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CHAPITRE II

La Cheyenne. — Les cattle-ranchs. — Un passage de rivière, — International Hotel, — Rapid-City. — La justice en Amérique. — American manners.— Le premier bivouac. — Me Donnell’s ranch, — Üne fermière du Dakota. — Homestead, preemption et treeclaims. — Le régime forestier. — Hilly-rauch.

La seconde journée se passa aussi mal que la première. Les deux voitures voyageaient de conserve, de manière à pouvoir se prêter leurs attelages aux moments les plus difficiles. À chaque instant, nous rencontrions des creeks aussi profonds que le premier. Quelquefois les voitures culbutaient dansla vase, et alors il fallait une ou deux heures de travail pour les retirer. Nous commencions à prendre en horreur l'éternelle prairie. Pour comble de malheur, nous élions décidément à couteaux tirés avec le conducteur Stuart, qui, absolument caplivé par les charmes de miss Sally Roûgers, ne songeait qu'à prolonger le voyage. Nous passâmes la seconde nuit dans un tas de foin à moitié pourri. Le troisième soir, pendant qu'on dételait les chevaux à une station, nous nous étions éloignés un peu pour tirer des loups qui se montraient à l'horizon, quand, en revenant, nous trouvons les chevaux du relais dégarnis et toutes les dispositions prises pour la nuit. Stuart, qui flânait dans les environs, nous raconte tranquillement que nous atten-

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drons au lendemain pour traverser la Cheyenne, dont nous ne sommes plus qu'à douze milles. Du coup, la patience nous échappe, et nous lui faisons une telle scène qu'il finit par se décider à faire atteler, tout en jurant qu'il nous rendra responsables des malheurs qui vont arriver. La Cheyenne est très-grosse, el c'est une imprudence capitale d'en essayer le passage denuit.

Ce qui gâtait son affaire, c’est que l’autre voiture étant partie, il ne pouvait quère refuser d'en faire autant, mais au fond il avait raison. Ce sont les anciens trappeurs français qui ont donné son nom à la Chienne, dont les Américains ont fait depuis la Chayenne ou Cheyenne. Cette rivière est formée de deux affluents, la Belle-Fourche, ou Fourche du Nord, et la Fourche du Sud, qui, prenant leur source tout près l’une de l'autre, dans l'ouest des Black-Hills, contournent le pied du massif montagneux, et viennent se rejoindre de l’autre côté sur le même parallèle pour courir de là dans l'est et rejoindre le Missouri. Recevant en route toutes les eaux que lui apportent les rivières de la Montagne, elle est sujette à des crues subites qui la font grossir de plusieurs mètres en quelques heures. Aussi les guës sont toujours dangereux.

Nous arrivämes sur le bord vers minuit. Heureusement un clair de lune superbe éclairait comme en plein jour le courant large de trois cents ou quatre cents mètres. Dans la discussion, le postillon avait pris parti pour nous et s'était fait fort de traverser. Mais ici, il semble moins sûr de son affaire, et descend pour aller reconnaitre le gué. D'ordinaire, les hommes de la station construite sur l’autre rive établissent, avec des fanaux, des alignements qui servent à se conduire, car les bancs de sable et de gravier qui constituent le

guë changent souvent de place. Mais ce soir, malgré nos cris et nos coups de revolver, personne ne parait. A la fin, le postillon trouve un endroit où une plage caillouteuse semble indiquer de très-petits fonds. Nous y entrons. Effectivement, l'eau a tellement baissé qu'elle n'arrive même pas jusqu'aux sièges, mais le courant est si violent que deux ou trois fois la voilure, prise en travers, est entrainée au fil de l’eau. Heureusement nos braves chevaux tiennent bon, et nous finissons par arriver sans encombre de l'autre côté.

