Dans les nuages
Je rêvais le luxe, les voyages; j'enviais les sièges dorés dont les pieds reposent sur des tapis d'Orient. Être chaise officielle eût été le bonheur de ma vie. Les fourgons de déménagement me donnaient des battements de cœur, lorsque je les voyais passer dans la rue chargés de meubles et de chaises qu'on transportait pour être expédiés au-delà des mers.
Heureuses chaises !
Et je pleurais en silence, la tète en bas, le corps accroché à une barre de fer, dans le haut de la boulique; mes larmes coulant goutte à goutte faisaient crépiter le gaz placé audessous de moi.
— Quel sale bois! disait la dame grinchue, propriétaire de la boutique.
C'était un mardi. Un gros monsieur entre dans le magasin.
— Je voudrais des chaises, di(-il, des chaises pas cher.
Il paraît cjue nous n'élions |)as cher, car la marchande étalant vingt-quatre de mes compagnes :
— V^oilà votre affaire, dit-elle, regardez-moi cela.
— Très-bien, dit l'homme, mais il m'en faut encore. La dame gr inchue en présente trente autres.
— Voici toute ma marchandise... ah! encore cette chaise;
mais je vous préviens, — car je ne vole pas mon monde, — c'est du mauvais bois... ça pleure tout le temps.
— Donnez toujours, dit l'homme.
Me voilà partie dans une grande voiture. Je traverse des rues, puis des rues, un grand boulevard; la voiture entre dans une immense cour et s'arrête devant une grille.
On nous descend, et dcu\ jours après nous étions installées trois par trois autour de tablés en marbre sur lesquelles étaient des portraits de femmes et des réclames de pharmaciens.
Je regarde, j'écoute : je suis, paraît-il, dans la cour des Tuileries devenue l'habitation du ballon captif.
— Quel bonheur! un ballon!
Je voyais un ballon et le plus gros qu'il y eût jamais eu... Et puis il y avait une grande machine qui allait, allait toujours. Il paraît que c'était superbe ce que je voyais; car j'entendais des hommes très-compétents disant :
— C'est admirable! Giffard est un homme tout-à-fait remarquable : il a une organisation géniale!
J'étais fière. Je ne connaissais pas M. Giffard, mais ça ne fait rien, j'étais fière tout de môme. Il y avait bien de ci de là des gens qui critiquaient le cable, la nacelle, la vapeur; mais je compris bien vite que ces détracteurs étaient des braves poltrons qui se faisaient critiques pour n'être point acteurs.
Je riais sous pailles à toutes ees petites laiblesses. L'un ne montait pas pour conservei" un mari à sa lemme, l'autre un père à ses enfants; un troisième parce qu'il avait le vertige. Et ainsi mille prétextes anodins.
Cependant j'étais là depuis huit jours, et la foule augmentait à chaque ascension. Ah ! que j'aurais voulu monter en ballon, moi aussi! mais non, les voyageurs restaient debout dans la nacelle; donc aucun espoir pour une pauvre chaise.
.l'étais plongée dans mes réflexions lorsque j'en fus tirée par la convei'sation de mes voisins.
— Qui salue/.-vous?
— Dofia Sol.
— Ah! montrez-la-moi, je ne la connais pas.
— Elle vient à nous.
Je regardai, et je vis s'avancer lentement, entourée de plusieurs personnes, une jeune femme un peu paie et maigre. I^lle jouait avec une petite canne et parlait horriblement vite. Elle monta en ballon, puis, a[)rès l'ascension, ^i^t s'asseoir tout près de moi. l^^lle était ravie : elle reviendrait le lendemain, et tous les jours, tous les jours.
Elle me |)lut beaucoup : j'aurais voulu lui servii' de siège.
Elle revint en effet clnujue jour et faisait deux ou trois ascensions. Je trouvais cela un peu beaiicouj). l out le monde était de mon avis et le lui disait.
— J'ai un peu mal à la poitrine, répliquait-elle, et je respire si bien là-haut !
Sa voix était si jolie que je lui donnai raison. Mais il n'en fut pas de même du monde bête et méchant. J'entendais ma jeune amie critiquée, défendue, calomniée. J'enrageais de ne pouvoir rien dire.
Un jour un gros monsieur, accompagné d'une plus grosse dame encore, ne tarissait pas d'injures à son adresse : Elle était poseuse, elle voulait à tout prix qu'on parlât d'elle, elle n'avait aucun talent comme comédienne ; c'était cjuelqu'un de caché qui parlait ses rôles, elle ne faisait que les gestes. C'était un sculpteur mourant de faim c{ui faisait ses statues dans une armoire, et, quant à sa peinture, on savait bien que ce n'était pas elle, puisqu'elle n'avait jamais tenu un pinceau. — C'était clair — hein?... Et tous deux se tordaient de rire à ce jeu de mots bête comme tout.
