de la Compagnie. Toutes celles que nous avons vues se composent d’un long bâtiment en planches servant d'écuries aux quinze ou vingt chevaux de
relais. L'une des extrémités, séparée du reste par une
cloison, sert de logement aux postillons et aux voyageurs que leur malheureuse étoile y retient.
Au moment de partir, une discussion assez vive éclate. Les deux conducteurs nous informent tranquillement que nous devrons suivre à pied le chariot qui emmène nos bagages. Nous finissons par céder, sur la promesse qu'on nous donnera place dans la première voiture arrivant de Deadwood. Mais de gros mots ont déjà été échangés. Cependant, comme au fond nous serions désolés de rester plus longtemps à Willow- Creek, nous nous mettons en route d'assez bonne humeur. Le sol s’est un peu raffermi, nous sommes en pleine prairie. Nos compagnons sont maintenant nombreux, car tous les voyageurs de l’autre voiture se sont joints à nous; je leur demande de m'expliquer comment il se fait que les arbres n'aient pas poussé dans ce terrain si riche. Les opinions sont partagées.
Les uns l’attribuent aux feux qu'y allumaient périodi-
quement les Indiens, et font remarquer à l'appui de leur diré que les bords des creeks sont souvent couverts d’une certaine végétation, les arbres, saules ou peupliers du Canada se trouvant garantis par les terres marécageuses qui les entourent; mais l'opinion générale est que la couche supérieure du sol, le qumbo,
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est imprégnée de principes alcalins qui empêchent toute végétation arborescente. Quand on veut planter des arbres, il faut d'abord labourer et attendre quelques mois que le sol soit lavé; ensuite les jeunes plants viennent à merveille.
Ces gens sont tous de riches fermiers ou des ranchmen. Leur conversation est intéressante; ils discutent avec beaucoup d'animation un fait qui vient de se produire. Il s'agissait dernièrement de faire un choix entre les villes qui briguaient l'honneur de dévenir la capitale du territoire de Dakota. Chaque comté a nommé des déléguës qui se sont réunis ces jours derniers. Dès la première séance, il fut reconnu que leur choix ne pouvait guère se porter que sur Picrre ou Bismarck, une ville de fondation récente sur la ligne du | North-Western. L'avantage pour celle qui aurait la | préférence consiste en ceci. Les tribunaux et le siège du gouvernement devant s’y trouver réunis, les hommes
de loi, avocats et politiciens de toute espèce s’y transporteront immédiatement, d'où une grande augmen- | tation de population et une élévation correspondante | des terrains. Un syndicat de propriétaires s'est tout de | suite formé dans chaque ville, et c'est à beaux deniers | comptants que les délégués se sont formé une opinion.
Des opérations de ce genre ne sont malheureusement pas bien rares en Europe. Mais au moins ceux qui les font s'en cachent, et ceux qui en parlent les bilâment. Là, tout le monde trouve cela très-naturel. La discussion roule sur une question de chiffres. On s'accorde à trouver que les gens de Pierre qui ont eu le dessous dans ces enchères n'ont que ce qu'ils méritent; ils auraient düû offrir davantage. Quant aux délégués ils n'ont fait que leur métier.
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Nous rencontrons un convoi formé de cinq ou six charrettes attelées de chevaux. Un vingtaine de vaches et quelques juments poulinières suivent en liberté, broutant le long du chemin. C'est un émigrant qui voyage avec sa famille. La mère conduit la première voiture, d’où l'on voit sortir les têtes blondes de trois ou quatre marmots trop petits pour marcher; trois garcons et deux grandes filles aux cheveux jaunes en broussailles, les jambes et les pieds nus, suivent la colonne. Le père, un petit vieux, le fusil sur l'épaule, la joue gonflée d'une énorme chique, ferme la marche.
J'entame la conversation par un éloge des attclages.
— Mais oui, étranger, me dit-il, ce sont de bonnes bêtes. Je les ménage, car elles ont encore cinq cents milles à faire pour nous mener dans le Yellowstone.
— Et d'où venez-vous ?
— De l'Arkansas; il y a deux mois que nous marchons.
— Mais pourquoi aller si loin? est-ce que la terre n'est pas bonne ici?
— Il yen a peut-être qui la trouvent bonne : cela dépend de ce qu'on veut faire. Pour le blé, elle est trop sèche. Voyez comme elle se fendille.
—- C'est à vous tous ces enfants-là ?
— Mais oui, nous en avons déjà dix. Nous comptons bien compléter les deux douzaines.
— Diable, mes compliments! Et votre femme? elle n'a pas peur de voyager comme cela toute seule en plein pays indien, avec tout son petit monde?
— Oh! elle y est bien habituée : nous ‘avions une ferme depuis quatorze ans dans l'Arkansas, maïs cet État-là devient trop peuplé ; les journaux disent qu'il y a de bonnes terres dans le Yellowstone. Nous avons vendu, et nous voilà.
Je m'amuse à le faire causer politique. Grâce à leur système d'écoles, les Américains ont tous la même instruction, très-superficielle, d'ailleurs : car à quatorze ans, ils passent tous de la théorie à la pratique d'un métier quelconque; mais ils lisent tous énormément de journaux dont ils retiennent des phrases ; aussi le moindre fermier n'hésite jamais à discuter les questions d'économie politique les plus ardues.
Mon homme m'explique qu'il appartient à un parti qui trouve que les créanciers de l'État ayant déjà reçu, sous forme de coupons d'intérêt, plus qu'ils n'ont prêté, tout ce qu'ils touchent maintenant est de l'argent volé. |
— Parfaitement, lui dis-je, il y a chez nous un certain M. Proudhon qui a déjà trouvé cela.
Il n'a jamais entendu parler de Proudhon, mais il développe longuement sa démonstration. Le pays est entre les mains d'une bande d'aristocrates qui oppriment le peuple et l'écrasent systématiquement d’impôts pour le faire rester dans la misère.
Comme j'avais déja entendu cela à Belleville, je quitlai mon bonhomme, en lui souhaitant de rencontrer au Yellowstone des aristocrates moins oppresseurs que ceux de l’Arkansas, et j'allai rejoindre M... qui marchait en avant.
La nuit tombait, mon compagnon de voyage me faisait remarquer l'étrange apparence du pays. On voit souvent en été des mares desséchées dans la cour des fermes ; la boue noire qui en forme le fond est traversée d'une foule de petits ruisseaux qui y creusent des sillons, par lesquels s'égoutte le sol ; au bout de quelques jours elle se fendille et se couvre de végétation. Telle est identiquement la prairie depuis le jour
où les eaux de la grande mer intérieure ont laissé à sec les millions d'hectares que depuis des siècles elles couvraient du limon fertile d'où sortent maintenant tant de richesses.
A minuit nous arrivions enfin à Lance-Creek, ayant fait vingt-cinq kilomètres}à pied. Tout le monde dormait. Cependant, à force de cris et d'injures, nous parvenions à réveiller un Irlandais, seul gardien de la station, qui daignait consentir à nous donner à manger quelques pommes de terre accompagnées de lard rance, la seule nourriture connue dans le pays. Au moment où nous nous disposions à faire honneur à ce trèsmaigre repas, la porte’s'ouvrit à une douzaine d'individus aussi affamés! que nous, qui vinrent le partager. C'étaient les voyageurs venant de Deadwood : il y avait six jours qu'ils en étaient partis. Nous repartions chacun de notre côté à une heure du malin.
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