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I.a jeune femme étouffa son rire

— Ail ! bah ! dit (llairin, d'un air ^()<^uenai'd . C'était vous, Monsieur, qui laisic/. des signaux? Ah! je vous lemels trèsbien... Oh ! très-bien.

— \ oye/., (lit le |)i()priélaire rayonnant au\ deux autres chapeaux st(q)éfaits.

L'obscui ilé aidard, chacun dissimula, et il put continuer.

— J'ai donc reconnu M"' dofia Sol el je lis des signaux, comme le disail à l'instant .M. Godard ([ue j'ai aussi leeonnu.

— Ail! moi aussi. Monsieur? mnrnuira (Jairin.

— Oui, monsieur Godard, loul de suite. Je lis donc des

signaux et j'espérais que le ballon allait descendre dans mon parc, et que j'aurais l'honneur de vous avoir à ma table. Mais on lança du ballon un inconcevable pi-oiàt... et l'aérostat s'éloigna. Voilà, Mademoiselle, en quoi j'ai droit de vous en vouloir un peu.

Tout cela fut dit d'un ton empesé, avec un accent nasal et grave. Enfin, il paraît que c'était absolument la copie du fameux acteur Baron. A ce moment le jeiuic Godard se joignit à nous, et, craignant qu'il ne gfdàt tout, doua Sol s'écria en le présentant :

— Voici M. Glairin, notre compagnon de route.

— Ah ! parfaitement; M. le directeur n'a pas voulu laisser sa sociétaire courir seule les dangers d'un voyage dans les airs. Eh bien! Monsieur Perrin^ je vous fais tous mes compliments.

Le jeune Godard, pris à l'improviste, allait répondre ; mais, craignant de se trahir, il bondit comme une chèvre au-dessus du petit mamelon, en s'écriant :

— Allons, les enfants, au ballon! il faut dégonfler le ballon.

— Il est très-gai, M Perrin, dit le faux Baron... trèsgai... et bien jeune. Il doit être aimé.

— Oui, Monsieur, très-aimé.

Un cri général arrêta cette bizarre conversation. Le ciel

venait d'om rir toutes ses écluses. F'n un instant nous fûmes absolument inondés. J'enfonçais dans la terre. Doûa Sol se leva et, s'enveloppant de fourrures, elle voulut rester debout.

— Mais vous allez être trempée, Mademoiselle, dit le jeune homme désolé.

— Oh! n'ayez crainte, Monsieur. Je suis si mince que je passe entre les gouttes.

l^es femmes, l(\s enfanis, eou\ei'(s seulement de leurs camisoles, mirent leur jupon sur leui' tète, l ne niletle de dix à douze ans, oubliant (pTclh^ n 'a\ai( ({ue ce jupon pour la cou\ rir, resta nue à |)artir de la ceinture, et, malgré l'observation (pii lui fut faite, elle persista, prétendant (pi'on n'y voyait pas clair.

Tous les enfanis s'élaieni grou|)('s autour la jeune leninie (|ui eu abrilail lrf)is sous son large nianleau. Georges (îlairin et Tlodard 1 ra\ aillaieni au ballon, aidés par une vingtain(> d'hommes.

Le spectacle élail l)i/.arr(\ Le champ dans lequel nous étions étant fort grand, l'horizon ne nous apparaissait que lointain. T.e ballon, couché à leire, respirai! fortement. Les hommes pressaient ses flancs et le gaz s'échappait comme un souffle j)uissanl. On eût dil une lordie gigantesque râlant, l^es mailles du lilel, eslonq)ées par la nui! , complétaient l'illu-

sion en formant les écailles de la bète. Les hommes étaient trempés tant de sueur que de pluie. Doua Sol fut très-touchée de l'attention d'un garçonnet qui avait été lui chercher un parapluie. Elle s'en servit pour abriter quelques marmots et surtout le petit commissionnaire cjui était en nage.

— Mais on est très-galant dans ce petit pays, fit-elle en souriant.