Je bondissais de colère, et je secouai le gros monsieur qui, furieux, se lève de dessus moi, me prend par les épaules et me jetant à terre avec violence :
— Quelle mauvaise chaise!... elle pourrait à peine soutenir dona Sol !
— Tiens! c'est une idée, s'écria Louis Godard qui passait en ce moment : elle est légère, nous l'emmènerons demain.
El, me relevant, il examina mes membres pour s'assurer
que le brutal ne m'avait rien casse. Puis, il me transporta sous un grand hangar.
— Qu'on laisse cette chaise là, dit-il, en me plaçant dans un coin; elle servira demain pour doua Sol.
Je restai rêveuse. Que voulait dire tout ceci : demain, dona Sol?... que se passera-t-il donc demain ?...
Je vis toute la nuit des femmes accroupies par terre, sous mon hangar, et travaillant à une grande étoffe orange dont je ne pouvais distinguer la forme. Elles parlaient de demain, mais je ne saisissais que des bribes de conversation qui piquaient ma curiosité sans la satisfaire.
Enfin le jour se leva: c'était encore un mardi. Je m'étais légèrement assoupie vers le matin. Des hommes venant enlever l'étoffe orange m'éveillèrent brusquement ; puis, l'un d'eux retirant sa veste la jeta sur moi.
Je ne pouvais plus rien voir.
J'entendais aller, venir sous mon hangar, mais je ne comprenais pas. Je soufflais beaucoup. L'homme à la vesle revint, tout en nage, reprendre son vêtement. J'ouvris toutes grandes mes pailles.
O surprise ! J'aperçois une chose ronde et molle ayant la forme d'un immense champignon : cela sort de la terre en s'élargissant vers le ciel, et le champignon montait, montait toujours.
Il s'élève enfin de terre, retenu par des cordes. C'est un ballon, un tout petit ballon couleur d'orange; il fait des révérences au gros ballon qui se dandine comme un éléphant/
La foule s'assemble : le ballon est tout à fait gonflé. J'aperçois doiia Sol dans la foule.
Louis Godard vient me chercher sous mon hangar et je traverse la foule à son bras, un peu émue et saluant tout ce monde qui me regarde.
Je suis placée dans un petit panier à linge sale et audessus de ma tete le petit ballon qui me semble énorme maintenant. La foule s'écarte de nouveau. Je crois que c'est
une autre chaise qui me vient tenir compagnie Non! c'est
dona Sol au bras de M. Gaston Tissandier. Elle est suivie du jeune peintre Georges Clairin. M. Dartois et les deux célèbres Godard regardent dans le panier si je suis d'aplomb et si rien ne me gêne.
J'allais les remercier pour tant de soins lorsque je fus aveuglée par un flot de dentelles.
Doua Sol était assise sur moi.
Georges Clairin sauta dans la nacelle ainsi que le jeune Louis Godard, neveu des deux premiers.
Il était alors cinq heures trente minutes. La foule se pressait davantage autour du ballon : les chapeaux se soulèvent, les mains se serrent, les adieux s'échangent, et l'aérostat
s'élève rapidement au milieu des applaudisscmenls sympathiques
Et puis rien! rien !... la terre au-dessous, leeiel au dessus... Je suis dans les nuages. J'ai laissé Paris briuiieux, je trouve un eiel bleu et un soleil radieux. Le petit panier plonge dans une vapeur laiteuse toute tiède de soleil. Autour de nous des montagnes opa([uesau\ erèles irisées, une petite ligne de la couleur du [)l()ml) qui l epousse le second [)laii. C'est admirable ! c'est stu[)é(ianl !
Pas un bruit, pas un souffle. Ce n'est pas du silence, c'est l'ombre du silence. C'est dou\, estonqié.
J'entends dona Sol murmurer :
— Il me plaiiait vivre toujours ainsi.
iMais tout à eou() \c dé(;or change : les nuages s'écartent, et l'aérostat se met à des(;endi'e au-dessus du ponl de la C.oncorde, à uniî cenlaine de mèires du poini de dépai'l.
La foule (pii se Ii-ounc encore rc'iniie dans la cour des Tuileries se précipite Ncrs les (jiiais. ,\oiis seiiihloiis, nous, nous j)récipiler dans la Seiiu*.
