CHAPITRE X
10 juin 1884‘. — Je ne veux pas me séparer sans quelques mots d'adieux des lecteurs qui ont bien voulu me suivre dans mes pérégrinations à travers les Black-Hills. Un grand nombre m'ont écrit. Je n'ai pas pu répondre à tous, mais je tiens à les remercier et à leur dire combien j'ai été touché de l'intérêt qu'ils veulent bien témoigner à des notes de voyage qui n'ont qu'un mérite, c’est d'appeler l'attention sur un pays qui est à la fois, pour nous, une menace et un enseignement.
Il m'a semblé intéressant de relater en quelques lignes ce qui s'est passé là bas depuis moins de dix mois que nous en sommes revenus. Les Black-Hills ne sont qu'une toute petite partie du Far-West; mais la poussée en avant dans la voie de la prospérité matérielle, qui s'y produit, se produit également partout ailleurs, et quand on la compare à la reculade qu'il a fallu constater chez nous, dans le même laps de temps, on voit combien, en somme, ces deux états de choses sont fonctions l’un de l'autre.
A notre départ d'Amérique, le marquis de M...
1 L'ouvrage qu’on vient de lire avait paru en articles dans le Correspondant.
venait de sortir avec tous les honneurs de la guerre de l'aventure qui a été relatée plus haut. Quelques jours plus tard, la marquise venait bravement rejoindre son mari, et tous deux faisaient une rentrée triomphale dans leur bonne ville de « Little-Missouri », dont le nom, en suite d’une délibération du conseil municipal, avait été changé contre celui de la marquise. Tous les « citoyens proëminents » faisaient un accueil enthousiaste au jeune ménage dans cette même gare où, quinze jours auparavant, mon ami M... avait été traqué comme une bête fauve. Ce n'est pas qu'aux Romains que s'adressait le vieil Ovide :
Donec eris felix, multos numerabis amicos.
Tempora si fuerint nubila, solus eris!
Et mon professeur de whatthng, le cow-boy de Custer, avait bien raison de dire qu’un revolver de gros calibre était encore l'ami le plus sûr qu'on püt avoir.
A ce concert, il manquait une voix, celle d'O'Donnell. Elle ne se fit pas attendre. Il resta en prison juste le temps de se faire soigner de ses blessures. Dès qu'il fut quéri, sa première visite fut pour M... La marquise était seule à la maison, quand il arriva :
— Je viens vous serrer la main, dit-il, que tout soit oublié! j'ai eu des torts. Je ne savais pas avoir affaire à un gentleman. (!!!) D'ailleurs, ceux pour le compte desquels j'opérais se sont mal conduits. Dorénavant Votre Seigneurie (Your Ladyship) n'aura pas de meilleur ami que moi!!!
On s’est tout pardonné. O'Donnell a reformé sa bande au moyen de sujets d'élite qui sont venus remplacer ceux que les balles de M... avaient endomma-
gés. Il se charge à forfait de toutes les élections des environs. On a espéré un instant qu'il se ferait nommer sénateur ou député, ce qui eût débarrassé le pays de sa présence : malheureusement, il paraît avoir renoncé à cette idée.
Le président des États-Unis, M. Arthur, s'étant avisé, l'automne dernier, d'aller visiter, avec quelques grands personnages, le Yellow-Stone, une bande de soixante-dix cow-boys fut immédiatement organisée dans le but de l'enlever et de le mettre à rançon. L'opération échoua par un simple hasard. On avait attribué à O'Donnell cette idée de génie, mais tout semble prouver maintenant qu'elle émanait d’une autre cervelle.
Délivré de ces préoccupations, M... a pu donner une nouvelle impulsion à ses affaires. Il tue de deux cents à deux cent cinquante bœufs par jour. IL ENVOIE MAINTENANT, CHAQUE MATIN, UN DE SES WAGONS RÉFRIGÉ- RANTS, CHARGÉ DE VIANDE, A NEW-YORK, C'EST-A-DIRE 4 TROIS MILLE KILOMÈTRES ENVIRON, ET CHAQUE BOEUF AINSI TRANSPORTÉ LUI DONNE, DIT-ON, UN BÉNÉFICE NET DE CINQ DOLLARS ‘ |
Dans combien de temps lui ou d’autres trouverontils moyen de faire passer l'Atlantique à cette viande ? Est-ce une question d'années, de mois ou de semaines ? Une livre de bœuf vaut uit sous à New-York, vingt au Havre. Cela ne peut pas durer. On objectera que la viande importée, quel que soit le moyen employé, ne vaudra jamais celle du pays. C'est possible, quoique cela ne soit pas sûr : mais, comme me le disait un fermier normand, «, la mauvaise marchandise fait toujours
! Il a aussi, l’autre jour, envoyé à New-York deux wagons de saumous conservés dans la glace.
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