Alors le troisième chapeau, s'approchant, fit entendre sa voix. (Il n'avait encore dit que : Peut-être!) Mais, heureux de se présenter enfin, il chanta d'une voix douce et lente :

— Oui, Mademoiselle, vous avez bien raison. Ce pays est le foyer des mœurs simples et aimables. Tous ces braves gens s'aiment entre eux et se soutiennent. Ainsi ce petit que vous caressez si gentiment, il est orphelin. Mais tous les paysans sont pour lui son père et sa mère et le berger l'a recueilli.

— Et vous. Monsieur?

— Moi, je les encourage. Mademoiselle. Je suis le plus ancien propriétaire du pays : ils sont lous mes enfants, et cette commune sera riche après ma mort.

— Mais non. Monsieur, je ne suis pas orphelin... papa

n'est pas mort.

— Non, mon petit homme, non ; mais cela ne tardera pas, car ton cher père sera guillotiné.

To Ircssaulni do torroiir. Doua Sol rcpi ima un inoiivoincnl d'effroi; i'cnfanl se pi'it à pleurer, el le Iroisirme ehapcau, heureux de l'effet produit, continua son elianl monotone :

— Ilélas ! oui, c'est une bien triste histoire. Le cher père de cet enfant a tué sa bonne mère il y a un mois. Et du reslc, tenez, Mademoiselle, le crime a été commis juste à la place où se trouve celte chaise.

Je bondis de frayeur : le demi-oiphelin qui avait f^riinj)é sur moi fut jeté par l(>rre.

— Ail ! lene/, tenez., c'est trè.s-drole ce que c'est que le

hasard, l'enfant y est tombé en plein. Oui, c'est à cette même place (pie la mallicurciise femme fut assassinée.

— I^L comment cela? demanda doua Sol après avoir ramassé l'enfant.

— Oh ! c'est bien simph>, Mademoiselle. Ces jeunes <^cns ne s'aimaient plus. T.e mari surtout voulait prendre une autre femme. Cela se peut (piand on est eélil)alaire comme moi ; mais le mariage est absolu, et puis à la campagne on n'est pas assez riche pour se séparer. Bref, un matin (pic la pauvre femme venait d'apportei- le dcjcùncr de son homme (pii lauchail le même foin dont Noici les racines, ce d(M iiier lui envoNa un couj) de sa l'auv ; mais cela n(> lit (piCntamcr la jand)e. Ni l'un ni l'autre n'en diient mot. (^)ncl((ue lemj)s après ils re\inrent enscMublc pour chai'ger les bottes (pi'il

fallait rentrer. La femme était là près de la voiture, et, lui, jetait les bottes de là-bas. A la cinquième il lui cria : «Tiens, la mère, pare celle-là... » et il lança la fourche qui s'enfonça dans le cou de la malheureuse femme. C'est le berger, caché dans ce petit bois, qui a vu et raconté la chose.

Pendant ce triste récit, les femmes s'étaient reculées progressivement de l'endroit du crime. Les enfants consternés écoutaient la voix traînante chantant la triste odyssée. Le ballon lui-même prit un air dramatique. Pressé par des mains vigoureuses, il s'était aplati, écrasé. Il passait dans ce corps mutilé quelques derniers souffles de gaz qui soulevaient sa poitrine. Mais il finit par s'assoupir, ayant l'air d'un boa au repos. La pluie ne cessait de tomber. Dofia Sol s'informa par quel train on pourrait revenir.

— Oh! seulement par le train de dix heures, parce que la gare est à une heure d'ici en voiture. Et, comme il n'y en a pas, il faut compter deux heures à pied en marchant vite.

— Mais c'est impossible ! s'écria Clairin. Jamais Mademoiselle ne pourra marcher jusque-là.

— Il doit y avoir un autre moyen, répliqua la comédienne. Et, cherchant du regard le jeune premier chapeau, elle

sembla contrariée de ne le point voir.

— Ah! il est allé se coucher, le jeune agriculteur, dit la voix gourmée. De mon temps on était plus galant.

DANS LliS NLA(ii:S.