Glairin se reloui'U(> sers l'aéronaule eomnu' pour l iiilerroger.
— C'est une fai'ce (pie je leia- fais, ilit Louis Godard ; nous allez voir.
Aussitôt il vide un sac de lest el nous remontons au eiel.
Le vent était absolument nul dans les réglons supérieures, et l'aérostat redescendit encore une fois au-dessus du ballon Captif.
Mais enfin vers six heures les courants aériens se formèrent et nous prîmes décidément notre vol du côté de l'est.
— Procédons à la loilctio du l)alloii, dit Louis Godard, et
mettons-nous à notre aise.
Aussitôt les sacs de lest sont enlevés du fond de la nacelle et placés au dehors. Le manteau de doua Sol ainsi que le caoutchouc de son compagnon sont disposés au-dessus de nos tètes en plis artistiques du plus joli effet. La jeune femme avait emporté une paire de bottes vernies, on les suspend à l'extérieur du petit panier. Cela semble les contrarier fort ; car j'entends la bolle droite (pii murmure à la botte gauche :
— Franchement, elle aurait bien pu nous laisser à la maison. Qu'elle veuille nous faire casser le cou à cheval, passe; mais en ballon
Je prêtais l'oreille pour saisir la fin de la phrase lors(pie mon attention fut éveillée et clouée par la voix d'or de dofia Sol:
— Ah ! elle m'cmbèle (elle l'a dit) cette chaise ! si nous
la jetions !
— Ah! mais non, mais non, vous aile/, hier un Parisien, s'écria Georges Clairin. l'A il nraLiaciia des mains de celle foi'cenée qui déjà m'axait saisii' et me balançait dans l'espace !
Quelle horreur !
J'avais bien entendu dire (piClIe brûlait des chats pour
manger du poil rôti ; qu'elle faisait ses délices de queues de lézard et de cervelles de paon sautées au beurre de singe. Je savais qu'elle jouait au crocket avec des têtes de mort coiffées de perruques Louis XÏV. Je la croyais capable de
tout Oh ! massacrer une pauvre chaise qui n'en pouvait
mais, cela dépassait mes prévisions.
Cependant mon sort était fortement discuté, et je tremblais de tous mes bâtons lorsque le jeune Godard m'enleva subitement.
— Ah ! bah ! Madame a raison, elle nous gêne ; je vais arranger cela.
Je perdis connaissance.
Quand je revins à moi, je me trouvai suspendue à côté des petites bottes. Je nageais dans le vide, retenue seulement à la nacelle par une ficelle qui m'entourait la tête. J'eus quelques instants de vertige ; puis, m'apprivoisant doucement à ma nouvelle position, je m'orientai.
A ma gauche, pendu par son anse, un petit panier ventru se balançait. La nacelle ressemblait à une friperie en vacances. Nous étions de nouveau dans les nuages à i ,600 mètres d'altitude.
Le spectacle n'était pas moins beau que la première fois. Les nuages gris moutonnés comme un cou de cygne nous servaient de tapis. De grandes draperies orange frangées
de violet descendaient du soleil et s'allaient perdre dans une dentelle blanche cl moussue. 1^'acrostat ne semblait pas marcher : il faisait frais, mais non froid. L'air était pur.
Dofia Sol récita une conij)laintc fort jolie.
— Mais cela ressemble absolument à la complainte du Minuccio de Musset, dit Georges Clairin.
— Non, c'est celle de Musset qui ressemble à la complainte de Boccacc, ou, pour être plus juste, le poète l'a traduite du vieux français vers par vers. Seulement je préfère, moi, celle de Boccacc.
Et la jeiuie femme récila pour la seconde fois cette complaiiile (|uc j'ai relenu(\ La xoici :
Va dire, Amour, ce qui me faict douloir, Compte au Seigneur que je m'en vois mourir S'il ne me vient ou me \eult secourir, Celant par craincte un désireux vouloir.
Mcrcy, Amour, à joinctes mains te cric, Voy mon Seigneur au lieu où il demeure, Dy luy comment je le désire et prie, Tant que d'ardeur il fauldra que je meure, Toute enflambée et ne sçachant point Theure Que perdre puisse une peine si griefve,
Si sa pitié bien tost ne me relieve , Je ne voy point moyen de me r'avoir.
Ains finira tantosf ma vie briesve.
Helas, Amour, fay luy mon mal sçavoir.
Depuis que fuz de luy si amoureuse, Je n'ay point eu le cueur ni l'avantage, Comme la craincte, helas, pauvre paoureuse, De luy compter mon vouloir et courage.