Nous voici enfin sortis du territoire indien. Nous espérions que les buffets seraient un peu mieux fournis. Malheureusement il n'en est rien. L'éternel bacon (lard salé) reparait sur la table, suivi des inévitables pommes de terre. Impossible d'obtenir même une bouteille de bière. On nous répond gravement que les boissons fermentées sont interdites par la Compagnie. Les Américains connaissent la fragilité de la nature humaine en général, et de la leur en particulier ; aussi, dès que deux d’entre eux se trouvent investis d’une autorité quelconque, leur premier soin est de rédiger des lois draconiennes pour empêcher les malheureux qui ont soif de boire à leur guise. Il y a quelques années, il ne s'en est fallu que de dix ou douze voix que l'État de l'Illinois passât une loi qui déclarait délictueux et passible d'une grosse amende le seul fait d'avoir bu, en public, une boisson fermentée quelconque. Ce sont les catholiques qui sont parvenus à la faire repousser. Si elle avait passé, un prêtre célébrant la messe aurait chaque fois été passible d'une amende de cent dollars.

Les Américains partent du principe que tout homme qu'on laisse libre de boire se grise. 11 faut reconnaitre

re

que c'est peut-être vrai chez eux; à New-York, ils vont encore plus loin dans un autre ordre d'idées. Quand, dans un restaurant, on demande an cabinet particulier, le garçon vous répond d’un air sévère qu'il est interdit d'en donner à moins de cinq personnes. Faut-il que ces Américains soient folâtres et se sentent de vertu chancelante, pour être obligés de prendre de telles précautions ! Et comme ils se moralisent en venant en Europe! car, à Paris, il m'est souvent arrivé de diner, au restaurant, en cabinet particulier avec des Américains des deux sexes, et, je me plais à le reconnaitre, ma pudeur n’a jamais eu à s’alarmer.

27 juin. — Vers une heure du matin nous quitions les bords inhospitaliers de la Cheyenne. Pour aller à Deadwood, nous avons encore cent milles à faire. Depuis quatre jours que nous sommes en route, nous n'en avons fait que cent quatre. La perspective de rester peut-être trois autres jours enfermés dans cet infernal véhicule, ou obligés de le suivre à pied, nous semble si peu attrayante, que nous convenons de l'abandonner à Rapid-City, la première ville de Black-Hills dont nous ne sommes plus qu’à quarante-cinq milles, et d'où nous pourrons «ous mettre en relation par téléphone avec la personne que nous venons voir, M. Gifford F. Parker.

D'ailleurs, depuis nos observations d'hier soir, nos relations avec le conducteur sont devenues si aigres, que, si nous ne voulons pas débuter dans le pays par une querelle ouverte, ce qui, étant données les habitudes locales, pourrait être assez grave, nous ferons bien de nous observer.

Nous nous faisons part de ces réflexions au milieu

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d'une nuit intense. Les cahots sont tels qu'à chaque instant nous allons éprouver aux dépens de nos têtes la solidité du toit de la voiture. Pour comble de malheur,nous sommes assaillis par une nuée de moustiques. Aussi, en relisant nos notes, je trouve cette portion du voyage constellée de croix tracées rageusement qui dénotent un état mental inquiétant.

A Shoon’s, où nous arrivons au pelit jour, on nous annonce qu'il n'yarien à manger, mais que, un peu plus tard, on doit trouver un ranch, où nous déjeunerons. Le pays est moins laid. Quelques peupliers se montrent le long des creeks. Au bout d'une heure de nouveaux cahots, on nous arrête au milieu d’une plaine pelée. A la porte d'une masure qui s'y élève, un homme déjà âgé fume sa pipe. Nous entrons dans une chambre bien pauvrement meublée, mais propre, où une femme prépare des pommes de terre bouillies, et le bacon grillé dont l’infernale odeur nous poursuit depuis trois jours. Tout en mangeant du bout des dents, je demande à Morgan s'il sait qui sont ces gens dont la mine distinguée, malgré leur misère évidente, m'intrigue singulièrement. Il me raconte que le mari est un ancien major aux gardes de S. M. la reine d'Angleterre, qui, à la suite de nombreuses aventures, cst venu échouer dans ce taudis avec sa femme et sa fille. Il vit en faisant quelque trafic de fourrures avec les Indiens ! Déjà, dans ma vie errante, j'ai rencontré un grand nombre de ces hommes, épaves de la société, qui, après avoir roulé de chute en chute, souvent sans qu'il y eût beaucoup de leur faute, achevaient à l’étranger, dans la misère, une existence brillamment commencée. Aucun ne m'a inspiré plus de compassion que le pauvre ermite de Shoon’s Ranch.