— On est aussi galant, mais j)]iis j)ratirjiic, cher .Monsieur, dit le jeune accusé en sautant lestement d'une Noilui e (|ui venait d'arriver sans que nous l'a\ons entendue. Je v iens de chez moi où j'ai fait atteler deuv voitures, une pour Mademoiselle et ses compagnons, l'autre poui- les tlépouilles du i)ailoii.

Doua Sol leudit la main au jeune lif)muic eu le l'cuiercianl .

— Ma loi ! NOUS nous sauvez, dit Georges Claii iii. 11 paraît ([ue les chemins ne sont pas laciics.

— Oh! il eût été impossible à tles pieds de Parisienne de iaiie seulement la moitié de la route.

Pendant ce |)elit éj)isodi' , (lodard asail lait rouler le hallon cl l'avait lail melli'e dans la naci'ilc avec son guidc-i'ojjc, son ancre et ses cordes. La seconde voilure étant ariivée, il lut hissé [jénihlement. Pauvre hallon! lui si gai, si pimpant il }• a (juehpies heiucs, il élail mainlenanl tout Iroissé;, tout icloulé au loud de son paiiiei-. Sa belle couleur orange a disparu sous la pluie (jui conliuue lapageuse et féroce. Tout h^ uu)nde est silencieux, (l'est le service funèbre tl'une partie dé j)laisir.

Alors Louis (iotlard, pi-enaid un air solennel :

— Ecoute/.-moi tous, dil-il.

On s'approcha de lui.

— Voilà ce que doua Sol et Georges Clairin vous prieiil d'accepter pour boire à la santé de M. GilTard.

Hommes, femmes, enfants, se ruèrent sur le jeune capitaine.

— A moi! à moi. Monsieur...

Et les mains se tendent.

— Quel est le plus âgé d'entre vous?

— C'est moi. Monsieur.

— Non, c'est moi !

Un peu plus les enfants auraient juré qu'ils avaient quatrevingts ans.

— Donnez-moi ça, dit une basse-taille effrayante. Je vais tous les régaler ce soir, et demain on déjeûnera avec les restes.

C'était l'unique gargotier du village qui parlait ainsi. La proposition fut acceptée et l'argent remis entre ses mains. Alors la petite troupe nous souhaita bon voyage, et tout ce monde disparut à travers champs. On eût dit une nuée de moineaux à laquelle on jetait des pierres.

Tout le monde s'était approché de la route, et j'étais restée seule dans le champ meurtrier. Doiia Sol montait en voiture, quand, se retournant tout à coup :

— Ma chaise, dit-elle, où est ma chaise ? Je la veux.

DANS LES iNUAGES.

— Bah! elle fora demain le bonheur d'ini [)a}san. Laissez-la donc, dil Louis Godard.

— Non! non ! je l'aime, celle chaise; (ju'on me. l'apporlc. La joie me donna un baltcmcnt de cœui% et, quoique ne

comprenant rien àccKc tendresse subite, j'oubliai mes griefs et me repris à l'aimei'. Après iiTaNoir chercliée (pielques instants, Clairin me transporta clans la voiture près de la jeune femme.

— Pauxre chaise! comme elle est trempée! dit-elle, en essuyant et ma pluie cl mes larmes.

Car je pleurais comme une bêle : j'étais ner\euse. La Noiturc dans lacpielle je me trou\ais était un élégant char-à-bancs.

Doua Sol a\ ait [)ris place dans le fond ; à coté d élie ( llail'in, en face moi, couchée sur une bancpu lle. Dans le coin, Louis (lodard, fatigué, taisait \is-à-\i.s au Monsieur gourmé. Le ti oisième cliapeau était parti seul à pied. Le jeune honune su[' le siège conduisait, a}ant à ses cotés nos cou\ eilures, le panier ventru cl l'orphelin (piOn de\ait déposer chez le berger en passant. La jument grise j)arlit à fond de train, laissant bien loin deriière nous la \oiture (jui portait le défunt ballon.