Dont d'ennuy suis en telle peine et rage, Qu'ainsi mourant, mourir m'est grand oppresse, Et si croy bien qu'il en auroit destresse. Si bonnement ma peine il pouvoit voir; De luy mander je n'ay la hardiesse.
Helas, Amour, fay luy mon mal sçavoir.
Puis doncq, Amour, que je n'ay l'espérance Que mon Seigneur puisse sçavoir, helas.
Par nul moyen jamais, ne par semblance. Ce que je seuffre en mon pauvre cueur las. Il te plaira me donner ce soulas.
Qu'il lui souvienne au moins de la journée Qu'il combattit à la lance mornée.
Faisant tant bien au tournoy son devoir. Par mon regard fut lors si adjournée Que je n'en puis faire mon mal sçavoir.
Et ils engagèrent une conversation littéraire. Pendant ce temps le jeune Godard continuait l'aménagement du ballon.
DANS LES NU A r, ES.
Un bruit lointain de papier froissé attira l'attention des voyageurs. Un tourbillon noir passa devant nous, puis revint au-dessus du ballon. C'était une bande d'iiirondélies désertant déjà noire elimat. Peut-être une troupe de petites malades. Au milieu une vieille dame complètement ve-
tuo de noir, une dentelle blanche sur la tète, un air grave et un embonpoint de douairière. Toute la ])aude fit lialte en jetant des cris perçants à la vue de l'aérostat. La vieille dame tint conseil, puis les petites sauvages tournèrent deii\ fois autour du ballon, toujours en criant et la bande disparut à tire d'ailes.
L'air était devenu tiède et les bruits de la ville nous arrivaient portés par des émanations fades. Paris nous npparnt de nouveau; nous étions au-dessus de la Bastilh*. L'hiunitlilé avait chargé notre ballon et nous redescendions.
11 fallait de nouveau jeter du lest. Doua Sol réclama le plaisir d'ouvrir le sac et de couvrir de sable l'impudent génie de la Liberté. Une famille anglaise (jui prenait l'air au balcon de la Colonne fut av(Higlée par noli'e lest. Le père regarda d'un air coui'roucé l'élégant génie, ci'o\ant à une mauvaise plaisanterie de sa pari. Mais celui-ci, la jand)c en l'air, le bras arrondi, coni inuait ses grâces avec une dé'-inxolturc toute française.
Le sac vidé, nous remontâmes avec ra[)idité; puis, avant rencontré un courant plus vif, l'aérostat se mil à marcher avec une vitesse relativ e, mais qui nous semblait extrême, vu la lenteur avec larpielle nous avions vovagé jus(pi"ici.
La ville se déroulait au-dessous de nous, estompée pai" l'heui-e grise. Les rues me send)laient èti'c de longues cou-
leuvres, les boulevards d'immenses boas au repos. La Yillette, au loin, avec ses cloches à gaz ressemblait à un cimetière calciné. Le ballon s'arrêta un instant, planant au dessus d'un monument bizarre. On eût dit une roue gigantesque. Clairin, prenant la longue-vue, reconnut la Roquette. C'était l'heure de la promenade. Tous ces pauvres diables regardaient le ballon, ce fils des airs, emblème de la plus absolue liberté. Ils étaient Là les yeux fixés sur l'aérostat, les bras ballants. Doua Sol regardait dans la longue-vue et exprimait tout haut les sensations diverses qui l'agitaient. L'un des condamnés, se promenant dans un étroit préau, s'appuya contre le mur et se prit à pleurer. Qui sait? Peut-être attendait-il la mort, lui qui voyait là-haut la vie, le soleil, la liberté !
Nous reprîmes alors notre vol vers le ciel. Les voyageurs étaient un peu tristes. Le vent nous poussant, nous traversâmes le cimetière du Père Lachaise. Georges Clairin et doua Sol saluèrent en passant les tombes amies : la jeune femme effeuilla son bouquet de corsage et les blancs pétales tombèrent au hasard dans le champ de repos.
Un grand voile blanc enveloppait majestueusement le cimetière. Le ballon entra dans les plis du voile et marcha de nouveau en faisant de petits circuits. Vingt minutes après, sortant encore des limbes, nous aperçûmes Vincen-
ncs. Il était six heures et demie et la faim se faisait sentir dans la nacelle. Comme chaise de bois, mon estomac ne réclamait rien; mais les trois voyageurs n'étaient pas de même. On décrocha le petit panier ventru. Dofia Sol s'assit au fond de la nacelle et prépara des tartines de foie gras. Louis Godard debout, une bouteille de vin de Champagne en main, fit sauter le bouchon qui alla se perdre dans les régions éthérées. La détonation se répercuta de nuages en nuages ; un jet mousseux s'échappa de la bouteille , un flocon qui passait but à longs traits l'écume blanche et s'en alla porter l'ivresse dans le ciel. Alors tous les nuages se mirent à voltiger, se baisant, se choquant, se brisant et nous enveloppant entièrement de leui' ivresse céleste.