Un nouveau passager vient aous rejoindre au moment où nous partons. C’est un homme d’une cinquantaine d'années, à la figure énergique, dont les yeux bleus regardent bien en face, et qui fait tout de suite notre conquête. Il porte le costume des riches ranchmen, avec une paire de revolvers et un bowieknife garnis en argent. Il nous arrive monté sur un assez beau cheval, qui disparait à moitié sous une énorme selle mexicaine. En mettant pied à terre, il attache la bride au pommeau et donne un coup de cravache à l'animal, qui détale immédiatement au galop et va rejoindre le troupeau dont il fait partie.

Notre nouvelle connaissance, qu'on appelle le colonel W..., est évidemment un homme considérable, à en juger par la manière dont on l’accueille. Morgan nous raconte qu'il a gagné à différentes spéculations une grosse fortune, et qu'il est propriétaire de plus de dix mille bœufs. Il passe sa vie à courir de troupeau en troupeau, surveillant ses cow-boys.

La chaleur ne tarde pas à devenir étouffante. De plus, un de nos chevaux peut à peine se trainer. Il a, je crois, reçu un coup de soleil. Le postillon descend de son siège et lui enfonce dans le palais près d'un pouce de son bowie-knife. Je ne connaissais pas celte manière de soigner, mais elle me semble très-efficace. IL sort à peu près un verre de sang mêlé d’écume, et le soulagement de l'animal est tel qu'il peut recommencer à marcher, Naturellement, nous n'avançons qu’au pas, on nous invite même bientôt à mettre pied à terre. Nous en profitons pour tirer quelques-uns de ces oiseaux que Îles Américains appellent bécasses (wood cocks), et qu'on sert sous ce nom dans les restaurants de New-York. En réalité, ils n'ont de la bé-

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casse ni le bec, le leur est recourbé, ni surtout le fumet, car c'est un gibier très-médiocre. Ils n’en ont du reste pas non plus la sauvagerie. Les malheureuses bêtes courent par couples sur le bord de la route et se laissent tuer au posé.

Après avoir travaillé en vue du diner, je me mets à causer avec le colonel, qui, par parenthèse, m'a du premier coup appelé capitaine. Ce n'est guère flatteur pour ma mine. Il me parle de celte production de bestiaux qui, depuis quelques années, prend un développement tel, qu'elle soulève de véritables problèmes d'économie politique, car, si elle est une source de profits incalculables pour l'Amérique, elle constitue dès à présent un danger qui nous menace sinon de mort, du moins de pertes formidables pour la seule branche de notre industrie agricole qui soit encore debout.

Depuis la fin de la guerre de Sécession, les vastes prairies du Texas sont devenues la terre nourricière d’un nombre considérable de bêtes à cornes, mais c'est seulement depuis l'ouverture de l'Union-Pacific qu'on a eu l'idée d'utiliser pour l'élevage les plaiues dont il a donné l'accès, et qui jusqu'alors n'avaient nourri que des troupeaux de bullalos et de chevaux sauvages. Quelques chiffres peuvent donner une idée de l'importance du mouvement qui s'est produit et de sa rapidité.

En 1868, il n'y avait pas sur les terrains concédés à la Compagnie de l’Union-Pacific 20,000 têtes de bétail. En 1883, les relevés officiels y constataient la présence de 700,000 bœufs, 30,000 chevaux et 45,000 moutons.

En 1876, tout l'espace compris entre les deux fourches de la Cheyenne, les Black-Hills, étaient unique-

ment habités par les Indiens, dont les seuls animaux domestiques consistaient en quelques chevaux. En 1878, il y avait 100,000 bœufs dans les montlagnes, et surtout dans les prairies qui sont à leurs pieds. En 1882, il y en avait 500,000. à

Au printemps de 1883, ce chiffre a été porté à ,

Je ne parle que du Dakota. Dans le Nebraska et les États ou territoires circonvoisins, le Montana, le Colorado, le Wyoming, la proportion est peut-être encore plus considérable.