La conversation était languissante. La pluie ne cessait de

tond)er; les chemins étaient t rès-mau\ ais, la nuit était noire;

pas une maisonnette éclairée. Il faisait froid ; il faisait faim, paraît-il. Chacun commençait à somnoler, lorsque la voiture s'arrêta brusquement et le jeune agriculteur s'adressant à doiia Sol :

— Voyez-vous, Mademoiselle, cette petite cahute cachée sous les bouleaux? Elle est habitée par une pauvre folle bien intéressante. Elle perdit, il y a vingt-deux ans, un fds de sept ans qu'on avait surnommé le Rossignol dans le pays, tant il chantait joliment. La malheureuse mère, depuis ce temps.

passe ses journées, hiver comme été, qu'il pleuve, qu'il gèle ou que le soleil brûle, à ehereher des petits vers, des chenilles et des fourmis dont elle emplit sa maison, et l;i nuit elle se promène en appelant son fils et semant le long de sa route son étrange récolle. Kcoutez, dit-il.

Une voix triste et vacillante s'éleva dans la nuit : — Rossignol, rossignol, rossignol, viens, pelil!

Une ombre sortit du laillis, longea la liaie et entra dans un champ, dessinant sur l'horizon sa grande ligne un peu courbée. Les épaules moitié nues élaiciil mor(lu(\s j)ar la pluie ; le bras se balançait en cadence, jetant sa semaille de chenilles et de fourmis, et l'ombre disparut dans la nuil. — Rossignol, rossignol! gémit encore la \()i\. Puis le silence se fit.

— Pauvre, pauvre mère ! murmura la conu'dienne. Elle essuya une larme du bout de son doigt gaulé cl la \oiture repartit bondissante et joyeuse.

Nous entrions dans le village.

La voiture fit halte de\ant une gi ille el le monsieur gourmé descendit.

— Je suis ai'rivé che/. moi. Je vous souhaile bon voyage, Mademoisell(\ Monsieur /Vw///, monsieur Tiodard, je ^ous salue. Et il enli'a gravement dans son pare. .Nous eonlinuà-

mes alors notre route. — Stop! nous voici enfin à la gare. Tout le monde descend; la jeune femme me prend sous son bras et nous entrons.

— Tiens, monsieur Godard! s'écrie le chef de gare.

— Ah! Mademoiselle doua Sol!...

— Mais vous connaissez donc tout le monde? interrogea Clairin.

— Ah! Monsieur, j'adore les ballons et je raffole du théâtre. Mais entrez donc dans mon bureau, il y fait plus chaud qu'ici et Mademoiselle doit être glacée.

L'aimable homme nous installa chez lui.

— Où sommes-nous ici?

— A Emerainville. — C'est bien vous que j'ai aperçus vers les sept heures, n'est-ce pas? J'ai cru que vous alliez descendre ici. .

— Ah! bah! c'est à vous que nous avons demandé...?

— Oui... oui... le pays... je vous l'ai crié tant que j'ai pu, mais j'ai compris que vous n'entendiez pas,

— Ah ! Monsieur est artiste? dit-il, en voyant Clairin faire un croquis.

— Oui, je suis peintre.

— Oh! quelle joie pour moi de recevoir des artistes!... Je les adore. Monsieur, je les adore.

— Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de manger quelque

chose et de boire un verre d'eau? Je meurs de faim et de soif, dit Godard.

— Mais si ; je vais vous cherclier cela.

Quelques instants après un enfant apportait du pain, du fromage et du cidre.

— Ail! niais, je n'aime pas le Iromage, moi, objecta doua Sol.

— Bah! pour une fois, vous raimerc/, répondit Clairiu.

— Mais cela sent mauvais...

— Mais non; soyez donc simple, chère Madame, personne ne vous regarde.

La jeune femme envoya un coup de badine à son compagnon, et elle se mit bravement à manger du pain et du fromage.

Pendant ce repas un peu frugal, le propriétaire des voitures veillait au débarquement du ballon. La nacelle, emplie par les dépouilles de l'aérostat, fut descendue et mise en dépôt à la consigne. Pauvre fds des airs! prisonnier dans une cage et revêtu de l'insigne des colis.