Georges Clairin, le crayon à la main, fixail sur son album l'étrange scène de ce dîner à 2,3oo mètres dans les airs. Doua Sol avait mis le couvert; à chacun une serviette minuscule, une tartine de foie gras et un verre. La jeune femme avait un petit gobelet d'argent.
Le ciel était superbe, et le tenq)s avait revêtu sa lobe la plus brillante. Le dîner se passa très-gaiement; on lit deux services : le premier de tartines de foies gras, le second de foies gras en tartines. Puis un succulent dessert composé d'oranges, et ce fut tout. On but à la santé de M. Giffard, à l'avenir des ballons, à la gloire, aux arts, à ce (jui a
été. est, et sera; puis la bouteille, lancée en l'air, tomba clans le lac de Vincennes en valsant. Les cygnes, effrayés, battirent des ailes, le lac fronça ses sourcils; puis, la bouteille ayant pris fond, le calme fut.
II y eut un moment de tristesse vague.
— Pauvre bouteille! murmura dofia Sol, elle me fait l'effet d'une vieille comédienne. Brillante et capiteuse, elle nous a tout donné; et, ingrats et repus, nous la jetons sans regret dans l'éternel oubli.
— Ah! bah! Vive la vie, puisque la mort est' au bout, s'écria Georges Glairin,
— Ah! mais vous n'êtes pas gais, vous autres, reprit Louis Godard. Les idées tristes n'étant pas du voyage, vous chargez le ballon et nous descendons. Lestez, lestez... Au diable les pensées philosophiques!
Les voyageurs, riant de cette boutade, ouvrirent la cage aux papillons noirs. On dut vider un nouveau sac. Le malheur voulut que le lest tombât en entier sur une noce étendue sur l'herbe. Nous étions descendus avec une si grande rapidité cjue nous ne nous trouvions plus c{u'à 5oo mètres du sol. Cette averse de cailloux fut accueillie par un hurrah d'horreur. Au premier moment, la mariée furieuse se retourna vers un petit garçon de sept à huit ans qui jouait paisiblement au cheval sur un parapluie et elle lui appliqua
un vigoureux soufflet. Nous ^ avions pris nos longues-vues. ' Doua Sol , agacée par cette injustice, lança sur la noce la boîte de fer-blanc, laquelle renfermait les défunts foies gras. Tous levèrent les yeux. La soupape cntr'ouvcrtc permet au ballon de ne point remonter, les voyageurs ne voulant rien perdre de cette délicieuse scène.
Les mains en entonnoir, tous les gens de la noce hurlaient des injures qui malheureusement ne nous
DANS LES iNUAGES.
parvonaiciil pas. Le bébé frappé sans raison essayait de nous jeter des pierres, mais un paquet de bonbons lancé [)ar la jeune femme arrêta sa vengeance et il s'assit paisiblement [)Our compter sa richesse. Le marié, qui n'avail cessé de tempêter, pris d'une idée subite, disparut dcrl'ière un buisson, et là, se croyant bien caché, puiscpi il ne nous voyait plus, retira son habit, puis son gilet, puis ses bretelles : ce que voyant, doûa Sol demanda à remonter au ciel, craignant d'être indiscrète. Mais non, c'était une fausse alerte. Il prit une de ses bretelles, ramassa une pierre et se prépara à jouer de la li ondtî contre l'aérostat; il se canq)e, il s'arc-boute el — une — deux — liois — il s'étale de tout son long dans une immense flaque d'eau.
Le fou rire s'empare aloi's de loule la noce : cela nous gagne, l'enfant lail des cabrioles, la belle-mère a une (piinle de rire, son ventre, sa poitrine et ses jandjes tressautent dans des convulsions effrayantes, la jeune nuu'iée se tient les côtes, noire nacelle bondit de droite et de gauche sous l'effort des éclats de rire des trois voyageurs, les bottes s'entrccluxpient et foni cracjuer leur xcrnis.
Je loule sur le panier \enti'u (|ui roule sur moi. l^ilin, les nuages déjà gi-isés crèNent de rire et la comédie s'achève dans un sauve-(jui-|)eut généial.