Quand deux ou trois associés, disposant généralement de quelques 20,000 dollars, veulent se lancer dans une spéculation de ce genre, l’un d'eux se rend dans

‘le Texas pour y acheter un millier d'animaux de deux

ans. On a soin d’avoir un taureau pour cinquante vaches. Le prix est généralement de 16 dollars par tête (70 francs), le vendeur se chargeant d'amener le troupeau par étapes dans le Nord’.

Pendant ce temps, les autres associés se mettent à la recherche d'un ranch* vacant. Il faut que la plaine soit couverte d'une herbe abondante et de bonne qualité. Il est très-important notamment qu'une partie notable contienne du buffalo-grass (herbe à buffles), qui a la propriété de sécher sur pied sans pourrir, et constitue pour l'hiver un excellent fourrage que les bètes mangent même à fravers la neige. Il faut aussi que le ranch

l Ces chiffres ne seraient déjà plus exacts maintenant, I] faudrait compter 25 dollars par tête. (Juillet 188%.)

? Ce mot, d’origine mexicaine, et qui revient à chaque instant dans la conversation, a plusieurs significations. Généralement, il signifie une plaine où paissent des bestiaux, mais il s'applique aussi à la petite maison qu’on a construite dessus.

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soit coupé de quelques petites vallées, pour mettre le troupeau à l'abri des tourmentes de neige. C'est pour cela que les ranchs situës au pied des montagnes sont si appréciés. Enfin, naturellement, il faut de l’eau en abondance.

Quant à l'étendue, on calcule qu'il faut environ 20,000 acres ou 8,000 hectares de prairie moyenne pour nourrir 1,000 bêtes. C'est à peu près huit fois ce qui serait nécessaire en France avec de bons herbages, mais il faut penser que dans ce pays, où le travail de l'homme n'a en rien aidé la nature, il y a bien des endroits où l'herbe ne pousse pas. En réalité, j'ai souvent vu des portions de prairie égales aux meilleurs fonds de Normandie.

Une fois le ranch choisi, on peut s’en rendre acquéreur en en faisant la demande au gouvernement, qui le fait payer sur le pied de 1 dollar 25 l'acre, environ 15 francs l'hectare. On prétend même que quelques libéralités, judicieusement distribuées, procurent de très-fortes réductions de prix. Presque personne n’emploie ce moyen, considéré comme trop coûteux.

Il arrive souvent que la disposition des sources et des cours d'eau permetle une autre combinaison, qui consiste à se rendre acquéreur seulement d'une bande de terre de chaque côté des ruisseaux, de manière à être maitre de tous les abords. On est alors propriétaire de fait de toute la plaine, puisque les troupeaux qu'un étranger y amènerait n'auraient plus d'abreuvoir.

Mais les Américains, qui sont gens pratiques et ennemis des longueurs, trouvent ce moyen encore bien compliqué. Le plus souvent, jusqu’à présent, on se conteute d'occuper la terre par droit de premier occu-

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pant, en annonçant dans les journaux, qui sont pleins de ces sortes d'annonces , que telle association s'est établie à tel endroit et a pris telle marque pour ses bestiaux. Naturellement aussi, des droits aussi élémentaires occasionnent bien des disputes. Les difficultés se règlent alors à coups de revolver entre les intéressés. Quelquefois, cela prend la proportion d'une petite guerre. Dernièrement, dans la Montana, deux ranchmen se disputaient une source : leurs cow-boys ont pris fait et cause pour leurs patrons respectifs. 11 y a eu des charges de cavalerie, six ou sept hommes jetés sur le carreau tués ou blessés, et les vaincus ont disparu avec leurs troupeaux. Sauf les revolvers, qui n'étaient pas inventés, les choses se passaient de même du temps d'Abraham; ce qui prouve une fois de plus qu'il n’y a rien de neuf sous le soleil.

Une fois le troupeau établi sur son ranch, il n’y a plus qu'à le laisser croître et multiplier, ce qu'il s'empresse de faire avec le zèle le plus louable : il faut cependant le garder. C'est ici qu’apparait le héros favori des romanciers modernes de l'Amérique, l'inévitable cow-boy. Un disciple de M. Le Play, égaré dans le Far- West, sera peut-être un jour tenté de faire la monographie du cow-boy. Cela serait sans doute intéressant, mais offrirait quelques difficultés, car, pour des raisons à lui connues, le cow-boy circule généralement dans le monde sous un nom de haute fantaisie. Beaucoup sont originaires du Texas; quelques autres viennent d'Europe. On m'en a cité un qui était membre du clergé de l’église anglicane. En général, leur origine est assez nuageuse, et ils n'aiment guère les questions à ce sujet.