Le train était très en retard ; mais le chef de gare nous dit que cela était la faute aux prunes. — Pourquoi? — Mystère! — Enfin le sifflet se fait entendre; nous nous précipitons sur le quai, moi toujours portée par dona Sol. On remercie le chef de gare pour son hospitalité. M. Glairin remet sa carte au jeune agriculteur qui l'échange contre la sienne, et doua Sol, s'approchant de M, B***, lui témoigne sa gratitude pour tous les services qu'il a rendus et la bonne grâce qu'il a mise à les rendre.

Nous montons en wagon. Doua Sol met ses pieds sur moi : je les lui baise avec reconnaissance. Glairin s'allonge en face sur une banquette et Louis Godard se met à l'aise. Le train part : chacun sommeille ; et moi, j'essaie de ras-

sembler de mon mieux mes esprits Iroiiblés par tant d'aventurcs diverses. Hier encore, j'étais une chaise rêvant comme impossibles un tapis, un salon, une voiture, un petit voyage; et, depuis hier, j'ai passe ma nuit sous un hangar fantastique, j'ai traversé une foule nombreuse qui m'acclamait, je suis montée en ballon, je suis restée une heure dans un champ témoin d'un crime horrible, je suis allée en voiture, j'ai vu une folle; enfin, je roule en chemin de fer!!! Que va-t-il m'arrivcr? O Vierge à la chaise, protégez-moi !

Je m'endormis : combien de temps dura mon sommeil? Je ne sais. Nous voici à Paris. Les voyageurs descendent ; chacun prentl un pa(juet; doûa Sol nu^ garde à son bi'as. Mes tempes battaient à rompre mes bois: j'avais peur... très-peur! On ari'ète deux voitures. I^a coniétlicMuie moule seule avec moi dans l'une.

— Quant à vous, dit-elle à Clairin et à Godard; allez faire votre tournée rassurante, et bonne nuil !

En effet, MM. Giffard, Tissandier cl Godard aviiiciil fait promettre aux voyageurs de leur faire savoir le résultat de la descente le plus loi (pi il leur serait possible. Le télégraphe ne fonctionnant plus à parlir de neuf heures dans les pays sauvages (|ui enlouri'iit Paris, ils élaienl sans nouvelles. Mais les jeunes gens remplireni iciu' pro-

messe et partirent gaiement, malgré l'heure tardive et la grande fatigue.

Me voiei en voiture avec mon amie : nous partons ! Où vais-je?... où vais-je?... Nous marchons pendant une demiheure et la voiture s'engage dans une grande allée bordée d'arbres. La jeune femme se penche, arrête brusquement le cocher et lui dit de continuer au pas. Elle riait toute seule en poussant des petits : Ah ! ah! étouffés. Lui aussi, ah!... et lui... Comment encore celui-là... et cet autre... mais ils sont tous fous.

Je me haussai pour voir. Une ombre passa^, jetant un regard dans la voiture. Doua Sol cacha sa tete. Une autre ombre marche nerveusement à droite frappant le pavé d'une canne ; des ombres assemblées plus loin font des gestes désespérés... Nous avançons au milieu d'ombres. .. J'ai peur... j'ai peur ! Nous avançons toujours : en face, une maison très-éclairée, toute couverte de lierre. Sur la terrasse, des femmes, des hommes, des enfants et des chiens interrogent l'horizon. Doua Sol rit aux; larmes. La voiture tourne : elle s'arrête à la grille de la maison éclairée. Une clameur effrayante s'élève dans la nuit. Les ombres se précipitent, se bousculent... la terrasse devient déserte... les femmes, les enfants crient, les chiens aboient. La rue s'éveille, les gardiens de la paix s'inquiètent.

— Vous n'avez licn?... vous êtes complète?... Avez-vous eu froid?

Une dame d'une quarantaine d'années s'avance... elle est trè.s-pàle.

— Vous nous avez bien tourmentés, ma chère enfant, (lit-elle (Tune voi\ douce et grave.

— Glièrc Madame Guérard, remettez-vous ; je n'ai rien de cassé... et je me suis tant amusée! dit dofia Sol en l'embrassant affectueusement. Puis, se dégageant de toutes ces étreintes, elle supplie en grâce qu'on la laisse rentrer chez elle.