Notre aérostat nous a])ritant contre cette averse hilarante, nous traversons l'ondée sans être mouillés. Nous nous élevons au-dessus des nuages et nous gagnons le soleil, laissant la terre sous un voile de pluie.
De nouveau nous voyons un admirable spectacle. Le soleil, furieux de se coucher si tôt, est rouge de colère ; de petits nuages gris le tacjuincnt, passant et repassant sans cesse devant lui. Il ressemble à un lion blessé, tourmenté par des mouches.
De grandes lignes noires arrêtent les horizons; les nuages sont opaques autour de nous.
— On se croirait sur mer un jour de brouillard, fait remarquer Clairin.
L'orage gronde sournoisement au loin. Nous sommes à 2,4oo mètres d'altitude. Il fait presque chaud. Nous laissons derrière nous Joinville-le-Pont : la Marne se déroule comme un ruban satiné ; les petits bateaux semblent des poissons à fleur d'eau ; la vue est ravissante. C'est l'heure grise. Tout prend une poésie embaumée.
Nous marchons, nous marchons très-vite, traversant plaines et bois, passant au-dessus des sourires et des larmes. Voici un gai jardin : on chante, on rit autour de la table. Voici le petit cimetière : une femme y pleure. Toute la vie se déroule là de maison en maison. L'aérostat passe au-dessus d'un
grand parc: il y a Ictc au chàlcaii. On va, on vient, on danse.
— Oli ! que c'est petit les lioninics vus de si liaut! Et le bon Dieu, ([ui est encore plus haut! mais il ne doit rien y voir.
C^oinine je faisais cette rétievion. nue des i)olles ni'en\o\a un coup de talon ; je rentrai en mes pailles.
Le soleil s'était décidément couché. 11 était se[)l heures et cpiart. La nuit couvrait ses épaules de son brun manteau. L'aérostat était à 2,600 mètres. C'était le plus haut que nous fussions encore montés. La terre avait complètement disparu. Une poésie un peu li iste nous enveloj)pail . Doua Sol et Georges (llaiiin clianlèrent une ballade bretonne. Je commençais à m'endormir, me laissant aller à une douce somnolence, ([uand la de ï>ouis (lodai'd me
lit tressauter.
— Allons! allons! il faut songer à descendre. Jetons le guide-ropc.
— Gomment! déjà ? s'écria la voyageuse. Quel dommage!
— Oh ! oui, oui, il se fait lard. 11 s'agit de descendre d'uru' façon toul artistique. Au guidc-ropc ! (ît-il, en détachant une coi'de.
— Au guide-rope, au guide-ro[)e ! ré|)étèi'ent les deux jeunes gens.
Je regardai ce que pouvait être ce guide-rope et je vis se dérouler une longue corde à laquelle étaient fixés de petits crampons de fer de distance en distance. Le jeune peintre et la comédienne se mirent courageusement à l'œuvre pour aider l'aéronaute. La corde avait 120 mètres de long, Godard, penché en dehors de la nacelle, la regardait se dérouler, pendant que Clairin et dona Sol la faisaient glisser doucement entre leurs mains, arrêtant son essor trop violent et riant quand l'un d'eux s'était piqué aux crochets. Enfin, la corde déroulée, Godard prit la longue-vue.
— Diable ! voilà bien des arbres, murmura-t-il.
En effet, à ce moment le ballon était au-dessus d'un trèspetit bois; en face une plaine, et puis des bois à perte de vue. Après s'être orienté, l'aéronaute déclara qu'il fallait absolument descendre dans la plaine, sinon nous risquions de faire une descente en pleine nuit au milieu des bois de Ferrières. Il fallut prendre un parti. Doiia Sol eut le grand plaisir d'ouvrir toute grande la soupape. Le gaz s'échappa du ballon d'un petit air moqueur en sifflant. Puis la soupape refermée, nous descendîmes assez rapidement. Quand nous fûmes à 5oo mètres, Louis Godard sortit d'une de ses poches (véritables magasins) une petite trompe et se mit à souffler dedans avec violence.
— Ah! mon Dieu! je manque mon entrée, s'écria doiia Sol.
Et, perdant la tclc, clic allait se précipiter clans le vide; mais Glairin l'arrêtant :
— Calmc/.-voiis , lui dit-il; ce n'est pas Ilcinani qui appelle, c'est le chef de gare.
Tous trois se mirent à rire. Kn cITcl, nous avions pendant cet incident traversé un petit hameau, à cheval sui- la lisière du bois et nous nous trouvions au-dessus de la ligne de l'Est.