Toujours est-il que ces pauvres diables, s'ils ont

quelques peccadilles sur la conscience, les expient bien par le genre de vie qu'ils mènent. On calcule qu'il en faut cinq par troupeau de 1,000 à 1,500 têtes. On leur fournit à chacun six chevaux pour leur usage. Constamment à cheval depuis le matin jusqu’au soir, ils n'ont que trois nuits bonnes sur cinq, carilyena deux qui veillent toute la nuit; et souvent quand le voisinage d’un autre troupeau ou quelque orage rend les animaux inquiets, il faut que tous restent sur pied. Ils ne se réunissent guère qu'au matin auprès d’un chariot qui sert à transporter les vivres. Chaque jour on change de place pour ménager les pâturages. Constamment, ils circulent sur les flancs du troupeau, ramenant, à grands coups de leur stock-whip, les bêtes qui s'écartent, toujours au petit galop, s'arrêtant seulement de temps en temps pour changer de monture. Quand on voit la vie que mènent ces hommes, et cela pour un maigre salaire de 40 dollars (200 francs) par mois, on comprend un peu les orgies par lesquelles ils célèbrent les jours de paye.

Tous les ans, vers l'automne généralement, on réunit le troupeau dans une vallée étroite. Les veaux de l’année sont marqués au fer rouge et caslrés s'il y a lieu; puis on met à part tous les bœufs portant une marque étrangère qu’on peut trouver et tous ceux qui ont eu trois ans au printemps. Les premiers sont conduits dans un endroit central désigné par le syndicat, où chaque ranchmen vient reconnaitre ses bêtes. Les seconds sont acheminés vers la gare ia plus voisine, d'où les chemins de fer les conduisent aux grands marchés de l'Est, Saint-Louis et Chicago.

Jusqu'à présent, les bénéfices, ont été prodigieux, quoique pendant les trois premières années ils soient

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nuls, car on ne vend que les bêtes qui prennent quatre ans. Mais une fois ce terme dépassé, le revenu est, comme entrée de jeu, d'environ 40 pour 100 du capital, et il va toujours en augmentant, puisque le troupeau se double à peu près tous les trois ans. Les pertes provenant du froid ou des accidents ne s'élévent pas à 8 pour 100. En somme, un bœuf de quatre ans, qui pèse vivant de 11 à 1,600 livres, ne revient pas à plus de 5 dollars et se vend en moyenne 50.

Toutefois, les bénéfices ne tarderont pas à diminuer, par suite de l'occupation des ranchs, qui commencent à devenir rares sur certains points. Il faudra bientôt songer à les payer quand on voudra les avoir. Certaines grandes compagnies entrent déjà dans cette voie. Ce sont surtout des Anglais qui font cette spéculation. Plusieurs grands seigneurs de ce pays sont devenus, dans ces derniers temps, acquéreurs d'immenses domaines qu'ils louent ensuite à des ranchmen. On parle notamment du duc de W..., qui a acheté d’un seul coup six cent mille acres.

Toute cette viande sert à la consommation de l'Est, mais elle est surtout employée à la préparation de ces conserves qui inondent le monde entier. Ces années dernières, l'exportation des bœufs, soit vivants, soit morts, à destination de la France et de l'Angleterre, a été tentée sur une frès-grande échelle. En tenant compte des pertes, on estime qu'en vendant la viande à soixante centimes la livre, on fera de très-beaux bénéfices'. Cependant les gouvernements qui sentent le

1 En 1883 seulement, le port de Glasgow a reçu 49,000 bœufs américains, dont la viande, apportée dans de la glace, a été consomméc dans les environs.

danger, en Angleterre surtout, ont employé tant de moyens détournés pour paralyser ce commerce, qu'il est un peu ralenti maintenant; mais il est certain qu'il va reprendre au premier jour, et dans des proportions telles, qu'il faudra adopter un parti définitif pour ou contre. Peut-être, cependant, serait-il possible de prendre un moyen terme, qui consisterait à ne permettre que l'introduction de bestiaux maigres qu'on engraisserait ensuite en France. Les herbagers, achetant leurs bêtes beaucoup moins cher, pourraient alors laisser tomber le prix de la viande sans rien y perdre.