— Miùs (juittez donc cette chaise, dit un gentleman en essayant de me prendre.

— Non, non! ne louchez pas à ma chaise... (ju(^ j)ersonnc ne ((juclie à ma chaise! Tiens, Félieie, je le la confie, tlilell(! à sa jeune camériste. I^a jeune femme à hujuelle on me confiait élait une jolii; brune, spirituelle et douce, le vrai petit majordome de la maison. Elle me transporta dans une immense |)ièce renq)lie de lapis (mon rêve!), de palmiers et d'objets de toutes sortes. Oh ! que j'étais heureuse! Je regardais, je regardais Alais quelle ne fui pas ma terreur en

apercevant, perché sur un grand vase, un cygne blanc empaillé, puis, dans le vase, un grand [)almier et sur les tiges

de ce i)almier deux singes dans les bras l'un de l'autre,

l'un blanc, l'autre noir... puis un autre singe sur une autre tige... celui-là était gris. Je vois encore un oiseau rouge et vert avec des ailes émeraude... une chauve-souris énorme au faciès grimaçant, un squelette de chat, deux perruches, un coq de bruyères et un grand squelette de lévrier! Quel spectacle !

Voilà donc l'antre de cette femme à la voix d'or voilà

ses victimes ! Je détournai les yeux avec horreur, mais mon regard tomba sur des objets plus épouvantables encore. Dans le fond de la pièce un petit escalier sombre, sinistre, descendait, je pense, aux enfers : dans l'encoignure pendait, attaché par un anneau, un squelette, . . un squelette d'homme ! Cette fois, la colère s'empara de moi : je voulus m'élancer pour aller prévenir la justice qu'un crime venait d'être commis... que dis-je, un? peut-être dix crimes,... peut-être davantage. Par un brusque mouvement, j'échappai aux mains de Félicie et je roulai à terre. Au bruit que fit ma chute, dona Sol accourut.

— Ah ! ma chaise... ma pauvre chaise ! J'y tenais tant : elle a un pied cassé... quel dommage !

Je m'étais, en effet, cassé la jambe. Alors, arrachant un nœud de satin à sa robe, elle me la raccommoda eh un instant.

— Que ferez-vous de cette chaise, chère Madame? demanda un ami.

— Je vais la mettre dans le caveau des souvenirs. Je regardai avec effroi l'escalier mystérieux.

— Il est grand ce caveau? interrogea un Monsieur à cheveux, gris.

— Très-grand! et sur la porte il est éciit : Tout passe, to\it casse, tout lasse. — Et niaintenanl, botnie nuit, Messieurs, dit dofia Sol en serrant la main aux uns, laissant baiser la sienne aux autres.

Chacun se retira.

— Viens me coucher, ma Félicie. Bonsoir, ma chaise!

Le lendemain, dès l'aurore, ell(> descendit vêtue en garçon, tenant un j)etit marteau à la main. Deriière (>lle, le maître d'holel, mari de la jolie I^'élicie, portait une hoîle de clous et un tas de petites boîtes vertes. Elle se mit à genoux devant moi, et, avec une délicatesse toute charmante, elle m'enfonça vingt-deux clous dorés dans la poitrine. A. chacun d'eux elle accrocha une métlaille sur laquelle étaient écrits ces mots : souvenui de mon ascension dans le grand ballon

CAPTIF A VAPEl II DE M. IIENKY GIFFAIU).

Depuis ce temps je reste dans mon coin, témoin muet de bien curieuses choses. Mes pieds reposent sur un tapis d'Orient; mes pailles essuyées brillent au soleil; ma jambe

cassée et ma poitrine médaillée m'ont fait surnommer l'Invalide. J'ai tout ce que j'ai rêvé; je devrais être heureuse, et cependant je ne puis m'empêcher de chanter avec Béranger :

Combien je regrette Mon bois si dodu, Ma jambe bien faite Et le temps perdu !

J M P Fyl M É

fAf^ ©EOf^GES ©HAMEF^OT

l'J, nie des SQinls-Ji'éics, 19

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