Cela était d'un effet bien curieux : la ligne noire serpentant en tous sens, réveillée par les cordons d'acier, le silence partout et puis tout à coup un monstre formidable arri\anl à fond de train avec deux yeux flamboyants de colère, crachant des flammes de sa gueule de fer et formant avec sa chaude haleine des bataillons de nuages (pii s'enlèNcnt hai'diment vers le ciel.
Le chef de gare, vo}an( un ballon cl comprenant à l'heure tardive cpi'il ^ oulait aderrir, a\ ail appelé les hommes d'équipe afin qu'ils portassent secours, le cas échéant.
— Où sommes-nous? cria Louis Godard dans la h'()in])('.
— Au — u — u... ille, répondit le chef.
Impossible de comprendre.
— Où sommes-nous? cria Glairin à son tour d'une voix leirible.
— A u — u — u... ille, hurla le chef entre ses mains.
— Où sommes-nous? chanta la voix aiguë de dofia Sol.
— A u — u — u... illc, répondit toute la bande. Rien, rien !
Il fallut lester le ballon. Nous descendions trop vite et le vent nous repoussait dans le bois que nous venions de quit-
ter. La nuit s'avanraiL : nous remontâmes vers le ciel. Il était bleu sombre, tout tacheté de nuages gris. Après dix minutes de route, la soupape de nouveau ouverte nous fit redescendre. L'aérostat était à droite de la gare et très-éloigné de son complaisant chef.
— A l'ancre, maintenant! dit le jeune Godard. Et une nouvelle corde fut suspendue dans les airs. Au bout était accrochée une anci e formidable. La corde mesui aitHo nu'tres. Les bruits arrivaient de terre, confus, mais aigus. Je ne pouvais comprendre ce ([ue j(> \()\ais grouiller au-dessous de moi.
— Ah ! mon Dieu ! ciuel ti'oinxNui d'enfiiiils! s'écria doua Sol.
En effet, nous étions suÎN ispar des enfants qui, escaladant les haies, traversant les champs, couraient après le ballon, depuis sa halte au-dessus (le la gare.
Nous n'étions plus qu'à Soo mètres de terre.
I^a ti'onq)e fit son office* :
— Où sommes-nous ?
— A Verchères, ci-ia la joyeuse batide.
Il fallut le leiu' faire répi'-lei' plusieurs Ibis.
— Où est-ce Verchères? iuleri'ogea (llairin.
— Je ne sais...
— Ni moi...
— Bah ! Nous verrons bien.
Le ballon descendait toujours, mais doucement.
L'aéronaute jetait du lest, puis ouvrait la soupape ; enfin il opéra cette descente d'une façon remarquable, et, bien que l'opinion d'une chaise de bois lui importe peu, je lui fais quand même mes compliments.
Des paysans étaient accourus. La nuit estompait le paysage et tout prenait un aspect plus dramatique.
— Allons, vous autres, là-bas, prenez la corde qui traîne, et surtout ne tirez pas trop fort.
A ce moment je regardai le ballon et je fus frappée de stupeur. Lui, si rond tout à l'heure, était maintenant allongé, fripé. Il balançait le bas de sa jupe au-dessus de la nacelle. Oh! il était bien vilain!
Les paysans s'étaient saisis de la corde et allaient la tirer à eux quand l'aéronaute leur cria de n'en rien faire.
— Ah! ne tombons pas dans la mare!
En effet, au-dessous de nous une petite mare nous menaçait : en quelques minutes elle fut dépassée.
— Allez, maintenant, les enfants, à la corde et doucement. Cinq hommes vigoureux prirent la longue corde. Nous
étions à 120 mètres de terre, et je vous assure que, pour une chaise qui n'a jamais voyagé, c'était un spectacle bien étrange. La nuit maintenant nous enveloppait. Rien ne
DANS LES NUAGKS.
.So
gardait son aspecl réel. Les paysans nous semblaient être des géants, les enfants paraissaient lillipiiliens. Cependant des femmes étaient arrivées aussi ; puis au milieu de ees tètes, qui nues, qui recouvertes de foulards ou de bonnets,
trois chapeaux melons s'épanouissaiciil dans leur importance comme couvre-chefs de pro|)riétaires.
Le jeune Godard donnait des ordi-es, ayant l'œil à di'oite, à gauche, })arloiil; encourageant les ha\aillenrs :
— Bravo, les amis... j)arlail... doucement. ( iompoite/.-
VOUS en chevaliers français; il y a une dame clans la nacelle.
— Une clame! crièrent en chœur les paysans...