Grâce à notre incroyable ignorance de ce qui se passe à l'étranger, ces questions pourtant si graves ne semblent préoccuper personne chez nous. On ne s'y fait pas une idée exacte des chiffres sur lesquels on opère là-bas. Un seul boucher de Chicago, M. Armour, dont nous avons visité l'établissement au mois de juin, avait déjà tuë et préparé depuis le commencement de l'année 450,000 cochons. On tue chez lui 300 bœufs par jour.

Dans les premiers temps, les vols de bestiaux étaient assez communs. Grâce aux précautions prises, ils sont à peu près inconnus maintenant. Tout voleur pris sur le fait est immédiatement pendu sans formes de procès. De plus, les syndicats entretiennent dans toutes les gares principales des agents qui, informés par télégraphe des envois, vérifient au passage toutes les marques et font saisir immédiatement les anima portant des marques suspectes. Les frais de pour sont couverts par une souscriplion annuelle de 10 « ollars par 10,000 de capital. Enfin, les ranchmen prennent une dernière précaution très-effective, mais dont

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les conséquences sont bien désagréables pour le public. Ils se refusent absolument à fournir la boucherie locale, de peur que la vente légitime d'une de leurs bêtes ne serve d'excuse au vol de plusieurs autres : car une fois que leur marque serait dans le commerce, il serait bien difficile de prendre les voleurs. C'est ce qui explique que dans ce pays la viande de boucherie soit une rareté. On ne mange que des conserves.

M..., ayant fini par se lasser, lui aussi, de la chasse aux pseudo-bécasses, vient me rejoindre, et comme, par une chaleur pareille, la marche en plein soleil manque véritablement de charme, nous nous laissons dépasser par nos compagnons et remontons sournoisement dans la voiture, nourrissant la pensée ambitieuse d'y faire un petit somme. Malheureusement, le conducteur Stuart, nous ayant vus, s'avise de vouloir nous faire des remontrances, en se plaignant de la fatique de ses chevaux. Il en résulle une nouvelle scène, au cours de laquelle nous maintenons si énergiquement nos droits, qu’il finit par s'en aller en grognant rejoindre le colonel, qui, lui, continue héroïquement son chemin à pied.

Il nous faut, du reste, bien vite reconnaitre la futilité de nos essais de sommeil. Dès que l’un de nous s’assoupit, un cahot le lance en l'air, et le fait retomber au fond de la voiture. La tète appuyée contre la loile de la bâche, nous regardons d’un œil ahuri la plaine qui verdoie et la route qui poudroie.

— Voyez donc, me dit {out à coup M..., comme Stuart et le colonel rient ensemble en nous regardant. On dirait qu'ils complotent de nous jouer un tour quelconque.

À ce moment, la voiture s'arrête brusquement,

ee RE ne tement

nous sommes sur les bords d'un creek de belle largeur.

— Allons, capitaine, me crie le colonel, il faut descendre. Venez avec nous un peu plus bas, nous avons un bateau, je vous ferai passer.

Nous sommes si mal dans la voiture que, trop heureux de trouver un prétexte de la quitter sans avoir l'air de céder, nous nous empres-ons de descendre. Stuart et le colonel nous conduisent à quelques centaines de mètres et nous exhibent un canot caché dans les roseaux. (est un tronc de sapin creusé, de deux mètres de long.

— C'est là dedans que nous allons passer? dis-je.

— Certainement, dit le colonel, et c'est moi qui vais vous servir de pilote.

— Bien obligé, donnez-moi la pagaye, et je passerai {out seul, mais je n'ai pas envie d'aller à deux là dedans.

— Laissez donc, dit le colonel en riant, vous allez voir.