— Une dame! répéta l'écho...
— Une dame! coassèrent les grenouilles dans la mare... Et la foule se précipita vers le ballon. L'un des curieux,
plus pressé que les autres, frotta une allumette. Le jeune aéronaute poussa un rugissement de colère.
— Eh bien! mon brave, si vous en avez une autre, allumezla aussi, et venez nous faire tous sauter.
Un cri général accueillit cette boutade, et l'imprudent curieux fut injurié, bousculé et repoussé au loin.
Cependant la foule s'était éloignée avec effroi, et, sans l'ancre qui s'était fichée en terre, nous repartions pour les airs. Enfin, la curiosité étouffant la crainte, ils revinrent en masse.
— Prenez les cordes et tenez-vous sur la pointe des pieds. Mademoiselle, dit Godard à la comédienne; surtout n'ayez aucune crainte, je vous ferai atterrir sans secousse.
Il tint parole. Grâce à son habile manœuvre, la nacelle toucha terre comme un oiseau se pose. Je craignais de briser mes quatre jambes de bois, en frappant contre le sol ; il n'en fut rien. Je restai suspendue à la nacelle sans ressentir la moindre oscillation.
— Voilà la dame, voilà la dame! s'écrièrent les enfants.
— Voyons comme qu'elle csL? disaient les femmes. Un enfant m'apcreiit.
— Ah! une chaise pendue à l'envers du ballon. Quelle droh; d'idée, une chaise en ballon !
— C'est |)()ui' l'équilibi-ei-, fit un chapeau melon. Georges Clairin sauta à terre, et voulut enlever dofia Sol.
— iNIais non, mais non, je ne veux pas descendre... On m'a promis un petit traînage. .. je veux mon [)etit li-aînage.
— Ah ! ce sera |)oui' la prochaine fois, Madame. Les éléments sont contre vous, il laul accepter aujourd'hui celle banale descente.
Doua Sol se laissa enlever en soupii-ant ; le peintre la posa doucement à terre et la foule l'entoura aussitôt.
— Ah ! la Madame, disait une lillette en touchant sa robe.
— Ah ! sainte IMaric ! c'est moi (pie je ne confierais pas ma peau à c'te machine, dit, en se signant, une vieille paysanne ridée, (courbée, noircie.
— (le serait dommage, la mère; le pays pcrdi-ait son plus beau morceau et monsieur le curé sa plus jeune brebis.
I^a petite troupe éclata (h^ rire.
Doua Sol avait été l emplacée dans la nacelle par un grand gaillard. 11 en fut ainsi de cluupie voyageur. Ma'is vraiment c'était inutile pour la jeune femme. I^^lle lestait plutôt le ballon qu'elle ne le chargeait. Les trois paysans tenus par
les cordes furent enlevés à quelques mètres du sol, à la grande joie des assistants. Les bottes, le panier et moi étions toujours suspendus. Enfin l'aérostat toucha décidément terre. Georges Clairin vint me détacher et me porta dans le champ. Doiia Sol s'assit sur moi et mit ses petites bottes. La terre était trempée, et les foins coupés m'entraient dru dans les bois.
Les trois chapeaux melons s'approchèrent en discutant tout bas.
— Je vous assure que c'est elle, dit une voix jeune et fraîche.
— Mais non, mais non, j'épliqua une voix gourmée.
— Peut-être, murmura le troisième chapeau.
— J'ai reconnu sa voix.
Et le jeune homme, s'approchant de la jeune femme, la salua, disant :
— C'est un grand bonheur pour notre modeste village. Mademoiselle, que de recevoir doua Sol.
— Vous me reconnaissez donc. Monsieur? et comment cela? On y voit à peine.
— A votre voix. Mademoiselle.
— Ah! vraiment? Gela me fait grand plaisir, et je suis très-flattée, Monsieur.
Le deuxième chapeau s'approchant :
■ — Moi, j'ai le droit d'en vouloir à Mademoiselle.
— I']t pourquoi cela, Monsieur?
— Parce fjiu' nous avez relusé l'iiiN ilalion que j'asais eu riioniieur de vous faire.
— Ail! mais, je ne conq)rentls pas du toid...
— Ni moi, ajouta le plus jeune...
— Ni moi.
— Ni moi.
— (l'est bien simple pourlant, n oilà : le ballon passail, il y a une heure à peu piès, au-dessus de ma propriété; car je suis propriélaire. Mademoiselle, le plus j^rand propriétaire du pays. .l'aNais du monde à dîner : nous sortîmes pour voir le ballon el je reconnus de suite Mademoiselle.