Je suis assez niais pour céder, je m'installe à l'arrière, lui se met à genoux à l'avant : en huit ou dix coups de pagaye, nous sommes de l’autre côté. En arrivant, il se lève brusquement et s'élance à terre en donnant au canot une secousse qui le fait chavirer. Heureusement je me défiais, car je l'avais vu lancer un coup d'œil à Stuart, en riant. D'une main, j'attrape la branche d'un saule; de l'autre, je l'empoigne par une jambe, et je l'envoie rouler au milieu du courant, après quoi je me bisse à terre sans presque être mouillé.

J'étais dans la joie. Sur l'autre rive, je voyais M... secoué par un accès de rire formidable. Je ne pus résister au désir peu généreux de gouailler mon ennemi vaincu.

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— Voilà, à mon colonel, lui dis-je, en m'asseyant sur Ja rive, ce que c'est que de vouloir jouer de petites farces aux gens. Buvez de cette belle eau, mon colonel, buvez-en beaucoup, cela vous fera tous les biens du monde.

Il n’en buvait que trop, le malheureux, car, embarrassé de ses bottes, de ses éperons et de ses pistolets, il fut deux ou trois fois roulé par le courant. Il paraissait s'en lirer si mal, que j'avais déjà retiré ma jaquette et je me disposais à sauter à l’eau pour le sauver; mais il put attraper une branche d'arbre, et un instant après il était sur la rive. Il courut tout de suite à moi la main en avant.

— Ma foi! c'est bien fait, major, me dit-il en me donnant une poignée de main à me la décrocher. You are a good un! Je n'ai que ce que je mérite. Nous boirons un milk-punch ensemble en arrivant à Rapid- City.

— Tiens, cria de l’autre côté M..., voilà qu'il vous appelle major maintenant. Ce petit bain lui a donné de l'estime pour vous.

— Défiez-vous de Stuart, il va vous jeter à l'eau aussi.

— Bah! s’il essaye, nous verrons bien qui rira le dernier. ,

A peine au milieu du courant, comme nous nous y attendions, Stuart fit chavirer le canot, puis se jetant à l'eau, il se mit à nager vers la rive; mais M..., lui appliquant tout à coup les deux mains sur les épaules, par derrière, l'envoya au fond. A dix mètres plus bas, sa figure rouge et convulsée reparut sur l'eau; mais l'impitoyable M..., qui l’attendait, recommença l'opé-

ration sans lui laisser le temps de se reconnaitre. Après

quoi, fendant le courant par une coupe magistrale, il vint me rejoindre, laissant notre conducteur courir après son immense chapeau, qui était déjà loin, dérivant au fil de l'eau.

Le colonel tordait ses vèlements pour les sécher. Stuart vint nous rejoindre de très-méchante humeur.

— Il faut partir, dit-il, en se secouant comme un chien de Terre-Neuve, nous sommes en retard.

— C'est possible que nous soyons en retard, dit M... mais cela m'est égal. Toujours est-il que nous ne partirons pas avant que j'aie changè des pieds à la tête. Dites-leur donc de me décharger ma valise.

Ce fut un grand spectacle. On raconte que Gæthe, le cygne de Weimar, fit un jour promener un de ses amis tout nu dans un pré, désirant se rendre compte de l'aspect du paradis terrestre. Stuart, le cocher, le colonel et moi, nous sommes aussi avancés que cet illustre Allemand. Seulement cette contemplation ne semblait pas du goût de Stuart, qui jurait comme un Pandour. Il finit par déclarer qu'il allait partir, laissant M... à son malheureux sort.

— Oh! oh! dit celui-ci quand je lui répétai ce dont il s'agissait, nous allons voir cela. Dites-lui que s'il bouge, j'envoie une balle dans le ventre d'un de ses chevaux.

Il était si drôle brandissant son revolver dans le costume d'Ajax, fils de Télamon, que le colonel et moi nous nous tordions de rire. Celui-ci prenait du reste tout à fait notre parti. Au bout d'une demi-heure, M..., pomponné, vêtu de linge blanc, la moustache en croc, sedéclara prêtà partir, etle mail-coach se remit en route.

Bientôt nous voyons se dessiner à l'horizon une série de montagnes couvertes de sapins qui s'élagent les

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